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Censure et autocensure en France : quelques observations et expériences personnelles
par Marc Zaffran/Martin Winckler
Article du 14 février 2010

Le 12 février 2010, la presse française révèle qu’une artiste chinoise, Ko Siu-Lan, qui avait installé quatre bannières portant les mots "Travailler", "Plus", "Gagner", "Moins" sur la façade de l’école des Beaux-Arts de Paris, a vu son oeuvre retirée à la demande du Directeur de l’école au motif que celui-ci les jugeait trop provocatrices à l’égard de Nicolas Sarkozy (dont les quatre mots constituent l’un des slogans) et de l’Education Nationale (qui décide du budget de l’école).

Plutôt qu’entrer dans la discussion de cette nouvelle et l’analyse de son sens politique, je préfère décrire ici, de manière détaillée, les expériences personnelles liées à la censure ou à l’auto-censure en France dont j’ai été le témoin plus ou moins concerné au cours des quarante-cinq dernières années - oui, vous avez bien lu... Ceci pour souligner que censure et auto-censure ne sont nullement spécifiques du quinquennat de Nicolas Sarkozy, mais qu’elles imprègnent la France depuis de très nombreuses années.
Pour illustrer mon propos, je prendrai des exemples dans les deux milieux que je connais le mieux : celui des médias et celui de la médecine.

Censure, autocensure : définitions contextuelles

Je préciserai ici ce que j’entends par "censure" et par "autocensure", afin qu’il n’y ait pas d’ambiguïté. Ces définitions sont personnelles et n’ont pas d’autre but que d’éclairer la lecture de ce texte et les positions que j’y exprime.

Par "censure", j’entends la décision d’un état (ou de toute autre institution publique) d’interdire ou d’empêcher (avec ou sans succès) la publication ou la présentation publique d’une oeuvre ou d’une opinion (politique, religieuse, artistique) qui lui déplaisent, sans que cette décision puisse être motivée par la sécurité des citoyens ou l’application des lois en vigueur.

Par "autocensure", j’entends la décision, prise par une institution privée ou par publique, de censurer l’expression d’un ou plusieurs de ses membres, salariés, subalternes, ou associés. Si je définis le terme ainsi c’est parce que l’autocensure individuelle (un journaliste décide de ne pas parler de telle ou telle chose ; un fonctionnaire décide de ne pas dénoncer tel ou tel fait) est impossible à affirmer : personne n’est dans la tête de celui qui s’autocensure.

En revanche, un journal, une chaîne de radio ou de télévision, une administration, en censurant l’un de ses membres, s’auto-censure en tant qu’organe d’information ou en tant que service public (ayant une obligation de transparence) lorsqu’elle prennent la décision de ne pas publier le reportage d’un journaliste ou de museler un de ses fonctionnaires sans en avoir reçu l’ordre direct de l’Etat ou de la Justice et sans appliquer un règlement ou une législation en vigueur.

Le "devoir de réserve" si souvent invoqué (mais jamais délimité dans sa nature ou sa forme) est ainsi, à mon humble avis, une forme particulièrement flagrante d’autocensure.

Petite chronologie personnelle de la censure et de l’autocensure

A. Dans les médias de l’audiovisuel...

1949 La Radiodiffusion française (RDF) devient la Radiodiffusion et Télévision Française (RTF). Le monopole d’Etat interdit la création sur le territoire français de chaînes de radio et de télévision privées. En dehors de RTL, Radio Monte Carlo et Sud Radio (dont les émetteurs sont situés hors du territoire français), il n’y a donc pas de concurrence entre privé et public dans le domaine de la radiodiffusion. Les radios dites "libres" (que les autorités qualifiaient de « radios pirates ») n’apparaîtront qu’à la fin des années 70 et seront souvent poursuivies et pénalisées. Les chaînes de télévision privées seront interdites jusqu’en 1984, avec la création de Canal + . Par comparaison, au Royaume-Uni, la concurrence télévisée apparaissait dès 1955 avec la création de la chaîne privée ITV face à la BBC...

1963 (20 avril) : A 20 heures, sur la première chaîne de télévision publique française, le ministre de l’information, Alain Peyrefitte, vient présenter la "nouvelle formule du journal télévisé".

Cet épisode est présenté en détail sur une page du site de l’INA, Institut National de l’Audiovisuel à la page suivante

On peut lire en particulier :

En 1963, alors qu’Alain Peyrefitte est ministre de l’Information de De Gaulle (1962-1966), le mot censure est sur toutes les bouches : des émissions ou des pièces de théâtre sont censurées pour des raisons politiques ou diplomatiques. Alain Peyrefitte, jeune normalien, accélère la mise en place d’une réforme qui permettrait de mieux coordonner les interventions gouvernementales. Il est le tenant d’une télévision d’Etat, qui doit "surplomber le marché" selon les termes de De Gaulle. Il crée le Service des Liaisons Interministérielles pour l’Information (SLII) qui permet au ministère de s’adresser directement aux responsables de l’information télé, ce qui est fort mal vécu par les journalistes de la télévision. Il fait surveiller les contenus des journaux de façon vigilante. Certains reportages délicats sont visionnés au préalable par les cabinets ministériels concernés. (...) Parallèlement Alain Peyreffitte veut attacher son nom à la modernité et la loi du 26 juin 1964 remplace le contrôle a priori des finances audiovisuelles par le contrôle a posteriori. Mais cette loi ne sera appliquée que deux mois, puisque dès le mois d’août, le ministère des Finances rétablit le contrôle a priori.

Télévision française, de 1963 à 1986 : Lors d’un travail personnel de recherche sur les séries télévisées (publié dans Série Télé, de Zorro à Friends, 60 ans de téléfictions américaines, Librio, 2005), je constate que la télévision française publique n’a jamais acquis de séries télévisées judiciaires ou médicales américaines (ni britannique, d’ailleurs). Il ne peut s’agir d’un oubli ou d’un choix lié à la mauvaise qualité des productions : des séries telles que Perry Mason (1957-1966) The Defenders, (1961-1965), Ben Casey (1961-1966) ou Marcus Welby, MD (1969-1976) ou MASH (série inspirée par un film primé à Cannes...) sont de très grande qualité artistique et ont rencontré un grand succès aux Etats-Unis et ailleurs ; à la même époque, la RTF diffusait des westerns, des séries policières, des comédies et des séries d’aventure elles aussi venues des Etats-Unis, mais pour beaucoup de qualité moindre. Et surtout, beaucoup moins chargées de critique sociale que les séries judiciaires ou médicales sus-citées.

De source officieuse (un professionnel de la télévision française), il semblerait que le Conseil National de l’Ordre des médecins se soit longtemps opposé, par principe, à la diffusion de séries médicales étrangères, "de peur de donner au public une idée fausse de la pratique de la médecine".

Qu’en est-il de la magistrature française ? Impossible de le dire. Faut-il en conclure que le contenu intellectuel et idéologique des séries médicales et judiciaires faisait peur aux programmateurs de la télévision d’état ?

Peut-être, d’autant qu’un certain nombre d’épisodes de séries diffusées en France ne sont ni doublés ni diffusés en raison de leur contenu, qui "risque de choquer la sensibilité des spectateurs" (Témoignage d’un ancien membre de l’ORTF, office de radiodiffusion national).

À noter par ailleurs que si elle a diffusé (partiellement) The Twilight Zone et The Outer Limits, les deux grandes séries de SF des années 50 (ce qui montre qu’elle n’avait rien contre le genre SF, en soi), la RTF a inexplicablement fait l’impasse sur Star Trek, pourtant diffusée dans toute l’Europe (sauf dans les pays de l’Est). Les téléphiles qui la connaissent savent que l’esprit de la série est celui d’une oeuvre antiraciste, pacifiste, écologiste avant l’heure et critique des politiques de colonialisme et d’impérialisme, dans la droite mouvance de la contre-culture anti-impérialiste des années 60... Ceci explique-t-il cela ?

À l’autre bout du spectre des séries, l’une des fictions américaines les plus populaires en France, Starsky & Hutch (1975-1979) voit ses dialogues réécrits en VF et expurgés de toute allusion à la possible homosexualité des personnages. (Ceci peut être vérifié en comparant, sur les DVD commercialisés en France, la VF de l’époque aux sous-titres français rédigés au début des années 2000). Il est plausible que ce type de censure a été pratiqué sur l’ensemble des productions étrangères diffusées à la télévision française. D’autant que, 30 ans plus tard, cela continue... (Voir plus bas.)

1986 : TF1 est privatisée par le gouvernement de Jacques Chirac, premier ministre de François Mitterrand. Elle est vendue à Bouygues.

Janvier 1998-Janvier 2005 : Chargé par le rédacteur en chef de Télécable Satellite Hebdo de rédiger la première page hebdomadaire consacrée aux séries dans un magazine français de télévision, j’ai l’occasion de voir les chaînes de télévision française se mettre à diffuser des séries américaines et à les censurer allègrement : épisodes supprimés ou coupés, dialogues amputés ou réécrits pour la VF. J’assiste personnellement au cours d’un reportage, à la réécriture sans vergogne de dialogues de L.A. Law (La Loi de Los Angeles) par les comédiens chargés de la doubler, au motif que "Là, au moins, on leur fait dire des choses intelligentes."

Début 2004, un ami me signale qu’un film de télévision intitulé Hitler, The Rise of Evil, diffusée aux Etats-Unis par CBS, produit par la société canadienne Alliance Atlantis, réalisé par un cinéaste canadien, Christian Duguay, sur un scénario supervisé par plusieurs historiens, et interprété par Robert Carlysle, Julianna Margulies, Matthew Modine et Liev Schreiber, entre autres, a été amputé de 40 minutes sur ses 3 heures pour son passage sur TF1. Je compare la version TF1 à la version intégrale du DVD disponible en Grande Bretagne et découvre que les coupes portent entre autres :
- sur les discours antisémites d’Hitler (dans la version TF1, Hitler ne dit plus du mal des Juifs, ou si peu) ;
- sur sa relation incestueuse et légèrement pédophile avec sa nièce (dans la version TF1, Hitler n’est plus un pervers sexuel) ;
- sur le déroulement du putsch de la brasserie (dans la version TF1, Hitler est victime de la brutatlité de l’armée qui tire sans sommation sur la "manifestation pacifique" à la tête de laquelle il défile) ;
- sur les deux personnages juifs du téléfilm, un producteur de revues et son épouse, qui ponctuent la narration de chansons satiriques antinazies (dans la version TF1, il n’y a plus d’opposants à Hitler en Allemagne avant 1933).
Je mets en ligne, sur le "Winckler’s Webzine" alors tout jeune, la description de l’intégralité des coupes peut être consultée sur ce même site à cette page.
(On peut lire ICI l’ensemble des remous médiatiques (vite calmés) déclenchés par la publication de ces coupes sur mon site.

Quand on l’interroge sur les raisons de ces coupes, le journaliste Patrick Poivre d’Arvor, alors personnalité n°1 de TF1 et présentateur-vedette du journal télévisé le plus regardé d’Europe déclare (sur Canal +, le 31 janvier 2004) "C’est (...) parce que sur des esprits... euh... faibles, ceci peut avoir encore aujourd’hui, des conséquences. (...) Les spectateurs n’ont pas eu le droit de le voir ? Tant pis, ils s’en passeront."

TF1 n’a pas l’apanage de l’autocensure et de la censure des séries. Fin 2003, j’ai eu l’occasion, sur ce même site, de dénoncer les coupes effectuées par France 2 (chaîne publique) sur la minisérie Band of Brothers et les séries Urgences (USA) et P.J. (France).

J’ai par ailleurs cité bien d’autres exemples dans un article du Monde Diplomatique, "Les écrans du mépris", qu’on peut lire en ligne ICI

Dans tous ces exemples (y compris les nombreuses situations où des producteurs m’ont demandé des synopsis de séries télé pour me dire ensuite : "Les chaînes n’en voudront pas, c’est trop osé, ou trop social ou trop sujet à controverse") il s’agit d’autocensure et non de censure. Quand les chaînes choisissent de "protéger" les spectateurs de tout ou partie d’une oeuvre en la tronquant ou en la modifiant, ils n’empêchent pas les créateurs de travailler, ils les castrent. Quand un producteur décide de NE PAS montrer un sujet à un directeur de programme (mais de montrer des synopsis "acceptables"), c’est pareil.

Si vous pensez que l’autocensure a cessé, vous vous trompez. Les dialogues VF séries récentes comme House et Grey’s Anatomy ont fait l’objet de travestissements relevés et recensés par des amateurs attentifs des deux séries. Ainsi, quand en VO House conseille à un patient souffrant de colite spasmodique de fumer deux cigarettes par jour (la nicotine atténue les contractions douloureuses de l’intestin), TF1 lui fait dire de « manger deux bols de riz », ce qui est médicalement stupide mais idéologiquement très bien pensant, et évoque l’attitude de la RATP effaçant la cigarette des photos de Sartre et la pipe des affiches de Jacques Tati. De même, quand les étudiants de Grey’s Anatomy surnomment leur interne « The Nazi » et découvrent que c’est un petit bout de bonne femme noire, TF1 la surnomme « Le Tyran ». Ce qui est toujours aussi bien pensant, bien moins drôle, mais aussi très insultant pour l’intelligence du spectateur.

"L’affaire France Inter"

Il en est question ailleurs sur ce site, ceux qui connaissent l’histoire peuvent sauter ce passage. Je résume les principaux éléments ci-dessous.

Septembre 2002-Juin 2003 Jean-Luc Hees, directeur de France Inter, me confie à 7h53, du lundi au vendredi, dans la tranche la plus écoutée du matin, une chronique scientifique "décalée" en me donnant carte blanche ("Les chroniqueurs disent ce qu’ils veulent", me déclare-t-il).

La blancheur de la carte sera quelque peu entachée par :
- l’intervention d’un membre important de la rédaction qui, trois jours après mes débuts à l’antenne, m’appelle pour me dire que "Je n’aurais pas dû parler" d’une patiente témoin de Jéhovah qui refusait une transfusion, au motif que "Ca ne se fait pas", mais sans explication précise du "pourquoi ça ne se fait pas" et de... qu’est-ce qui se fait, alors ?
- l’intervention de l’un des membres du service culturel de France Inter qui, cinq jours après mes débuts à l’antenne, m’appelle pour me dire que je ne "devrais pas dire que je fais ma chronique en pantoufles de ma province" et que "ça n’intéresse personne d’entendre parler des filles qui répondent au téléphone" (J’avais expliqué le travail des personnes qui prennent les appels des auditeurs, et demandé auxdits auditeurs de ne pas les engueuler, elles, si je disais, moi, à l’antenne, des choses qui ne leur plaisaient pas...)
- le froid progressif qui s’installe peu à peu dans les studios de France Inter chaque fois que je m’y rends pour y faire ma chronique (habituellement faite de chez moi).

Malgré cela, la chronique se poursuit ; contractuel, je suis renouvelé sans problème tous les trois mois jusqu’à l’été suivant ; à la même époque, la tranche 7-9 gagne ½ point d’audience, et je suis gratifié par des dizaines de messages quotidiens d’auditeurs me félicitant pour ma chronique.

Ma chronique sur France Inter est une chronique scientifique. Quand un auditeur me signale que j’ai commis une erreur ou une approximation, je rectifie mon erreur dans la chronique du lendemain. Bertrand Vannier, directeur de l’information m’appelle pour m’expliquer "qu’en radio, on ne fait pas de rectificatifs". Je lui objecte que la rigueur scientifique (et l’éthique...) m’impose de faire ces rectificatifs. Il me répète que "ça ne se fait pas". Sans m’expliquer pourquoi, ni quelle est la justification (éthique ? professionnelle ?) de cette "règle" non écrite.

Désireux de répondre aux attentes du public en matière d’information scientifique, je donne à l’antenne l’adresse courriel qui m’a été attribuée par Radio-France, afin qu’ils m’envoient leurs questions ou suggestions de chroniques.
L’une des responsables du service de communication de Radio France m’appelle le jour même pour me dire "qu’il ne faut pas faire ça". Pourquoi ? "Parce que les auditeurs vont savoir que toutes les adresses sont faites sur le même modèle, et ils écriront à tout le monde !" Je lui demande en quoi c’est problématique. Elle me répond : "Beaucoup de journalistes ne tiennent pas à recevoir de messages des auditeurs." Je lui laisse la responsabilité de cette affirmation.

En mars 2003, la guerre d’Irak éclate. France Inter supprime pendant plusieurs jours toutes les chroniques de sa tranche 7-9. Des auditeurs en colère m’écrivent pour me dire qu’ils en ont marre du "Tout Irak" pendant deux heures d’affilée et qu’ils aimeraient qu’on leur rendent leurs six ou huit chroniques, pour respirer un peu. Ils m’écrivent en me précisant qu’ils ont écrit à tous les chroniqueurs mais que je suis le seul qui répond...

Je publie les doléances des auditeurs qui m’ont écrit sur la page internet qu’on m’a confiée sur le site de Radio France et je transmets par courriel ces messages à la rédaction de France Inter. Jean-Luc Hees m’appelle pour me réprimander en me disant que je "n’aurais pas dû" publier ces lettres sur ma page. Je m’étonne : nous sommes un service public ; cette page, comme tout le service public appartient aux citoyens.

Comme il est très en colère et me reproche ni plus ni moins d’avoir "trahi" la rédaction et la chaîne tout entière en affichant ces doléances sur ma page (ce qu’il assimile à un « piratage du site d’Inter »... ), je lui demande s’il veut que j’arrête ma chronique. Il me répond que non... Mon contrat est renouvelé pour les trois mois suivants.

Au cours du printemps 2003, je fais plusieurs chroniques sur l’industrie pharmaceutique, en particulier pour dénoncer la campagne de dépistage du cholestérol financée par Pfizer.

Au mois de juin 2003, Jean-Luc Hees m’annonce qu’il ne renouvellera pas mon contrat pour l’année suivante, car j’ai "fait trop de chroniques médicales" (une vingtaine sur deux cents...). Je prends acte.

Début juillet 2003, un vendredi je reçois une lettre en recommandé de France Inter me disant que ma chronique doit s’arrêter une semaine plus tôt que prévu et que je ne serai pas à l’antenne le lundi suivant. Pourquoi ? Pas d’explication. Je suis déçu et choqué, d’autant que je suis prévenu au tout dernier moment et ne peux pas dire au revoir aux auditeurs : ma chronique s’arrêtera brutalement.

JL Hees ne prend pas mes appels. Pendant l’ultime semaine où je devais assurer ma chronique, mes trois minutes sont remplacées par des chansons... sauf le dernier jour, par... un bulletin du LEEM (syndicat des entreprises du médicament) dénonçant vivement les attaques injustifiées dont ses membres ont fait l’objet... à l’heure de ma chronique.

Ironiquement, ma dernière chronique (celle que j’aurais lue si le LEEM n’avait pas occupé le terrain) devait commencer par ces mots : "Je remercie vivement France Inter de m’avoir permis de m’exprimer librement pendant l’année écoulée" - ce qui était vrai : aucune de mes chroniques n’a été censurée. On m’a seulement, sans remplacer la chronique, banni de l’antenne sans explication.

Pendant la même semaine, la page internet du site de France Inter sur laquelle j’avais posté les textes de toutes les chroniques de l’année est interdite d’accès aux internautes puis, purement et simplement, supprimée avec toutes ses archives. Quelques jours plus tard, les éditions du cherche midi qui doivent publier mes chroniques apprennent que France Inter n’apposera pas son label sur le recueil, alors qu’elle le fait pour tous ses chroniqueurs.

Après que la chronique en elle-même a bénéficié de beaucoup d’articles pendant qu’elle était diffusée, le livre ne sera mentionné par quasiment aucun média. Motif (invoqué par l’éditeur) : « Les journalistes ne veulent pas se mettre mal avec Inter. »

Entre l’année 1998, date à laquelle le Prix "Livre Inter" a été décerné par un jury d’auditeurs de la chaîne à mon roman La maladie de Sachs et l’année 2002, j’avais été souvent invité par France Inter à parler de mes livres et sollicité, chaque année, à l’occasion du lancement du Prix, pour en parler à l’antenne. [1] Depuis 2003 et la fin abrupte de ma chronique, et alors que j’ai publié... vingt-cinq ouvrages en sept ans sur les sujets les plus divers, je n’ai plus été invité une seule fois à parler de mes livres à France Inter [2]. L’honnêteté me pousse à envisager que la qualité et l’intérêt de mes livres ait baissé au point de ne plus justifier du tout l’attention des émissions de France Inter. À moins que...

Depuis 2003, à deux ou trois reprises, des jeunes producteurs m’ont contacté pour participer à leurs émissions d’été consacrées aux séries télé. Chaque fois, ils m’ont rappelé deux jours plus tard pour me dire très explicitement qu’après avoir parlé à d’autres producteurs maison, ils préféraient ne pas me faire venir dans leur émission...

Le bannissement d’antenne n’est pas nouveau. Après 1968, après le retour de la droite au pouvoir dans les années 80, de nombreux journalistes professionnels ont été mis au placard ; parfois , parce qu’ils étaient des fonctionnaires, avec un salaire. Dans mon cas, c’était beaucoup plus simple : il suffisait de ne pas renouveler mon contrat. Et de ne plus mentionner un seul de mes livres.

A noter que ce type de mise à l’écart n’épargne personne. Jean-Luc Hees lui-même a été mis dans un placard doré sous Chirac par le précédent président de Radio-France, avant de prendre sa place sous Sarkozy...

PPDA lui-même fut "remercié" (et par la suite interdit d’antenne) par TF1... pour des propos que son patron (Nonce Paolini) poursuit en diffamation, un sport typiquement hexagonal. (Voir plus loin.)

B. Dans le monde médical...

La radio et la télévision ne sont pas les seules institutions françaises à pratiquer l’autocensure. Le monde hospitalo-universitaire de l’Hexagone n’est pas en reste.

Années 70 : Au cours d’un repas familial, un de mes oncles, médecin qui fut, dans les années 50, membre du conseil de l’ordre des médecins d’Alger, me raconte l’histoire suivante : une patiente "légèrement attardée" (ce sont ses mots...) se présente chez un gynécologue accompagnée de son mari. Le praticien fait sortir le mari, recouvre le visage de la patiente d’un drap et la viole. Mais la patiente n’est pas si "attardée" que ça, et le mari porte plainte devant le conseil de l’ordre des médecins d’Alger.
- Et alors ? demandé-je à mon oncle.
- Et alors ? On a enterré l’affaire, ça s’est arrangé à l’amiable !
- Comment ça ?
- Parce que sinon, sa carrière était foutue, à ce type !
- Ben oui ! Et il n’aurait eu que ce qu’il mérite !
- Mais tu n’y penses pas ! L’ordre n’est pas là pour ça !

1978-1981 : Je co-anime, avec une dizaine de camarades étudiants en médecine, une revue "underground" intitulée "Revue et corrigé de médecine de Tours". Ce journal auto-produit de 8 à 16 pages, tapé à la machine, imprimé sur ronéo, est vendu à la sortie des amphithéâtres. Il aborde les thèmes de l’avortement (qui vient d’être légalisé), de la sexualité, de la drogue, de la "présentation publique" des malades aux étudiants en amphithéâtre, du harcèlement des étudiants dans les services, des maltraitances aux patients, etc. Les articles ne sont pas signés car la direction de la faculté de médecine a indiqué clairement que les étudiants qui y participent, s’ils sont identifiés, seront exclus des cours. À la même époque, par crainte des représailles, car je suis étudiant hospitalier, la longue lettre que j’adresse à Libération pour critiquer la situation des études médicales en France, et qui occupe l’intégralité de la page courrier le jour de sa publication, est signée d’un pseudonyme.

1987 : Rédacteur en chef adjoint de la revue médicale Prescrire, je publie dans ma chronique "Dites-Voir" un billet évoquant le suicide (par overdose de médicaments) d’un de mes anciens camarades de faculté, Olivier Monceaux, médecin généraliste de trente ans. Le conseil de l’Ordre du Loiret (dont Olivier était originaire) écrit à la revue pour protester. Le directeur de la publication de l’époque (aujourd’hui décédé) me reproche d’avoir publié le billet. Je demande pourquoi Olivier Monceaux, médecin de valeur mais complètement inconnu, n’aurait pas le droit à une notice nécrologique alors qu’un ponte de la médecine (dont j’oublie le nom), mort la même année, y a droit. Mon interlocuteur me répond : "Parce qu’il n’a pas fait une overdose, lui..."

2001 : Je publie Contraceptions mode d’emploi (Le Diable Vauvert, puis J’ai Lu), un manuel pratique consacré à la contraception et destiné au grand public. Il met à mal des idées reçues comme l’interdiction de poser un DIU ("stérilet") aux femmes n’ayant pas d’enfant ou l’interdiction de prendre la pilule aux adolescentes qui fument. Les gynécologues-obstétriciens n’apprécient pas. Au cours d’un congrès, l’un d’eux me confie que ses confrères trouvent "insupportable qu’un médecin généraliste écrive un livre sur la contraception". Pourquoi ? "Ca ne se fait pas. Ce n’est pas ton domaine. D’ailleurs, tu ne cites pas tes sources..." Je l’invite à lire le livre (ce qu’il n’a pas fait, manifestement) car les sources y sont citées en toutes lettres...

Pendant une émission de grande écoute sur F2 à l’été 2001, Michel Cymès a dit une grosse, grosse bêtise ("En dehors de la pilule il n’est point de bonne contraception.") Les 500 pages de "Contraceptions" montrent qu’il a tort. Je le signale dans le bouquin, en précisant qu’on peut être médecin et journaliste et dire des bêtises sur la contraception.

Cymès m’attaque en diffamation. L’objectif de ce procès avait-il pour objet de démontrer qu’il avait raison ? Non, simplement de dire que je l’avais offensé... Manifestement, chez certains médecins, l’ego l’emporte sur l’obligation de rigueur scientifique.

(Je vous rassure, il a perdu.)

Janvier 2004 : Dans les pages du Nouvel Obs, j’attaque vigoureusement l’ignorance des médecins en matière de contraception (avec des exemples). Plusieurs professionnels de santé écrivent au conseil de l’Ordre de la Sarthe (mon département) pour porter plainte contre moi. Ils dénoncent mon manque de déontologie ("Il nous traite, M’sieur") et les inexactitudes de mes propos ("Il dit rien que des mensonges, M’sieur"). Il ne s’agit pas de protestations, mais bien de plaintes, destinées à me faire sanctionner par l’instance ordinale.

Je réponds en évoquant la notion de liberté d’expression (en principe garantie par la Constitution...), en citant le code de la Santé Publique (dans lequel l’obligation de ne pas nuire aux patients en lui délivrant une information exacte et scientifiquement valide a préséance sur les protocoles de confraternité) et en fournissant un paquet de références scientifiques à l’appui de mes propos. Les plaintes sont probablement retirées, car je n’entends plus parler de rien.

Ce type de "plainte" (je devrais peut-être dire : de gémissement...) s’est reproduit à plusieurs reprises depuis 2001. Chaque fois, sans suite. Mais cette propension à s’adresser à l’Ordre des médecins (au lieu d’écrire directement à l’objet de leur courroux) montre que les membres les plus agressifs du corps médical français ne veulent pas débattre avec ceux dont les propos les défrisent, ils veulent avant tout les museler, et sont persuadés que l’ordre des médecins sert à ça... plutôt qu’à sanctionner les médecins violeurs...

2005-2007 : Après les avoir croisés dans la rue et en avoir profité pour leur proposer mes services, deux membres du département de médecine générale de l’université Necker-Paris V m’invitent à participer à l’enseignement des étudiants en médecine. On me confie des ateliers intitulés "L’annonce de la mauvaise nouvelle" ou "Le patient difficile". Je propose un module optionnel : "Le médecin de l’écran à la réalité", qui est accepté.

Courant 2006, je contacte le Doyen de la fac pour lui demander de recevoir une documentariste, Marie Agostini, qui tourne un film pour ARTE consacré aux études de médecine. Il nous accueille à bras ouverts. Fin 2006, à l’occasion d’une grève nationale des médecins généralistes enseignants pour la reconnaissance de leur statut (ils n’en ont pas...), on me demande de co-signer une lettre envoyée aux journaux ("le nom de Winckler, ça attirera l’attention"). Bien entendu, je signe des deux mains.

Début 2007, je réponds à une interview de la revue "La vie universitaire" qui publie un dossier sur les études de médecine. J’y suis, comme toujours, très critique et j’insiste sur l’archaïsme de la formation médicale en France comme je le fais dans tous mes livres ou presque depuis quinze ans. En juin 2007, le département de médecine générale m’apprend que la nomination d’attaché d’enseignement qu’ils avaient demandé pour moi (j’enseignais sans statut depuis 2 ans...) a été refusée par la commission pédagogique au vu de l’entretien publié dans La vie universitaire, qui a manifestement fort irrité le doyen. Je suis donc... viré.

(L’entretien et l’échange de courriels décrivant le processus de mon éjection sont consultables dans leur intégralité sur cette page.)

Commentaire

Il est bien évidemment toujours difficile de généraliser à partir d’anecdotes personnelles. Mais les anecdotes ici racontées ne sont pas des bruits de couloir : elles sont presque toutes fondées sur des faits et des témoignages précis qui ont laissé des traces vérifiables, et elles ont été recueillies sur plusieurs décennies. Il me semble raisonnable de dire que les manifestations d’autocensure ne sont probablement pas spécifiques, en France, au monde des médias et à celui de la médecine mais touchent probablement aussi de nombreuses autres institutions et milieux - à commencer par le monde des beaux-arts, puisque c’est la censure d’une artiste qui motive aujourd’hui cet article.

Etant donné que de nombreux autres observateurs (citons en particulier le site ACRIMED, Action Critique Médias et l’hebdomadaire Le Canard Enchaîné) soulignent, régulièrement, d’autres manifestations de censure ou d’autocensure il me semble que les témoignages individuels, contribuent eux aussi à délimiter ce qu’il faut bien appeler la "culture" de censure et d’autocensure française - je prends ici le mot culture dans son sens botanique.

Je suis bien obligé de constater que si je n’ai jamais été censuré par le gouvernement français, j’ai personnellement fait les frais d’actes d’auto-censure de la part d’institutions françaises... Ce qui, au fond, revient au même.

Si une artiste reconnue (celle dont il est question au début de cet article) ou un écrivain par ailleurs lu et publié sont les victimes d’autocensures avérées, n’est-ce pas probablement bien pire, en France, pour ceux qui n’ont jamais la parole ?


Conclusion : une culture de la censure à deux vitesses, et qui ne s’encombre pas de frontières...

Devant les réactions de la presse et de l’opinion face à la censure dont avait fait l’objet Siu-lan Ko, Frédéric Mitterrand (ministre de la culture français) a demandé qu’on remette les bannières en place.

Cette décision venue d’en haut signifie seulement que la France ne veut pas apparaître aux yeux du monde comme un pays qui fait chez elle ce qu’elle reproche à d’autres. Qu’elle veut protéger son image. Mais elle ne change rien au problème.

L’Etat français procède rarement à des censures ouvertes. L’auto-censure (effectuée par des "serviteurs de l’état", par exemple) est un phénomène bien plus répandu, et très difficile à combattre. Si j’en crois mon expérience, il me semble même faire partie de l’attitude générale des Français lorsque, pour une raison ou pour une autre, ceux-ci entendent défendre leurs intérêts et choisissent de faire taire ou interdire toute expression d’une opinion différente de la leur. En France, quand quelqu’un dit quelque chose qui ne plait pas à un nanti, à un assis ou à un puissant (quelle que soit sa "puissance" réelle...) celui-ci ne répond pas en débattant, il répond en essayant de museler celui qui l’a offensé.
Ce n’est le plus souvent pas une attitude de défense ou de préservation, mais une attitude féodale : qui est ce manant qui me contredit ou me défie ?

L’abondance des procès en diffamation est, à mon humble avis, le signe de ce type d’attitude. Dénoncer, accuser, diffamer ou attaquer l’autre en justice est une manière d’éviter tout débat, et donc toute critique du discours que l’on veut préserver.

Un dernier exemple :

2008 : J’adresse au CREUM (Centre de recherches en éthique de l’Université de Montréal) ma candidature à une bourse de recherches. Elle est acceptée.

Le 14 février 2009, Le Monde publie un article d’opinion (qui m’a été demandé) intitulé "La caste hospitalo-universitaire française est l’ennemie du service public". Il attribue, avec une grande vigueur, les résistances que rencontrent toutes les tentatives de réforme du système de santé à l’archaïsme du monde hospitalo-universitaire. C’est un article polémique, et ce n’est pas le premier que je publie depuis vingt ans.

Fin février, Daniel Weinstock, directeur du CREUM, reçoit un message venu d’un vice-doyen d’une faculté de médecine française dans laquelle j’ai donné en 2003 une conférence aux étudiants de première année.

Apparemment, le vice-doyen en question n’a pas autant aimé ma conférence que les étudiants qui m’écrivent encore aujourd’hui pour m’en parler. Il n’a pas non plus aimé l’article publié dans Le Monde. Il écrit au directeur du CREUM :

Je vous prie de trouver ci-joint l’article publiée dans le monde par le Docteur Martin Winckler sur lequel il y aurait beaucoup à dire.
Cet article bourré d’approximations démontre que son auteur a une éthique un peu particulière.
Il met en valeur votre institution, "le CRéUM" mais sur le mode de la polémique, ce qui me semble aussi peu "confraternel".
Si vous avez l’occasion de venir en France, je suis prêt à m’entretenir avec vous des affirmations posées comme des dogmes par le Docteur Martin Winckler, voire en sa présence.
J’aurai d’ailleurs certainement l’occasion de m’en entretenir avec le Doyen...

Mon adresse figure sur le site du CREUM. Le vice-doyen n’a pas jugé bon de m’écrire directement.

Mais la vanité hautaine des censeurs ne s’embarrasse pas des océans - ni du ridicule.

Marc Zaffran/Martin Winckler
Montréal, 12 février 2010
Merci le Québec...

PS : Sur un sujet à mon avis très proche, je ne saurais trop recommander de lire "Rapport de police", l’excellent livre dans lequel Marie Darrieussecq explique que les accusations de plagiat ne sont que l’une des méthodes utilisées par certains pour "contrôler" la littérature.

Lire une critique de ce livre.


[1NB : La maladie de Sachs est le roman qui a recueilli le plus grand succès public de toute l’histoire du Livre Inter...

[2Ma seule intervention en direct sur l’antenne depuis 2003 date d’une émission d’Ivan Levaï, Intermédias le 24 décembre 2004

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