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Nouvelle
Une certaine rencontre
par Emma Delaunay
Article du 10 décembre 2003

Je suis arrivée à la gare vers midi. Le temps de manger, et je suis allée au rendez-vous fixé avec la femme de l’agence immobilière. Il faisait très beau, nous étions fin mai. La femme m’a emmenée en voiture à l’appartement. Il était dans la vieille ville, au fond d’une cour. Le sol était couvert par du parquet très foncé, comme je les aime. Je me suis dit que c’était un signe, que j’étais sur la bonne route. J’avais toujours voulu avoir un tel parquet, je n’en avais jamais eu. Les murs étaient blancs. C’était tout à fait ce qui me convenait, je me disais que j’avais de la chance d’avoir trouvé à mon goût, à la première visite. J’avais souvent habité des immeubles crasseux, des appartements minuscules. Mais là, j’étais contente, satisfaite. Une étape était franchie.

Je suis repartie à la gare en soirée. J’avais traîné un peu en ville auparavant, j’avais acheté un cahier dans une librairie-papeterie. Je ne pouvais m’empêcher d’acheter des cahiers, mais tous différents. Avec des couvertures différentes, des tailles différentes, des épaisseurs différentes, des textures de papier différentes. Ce jour-là, j’ai pris un petit cahier, au papier recyclé, rêche.

Le trajet de retour a été agréable, j’aime les TGV. Je suis revenue après le dîner à la maison, mon mari m’attendait, mes enfants aussi. Je leur avais ramené des livres de la collection " J’aime lire ". Ce soir-là, j’étais calme, je ne me demandais plus si je faisais fausse route ou non, j’avais pris une décision et j’attendais que les événements se déroulent comme je les avais imaginés. La nuit, je ne fis pas de cauchemars.

Je signais le bail fin juin, je ne me souviens plus quel jour, pour une entrée dans les lieux au 1er août. Je devais être dans les lieux en août, impérativement. L’appartement était loué auparavant à une étudiante qui changeait d’université à la rentrée scolaire. Le jour où j’ai signé le bail, je suis allée chez un brocanteur, je lui ai acheté un fauteuil style louis XV. Ensuite, je suis allée chez un marchand de meubles, j’ai commandé un lit, un grand lit, et une table basse. J’ai demandé à être livré de ces meubles le 2 août après-midi. Le 2 août, c’était un lundi.

Pendant tout le mois de juillet, je n’ai pas douté. Je devais le faire, sinon j’aurais toujours cette impression d’inachevé. Là, j’allais réparer les fautes. Les leurs. On fait plein de fautes dans la vie, il faut s’attendre à ce que nos enfants nous en fassent payer certaines. Surtout les enfants qu’on n’a pas voulus, les enfants qu’on a juste fait en tirant un coup. Sans plus. Pour tirer un coup.
Mon mari et les enfants sont partis en vacances comme prévu le 31 juillet. Je leur ai dit que je voulais me reposer avant de partir, que je les rejoindrais dans quelques jours. Le plus petit m’a bien demandé quand, j’ai dit environ une semaine. J’ai menti. Je regrette de lui avoir menti mais je ne savais pas comment faire autrement. Je ne pouvais lui dire que je partirai peut-être plus longtemps. Qu’en fait je ne savais pas combien de temps. J’avais un peu de remords de devoir mentir à mon mari, lui dire que j’allais chez une amie, puis une autre, que cela me ferait du bien d’être ailleurs. D’un sens, oui, j’allais être complètement ailleurs pendant quelque temps. Mais je ne pouvais pas lui dire la vérité, il n’aurait pas compris.

Je suis partie le lundi matin. Je suis arrivée à la gare de P. à midi, comme la première fois. Comme la première fois, j’ai mangé au restaurant La Criée. La femme de l’agence est venue à 14h me donner les clés, nous avons fait l’état des lieux. Ensuite, j’ai attendu les livraisons. Dans mes bagages, des draps, des affaires de rechange et quelques magazines. Je n’avais pas pensé à la vaisselle.

Les deux jours suivants, je suis allée au restaurant à deux pas de ce chez-moi. Un " chez-moi " temporaire, mais un " chez-moi " tout de même. J’ai tout de même acheté un peu de vaisselle, un verre, une assiette, et des couverts. Je ne voulais pas trop me presser, je savais qu’il serait là tout le mois d’août. Je me demandais si j’allais le croiser impunément. Mais non, je ne l’ai pas croisé. J’avais bien une idée pour qu’on fasse connaissance, mais je voulais que ce soit au bon moment. Au bon moment pour moi. Que ce soit le plus naturel possible.

Je suivais son parcours depuis deux ans. J’avais de la chance, il s’était séparé de sa femme et d’après le détective que j’avais employé, il n’avait que des rencontres de passage, des " filles de passage ", selon son expression. J’avais sa photo, lui n’avait pas la mienne. Sauf s’il avait employé lui aussi un détective pour me retrouver, savoir comment j’étais, ce que je faisais. Mais ça, j’en doutais fort. J’étais même certaine qu’il ne me connaissait pas, qu’il ne me reconnaîtrait pas s’il me voyait. Comment pourrait-il ? Il ne l’a jamais voulu.

Le jeudi, j’ai décidé que ce serait bien de faire une tentative. Je n’avais pas vraiment droit à l’erreur, mais j’avais tout de même un peu de marge. Sauf s’il me trouvait franchement laide. Et encore...De ce qu’on m’avait dit, je pouvais peut-être faire avec. Faire avec le fait que je ne suis pas Marilyn Monroe, ni Catherine Deneuve, que je n’ai pas de sex-appeal naturellement et que je n’ai pas su le développer artificiellement.

J’ai pris les feuilles de papier que j’avais préparées depuis plusieurs semaines. Et un crayon. Voilà, j’avais besoin d’un papier et d’un crayon pour commencer la " réparation ". Et de moi. Je me suis habillée à mon avantage. Je ne me suis pas maquillée, je ne sais pas le faire.

Je suis allée trois numéros plus loin dans " ma " rue, son immeuble n’avait pas de code, il habitait au premier étage. Un bel immeuble, avec un seul appartement par palier. J’ai sonné sans crainte. N’obtenant pas de réponse, je suis ressortie. J’ai préféré attendre dans un bar. De toutes façons, je ne pouvais pas surveiller ses allées et venues, la rue ne s’y prêtait pas. Je me souviens qu’il faisait chaud, trop chaud pour moi, une chaleur écrasante, poisseuse.

Je suis revenue en fin d’après-midi. J’ai remonté les marches tranquillement. J’ai sonné. Des pas, puis la porte s’est ouverte. Il était là.
J’ai alors dit tout de suite, en parlant trop vite, comme d’habitude :
- Bonjour monsieur. Je fais un sondage sur les yaourts. Pouvez-vous m’accorder cinq minutes, s’il vous plait ? C’est vraiment important, je dois avoir fini avant ce soir.
Il m’a regardé. Mes yeux ont du faire quelques allers et retours entre son visage et mon papier. Il m’a enfin répondu quelque chose comme :
- Oui, pourquoi pas, des yaourts...Bon, entrez cinq minutes.

Je suis entrée dans le vestibule. Il m’a indiqué une porte ouverte. J’avais tout de suite vu qu’il était vêtu d’un jean, de chaussures marrons et d’un pull bleu. Il avait les cheveux noirs, le visage imberbe. Je l’avais vu en photo, sur les photos du détective : c’était bien lui. Enfin c’était celui qui était sur la photo.

Il m’a proposé de m’asseoir sur un canapé, il s’est assis sur un fauteuil face à moi. J’ai posé mes questions sur les yaourts. Des questions que j’avais inventées. Il me répondait qu’il aimait les aliments biologiques, que c’est ainsi qu’il luttait contre le vieillissement et qu’à plus de 60 ans, on lui en donnait à peine 50. Ce n’était pas faux. Il était svelte, certainement attirant. Je ne l’avais pas imaginé physiquement pendant toutes ces années. Peu m’importait, je crois. Oui, j’en suis sûre, peu m’importait..

Lorsque j’eus terminé de poser mes questions, et lui d’y répondre, je lui dis que j’habitais depuis peu cette ville, qu’elle me plaisait bien. Je l’incitais à me parler de lui : il était professeur, sa femme l’avait quitté il y a deux mois, il fallait qu’il s’organise une nouvelle vie, et tout d’abord qu’ils séparent les meubles, qu’ils s’organisent pour les enfants, enfin les plus jeunes, les autres étaient partis de la maison. Il me dit avoir cinq enfants.

Evidemment je lui fis mon meilleur sourire (rectification : j’essayais de lui faire mon meilleur sourire), je mettais mes jambes en valeur, pour résumer, j’essayais d’être du mieux que je pouvais. J’espérais que ce " mieux que je pouvais " serait suffisant pour qu’il s’intéresse à moi, qu’il ne me dise pas au revoir sans que j’aie obtenu, auparavant, un rendez-vous. Je savais que, par le passé, il n’avait pas été attiré que par des belles femmes, et que pour lui..., pour lui, l’important c’était le sexe. Il avait un fort besoin de relations sexuelles, marié ou pas : ce qui l’intéressait, c’était coucher. Coucher, enfin, juste le temps d’avoir une relation sexuelle. Dormir, c’est autre chose.

Je lui dis que j’adorais les balades à pied, qu’il faudrait que je m’achète un guide. Mais que la chaleur me gênait, qu’il faudrait que je trouve une balade en forêt par exemple, mais que pour l’instant je n’avais pas de véhicule. Il m’a dit qu’on pourrait arranger ça dans les jours à venir. Là, j’avais gagné le premier point. Le plus dur, car s’il avait refusé de s’intéresser un peu à moi, j’aurais dû changer mon plan et pour le moment, je n’en avais pas préparé d’autre. Je n’y avais que vaguement réfléchi : ce que je voulais, c’est que ce plan-là réussisse. J’y réfléchissais depuis plus de deux ans.

Le lendemain, il m’avait donné rendez-vous à 14h, en bas de chez lui. Il m’emmenait en forêt, j’avais mis de bonnes chaussures et lui avait aux pieds des chaussures de randonnée. Il faisait très chaud, il était en short. J’avais une robe légère qui m’arrivait au-dessus du genou.

La promenade fut agréable. L’été, la forêt est le seul endroit que je supporte. Le soleil me fait mal à la tête et je n’aime le bord de mer que le soir, lorsque le soleil se couche. On s’est dit beaucoup de banalités, je parlais peu de moi. Par curiosité, j’essayais de le faire raconter un peu sa vie, mais il me parlait surtout de ses enfants, trois filles, deux garçons. Il parlait surtout des filles, plus âgées que les garçons et plus chères à son c ?ur. L’un des garçons se disait homosexuel, cela le tourmentait beaucoup. L’homosexualité lui apparaissait comme une forte perversion, particulièrement entre hommes. Entre femmes, à la limite. Mais à la limite seulement : si elles sont comme ça, c’est parce qu’elles n’ont jamais trouvé l’homme qui les fasse vraiment " grimper au rideau ". Je ne pourrais pas dire que je m’ennuyais avec lui, cependant nous n’avions aucune affinité. Je faisais semblant d’avoir les mêmes opinions que lui. Je ne ressentais aucune émotion à être près de lui.

Le samedi midi, lendemain de la promenade, il m’invita au restaurant. Une pizzeria sympathique. On s’est trouvé des affinités sur certains films, certains livres, certains peintres. L’après-midi, il partait voir une de ses filles, pour le week-end. Je lui proposais de se voir à son retour, le dimanche soir. Il sembla surpris. Mais en même temps, je sentais qu’il était heureux de plaire à une femme de trente ans de moins que lui.

Ce serait vite réglé, pensais-je.
Puisque la vie ne sait pas toujours réparer, j’allais devoir l’aider un peu.

Le dimanche soir, il était prévu que je passe chez lui vers 19h. J’étais à l’heure. Je n’aime pas être en retard. Il avait préparé un repas et après, après...il n’avait rien préparé. Il m’a demandé si une femme comme moi pouvait être attirée par un homme comme lui : je lui ai répondu que oui. Il prit une douche, il revint en slip dans la chambre. J’étais déjà sur le lit. Qu’il m’embrasse sur la bouche et me déshabille ne me fit rien. Il n’était cependant pas prévu dans mon plan que nous ayons des relations sexuelles. J’attendais ce moment depuis des mois, je me demandais comment je le dirais, sur quel ton. Alors je lui ai murmuré à l’oreille :
- Ca ne te gênerait pas de coucher avec ta fille ?
Je lui ai dit comme je lui aurais dit autre chose, par exemple que j’aimais ses caresses. Une phrase comme ça, en passant.
Il s’arrêta de me caresser, me regarda et dit :
- Tu veux dire avec quelqu’un qui aurait l’âge de ma fille ?
- Oui, si tu veux.
- Mais la différence d’âge, ça n’a aucune importance, non ? Une femme est plus appétissante jeune, je trouve ?
Il hésita :
- C’est toi qui me trouves trop vieux ?
- Pas vraiment. C’était pas ça ma question.
- Ah ? C’était quoi alors ?
- C’était : " Ca ne te gênerait pas de coucher avec ta fille ? ".
Il me regarde, incrédule. Silence. Plusieurs secondes. J’avais lancé une bombe, j’attendais l’explosion. Il se détacha légèrement de moi :
- Tu poses des questions bizarres. Tu connais mes filles peut-être, on t’a raconté des bobards ?
- Non, je ne les connais pas. Tout comme je ne connaissais pas mon père il y a une semaine. Mon père n’a pas dénié me connaître, il a préféré tirer son coup sans s’inquiéter des conséquences. C’est humain, non ? Tout comme tu aurais tiré ton coup sans te préoccuper des conséquences si je t’avais laissé faire.
- Mais il y a la pilule ! Et c’est quoi ces histoires ? Tu es consentante, non ?
- Ah oui, forcément, la pilule...On peut tout faire avec la pilule ! Mais du temps de ma mère, il n’y avait pas la pilule.
- Et c’est qui ta mère ?
- C’est vrai que je ne lui ressemble pas beaucoup. Pourtant tu l’as mise enceinte. Et tu l’as vue enceinte. Tu étais marié, vous travailliez dans la même école.

Il s’écarta de moi, se coucha sur le lit, mis une main sur son front. La bombe était en train d’atteindre son but. J’étais calme. Oui, j’étais arrivé à la poser cette bombe. J’en ressentais un bien fou, j’avais pu le faire, j’avais su le faire. J’étais fière, fière de moi comme rarement je l’avais été. Je vais arrêter de dissimuler une maladie honteuse, un crime caché : moi. J’étais née de travers, j’allais me redresser.

Il me dit, sa main cachant toujours son visage :
- Ta mère, c’est Pauline ? Pauline Hue ?
- Oui, c’est ça.
- Elle voulait des enfants sans être mariée. Je ne suis pas le seul responsable.
- Je sais.
Je sais. J’ai compris depuis longtemps qu’un enfant, ça se faisait à deux ! Mis qu’il ne soit pas le seul responsable ne l’empêche pas d’être...responsable. J’insiste :
- Tu n’as pas pensé aux conséquences ? Coucher avec une femme jeune, sans moyen de contraception, tu n’as pas voulu te poser de questions. Tu tirais ton coup, voilà tout.
L’expression le hérisse.
- Tout de suite, tu juges ! " Tirer son coup " , qu’est-ce que ça veut dire ? Tu n’as pas le droit de parler comme ça !
- Si, j’en ai le droit ! Du droit d’avoir été oubliée, niée, abandonnée. Tu ne pensais pas qu’elle serait enceinte ? Tu lui as conseillé de se laver avec de l’eau de Javel, il paraît que c’est ce que ta femme faisait ! Eh oui, elle m’a raconté des choses comme ça. Et puis, ne t’inquiète pas, si ça peut te consoler, elle ne vaut pas mieux que toi en tant que parent. Elle, elle m’a racontée que j’étais " le coup du milieu ". Ce sont ses termes : je suis " le coup du milieu ". Vous avez couché ensemble trois fois et j’ai été conçue la deuxième fois, d’après elle.

Il est prêt à se lever. Je le retiens par le bras.
- Tu ne trouves pas intéressant ce que j’ai à te dire ? Tu ne veux plus coucher avec moi ? Coucher avec sa fille, ça ne se fait pas. Pourtant, tu ne t’es jamais posé la question : " peut-être un jour rencontrerai-je ma fille, peut-être même que la malchance me fera coucher avec elle, j’ai couché avec tellement de femmes, je ne m’en apercevrais même pas ".

Il se lève pour se rhabiller. Il prend ses affaires sur la chaise et va à la salle de bains. Il ferme la porte.

Tu as honte. Je t’ai donné ma honte, quel soulagement. Oui, quel soulagement. Quant à moi, je n’ai pas honte, non, pas honte d’avoir juste un peu brutalement remis les pendules à l’heure. Aurais-je dû lui écrire " Bonjour, je suis ta fille, j’existe, aime-moi " ? Je ne le crois pas. Il savait que j’existais, mais il ne m’a jamais donné signe de vie. Même en étant marié, il aurait pu avoir des remords, il aurait pu chercher à me connaître. Il ne l’a pas fait, c’est donc que je n’existais pas pour lui. J’y ai pensé il y a longtemps à cette lettre. Mais non, mendier son amour, je n’aurais pas pu. Je ne pensais pas qu’il me le donnerait de toutes façons.

Je n’ai pas de père. Je n’en aurai jamais. Et ma mère n’est plus vraiment ma mère depuis longtemps. Je vais pouvoir apprendre à en finir avec cette mélasse, ces parents qui me collaient et qui n’étaient pas les miens.

Je n’étais pas prête avant à ce que ce soit moi qui fasse mon histoire et pas eux, eux mes parents, si peu parents et surtout géniteurs. C’est ainsi la vie : les spermatozoïdes et les ovules se rejoignent sans que quelqu’un demande à leurs propriétaires s’ils savent bien ce qu’ils font, s’ils souhaitent être parents, s’ils vont être de bons parents. Tout du moins, des parents acceptables. La survie de l’espèce n’a pas besoin de ça, elle n’a pas besoin d’un accord. La survie de l’espèce se fout des capacités à être parent ou pas. Accouche et survie comme tu peux. Croissez et multipliez, voilà tout.

J’ai attendu dix minutes, peut-être un peu plus, il n’est pas sorti de la salle de bains. J’ai quitté son appartement sans qu’il donne d’autres explications. Je crois que ’il n’y en avait pas, d’autres explications. Je me suis rendue compte alors que mon désir de vengeance n’était pas seul à exister comme je l’avais longtemps cru. J’avais aussi eu un désir d’explication. Mais il n’y en avait pas. Que lui dire de plus à ce père, à ce géniteur plutôt ? Que je n’aurai pas du être là ? Que je n’ai pas demandé à naître, mais que je suis là et que je dois faire avec ? Tant d’hommes et de femmes font avec, pourquoi n’ai-je pas fait avec comme les autres ? Pourquoi n’ai-je jamais accepté ?

Durant mon adolescence, j’avais entendu Françoise Dolto dire " Ce sont les enfants qui choisissent leurs parents". Ou du moins, c’est ce que j’avais retenu. Cette affirmation m’avait révoltée. Ai-je choisi un père absent ? Ai-je choisi une mère inconsciente, contente d’élever un enfant seule (elle le fera trois fois), satisfaite car " c’était l’enfant de l’amour " ? Je devais être heureuse, selon elle, j’étais l’enfant de l’amour ! Alors qu’elle était le fruit d’un mariage arrangé et surtout d’une mère qui ne voulait pas d’elle. Je ne crois pas que toutes les filles dont les parents ne s’entendaient pas ont " fait des enfants toute seule ". A sa décharge, je ne crois pas que des enfants sans père aient eu un désir de réparation aussi fort que le mien.

Je suis rentrée dans mon appartement, j’ai pris le cahier sur lequel je notais des impressions et ce soir là, j’ai écrit : " J’ai fini. Je me suis vengée. Non, je ne l’ai pas tué, je lui ai juste mis une grande claque. Qu’est-ce que ça fait du bien." Ensuite j’ai téléphoné à mon mari, mes enfants, et je leur ai dit que je les rejoindrai demain. Une semaine. J’avais eu juste besoin d’une semaine.

Presque dix ans après, alors que je raconte ici ce qui s’est passé, je me demande si j’ai eu raison. Mais la vie n’est pas raisonnable, je ne l’ai pas été non plus, nous sommes quittes. J’avais peur de mourir sans avoir remis les choses en ordre. Dans mon ordre.

Je ne me fais pas trop d’illusions. Le désordre reviendra peut-être. Et peut-être à cause de mes enfants. Ce seront eux qui auront peut-être des comptes à régler avec moi, des comptes d’un autre ordre.

(c) Emma DELAUNAY, 2003

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