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Nostalgie
L’Esprit d’Escalier de Mona Chollet, ép. 6

20 février 2006

Il y a quelque chose que plusieurs lecteurs de mon livre [1]m’ont dite, et qui m’a un peu perturbée. Ils m’ont dit : tu idéalises le passé, tu crois au mythe de l’âge d’or.

Alors je vous rassure tout de suite, le regret du passé qu’on me reproche n’a rien à voir avec Le Pensionnat de Chavagnes ou avec les récents débats sur la réforme de l’école ; au contraire, quand j’entends tous ces tristes sires se lamenter sur la disparition de l’autorité et les jeunes d’aujourd’hui qui n’ont plus de respect, je me dis qu’il y a tout un tas de choses dans le passé que j’enterre avec grand plaisir.



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Non : ce qu’on me reproche, c’est d’idéaliser l’ancienne relation entre l’homme et la nature. Par exemple, je fais référence au livre de Michel Le Bris L’homme aux semelles de vent, dans lequel il raconte à quel point il a été catastrophé par l’arrivée du « progrès » dans la Bretagne de son enfance. Alors que les Bretons vivaient dans des fermes dont l’architecture avait été élaborée au fil du temps pour s’adapter au climat, pour s’harmoniser avec le paysage, ils les abandonnaient pour des pavillons en préfabriqué.

Les paysans laissaient tomber la polyculture et se mettaient tous à faire de l’artichaut - que de l’artichaut -, parce que ça se vendait formidablement bien : ils s’endettaient pour s’équiper, pour acheter des engrais chimiques... Et on m’a dit : oui, d’accord, mais enfin, la vie en Bretagne dans la première moitié du siècle, même dans une belle ferme authentique et tout, ça ne devait pas être très folichon, non plus. Une amie qui a une soixantaine d’années et qui a grandi à la campagne me jure qu’il n’y avait rien à regretter dans cette vie. Et je la crois, évidemment.

Mais en même temps, est-ce que la situation actuelle est plus satisfaisante ? On peut garder l’exemple de la Bretagne : c’est quoi, la valeur d’une modernité qui fait que désormais, avec l’élevage des porcs en batterie, dans des conditions atroces, et la pollution des nappes phréatiques par le lisier, les nitrates et les pesticides, les Bretons n’ont plus d’eau potable et sont condamnés à l’eau minérale ?

Dans son livre, Michel Le Bris raconte aussi la grande jacquerie des paysans, au début des années soixante, quand plus personne n’a voulu de leurs artichauts, et qu’ils se sont retrouvés ruinés. Ils ont compris que le passage à la monoculture les avait transformés en esclaves du marché, mais il était trop tard. La plupart des jeunes meneurs de la révolte rentraient d’Algérie, et ils s’étaient baptisés eux-mêmes « les fellaghas bretons  », ce qui donne à réfléchir, quand même.

Le problème, c’est que quand vous remettez en cause le bien-fondé d’une évolution, les gens en déduisent automatiquement que vous auriez voulu qu’il n’y ait aucune évolution, et que tout reste figé en l’état pour l’éternité. Ce qui est implicite et peut-être inconscient dans leurs réactions, il me semble, c’est la croyance dans le Progrès avec un grand P, celui qui aurait été offert à l’humanité par la science bienveillante et désintéressée, et qui la mènerait d’un point A, qui serait un mal intégral, vers un point B qui serait un mieux intégral.

Ils oublient que cette évolution, au contraire, elle a résulté et elle résulte encore de rapports de forces, d’affrontements permanents entre des mentalités et des intérêts différents. Le cas d’école, c’est le fameux argument qu’on ressort sempiternellement à ceux qui critiquent le nucléaire : ils veulent retourner vivre dans les cavernes, obliger l’humanité à s’éclairer à la torche, à la bougie, et autres fadaises. Alors que le nucléaire n’est qu’une option parmi d’autres, et que si on l’a privilégié dans les politiques énergétiques, particulièrement en France, c’est pour des raisons idéologiques et financières qu’on peut et qu’on doit remettre en question.

Est-ce qu’on a la nostalgie de l’âge d’or, parce qu’on refuse de s’habituer à une forme de modernité qui méprise et qui détruit la mémoire des gens, et qui leur fait payer le confort et l’abondance par la destruction de leur santé et de leur environnement, et par l’invasion de la laideur ? Un autre écrivain qui m’est très cher, Rezvani, a écrit un livre magnifique autour de cette question : ça s’appelle Divagation sentimentale dans les Maures - en référence au massif des Maures où il vit. Il dit par exemple : « Non, la nostalgie ne me tire pas en arrière mais vers autre chose. »

Eh bien moi aussi, je crois que je fais partie de ces gens qui ne renonceront jamais à rêver et à réfléchir à cet « autre chose » possible.

P.S.

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