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"Pourquoi écrivez-vous ?"
par Marc Zaffran/Martin Winckler
Article du 20 novembre 2008

Writing, to me, is simply thinking through my fingers.
—Isaac Asimov

Cette question stupide a été posée en 1985 à plusieurs centaines d’écrivains du monde entier par Libération qui remplissait ainsi à peu de frais un numéro spécial Salon du Livre. Je reviendrai plus loin sur ce qui me pousse à dire que c’est une question stupide, mais la première chose que je reproche à ceux qui, à Libé, avaient alors lancé ce numéro réside dans leur décision d’annoncer le numéro spécial de manière sybilline dans les pages du quotidien : « Pourquoi écrivez-vous ? » était placardé partout sans explication. A l’époque, Libération avait une page courrier très fréquentée. Très logiquement, les lecteurs (et j’en faisais partie) ont envoyé leur réponse. Pour se voir rétorquer, dans la page courrier publiée juste avant le Salon, que la question « ne leur était pas destinée ». On ne pouvait pas faire plus méprisant, et ce jour-là (je n’avais encore rien publié, mais j’écrivais depuis vingt ans) j’ai cessé de lire Libération.

On ne demande jamais à un peintre pourquoi il peint. On ne demande jamais à un musicien pourquoi il joue de son instrument, ou à un auteur-compositeur pourquoi il tricote des chansons. On ne demande pas à un acteur pourquoi il interprète des textes ou incarne des personnages. On ne demande jamais à un sportif professionnel pourquoi il fait du tennis. Car ça tombe sous le sens : ils le font parce que c’est ce qu’ils ou elles ont du plaisir à le faire. Parce que c’est le mode d’expression qui leur convient le mieux. Parce qu’il se sentent mieux en le faisant qu’en ne le faisant pas. Même celui ou celle qui a commencé à faire de la musique parce que les parents l’y ont poussé(e) n’a pu continuer que parce que ça lui faisait plaisir, que parce que ça lui était nécessaire — surtout s’il a décidé d’en faire son métier.

À cet égard, le « professionnalisme » de la musique, du sport ou du théâtre est beaucoup plus apparent que pour la peinture ou la sculpture. Un musicien peut espérer faire partie d’un orchestre ; un acteur ou une danseuse, d’une troupe ; un sportif d’une équipe ou même d’une activité artistique (au cirque, au music-hall). Et si un dessinateur peut travailler dans l’industrie ou la BD, en revanche, peinture et sculpture sont difficiles à exercer en groupe - sinon sur des projets ponctuels. Peintres et sculpteurs sont le plus souvent des travailleurs isolés. Personne ne met cependant en cause leur « droit » à peindre ou à sculpter. Ou ne les interroge dans leurs motivations. On présuppose - comme pour les musiciens ou les sportifs - qu’ils ont « un don » et qu’il est « tout naturel » de mettre ce don à l’œuvre. Les peintres et les sculpteurs que je connais, quand on leur parle de leur « don », soulèvent un sourcil d’un air dubitatif. Souvent, ils ont l’impression que ce « don » est une nuisance, pour ne pas dire parfois une malédiction. Tant de boulot pour si peu de reconnaissance. Tant de sueur pour un résultat si aléatoire, au fond.

Pour sa part, le writer [1] peut vivre toutes les situations des autres artistes : il peut écrire en groupe (c’est ce que font les scénaristes de cinéma et de télévision, les journalistes et rédacteurs, les publicitaires) ou seul (romanciers, nouvellistes, essayistes scientifiques, littéraires ou scientifiques). Il peut écrire pour un public, contre rémunération ou pour rien - de même qu’on on peut peindre ou sculpter ou faire de la musique ou monter à cheval pour son seul plaisir.

Alors, qu’est-ce qui le rend différent des autres dans l’esprit des Français au point que la question Pourquoi écrivez-vous ? semble resurgir à tout moment comme s’il y avait là un mystère ?

Ce qui le rend différent, en France, c’est le statut symbolique attaché à l’écrivain. Un statut qui n’est, ni plus ni moins, qu’un préjugé de classe. Pendant très longtemps et aujourd’hui encore, les seuls écrivains considérés étaient ceux de la cour, le plus souvent issus de la noblesse puis de la haute bourgeoisie, puis des castes vouées à l’auto-reproduction, comme les enseignants (universitaires, de préférence). L’écrivain c’est celui qui exerce le « bel écrire » comme on pratique le « beau parler » ; autrement dit : la langue de l’élite. N’est écrivain que celui qui est reconnu, adoubé, encensé par « l’élite » bourgeoise. Parfois, alors même qu’il fait partie de cette « élite », il pousse l’audace (ou le ridicule, c’est selon...) jusqu’à s’auto-proclamer « rebelle » dans des livres d’auto-célébration dont le dernier ouvrage en date de Messieurs Houellebecq et Lévy est l’exemple le plus caricatural. Que des types qui prétendent avoir un regard critique sur la société se lamentent d’être « mal vus » par elle donne envie de rigoler. Etre mal vu par ceux que l’on dénonce, c’est plutôt normal, non ? Et s’ils étaient vraiment mal vus ou « gênants » au point que personne ne parle de leur bouquin ou, pire, qu’on refuse de les publier, on pourrait croire à leur « rebellion ». Mais là... [2]

La vanité ridicule de ces deux « intellectuels » de la République sarkozyenne illustre à merveille le préjugé de classe associé au terme « écrivain » dans notre pays. Au fond, il y a deux catégories de personnes qui écrivent, en France : les « écrivains » dans leur manteau d’apparat et les « plumitifs », qui bossent loin des plateaux télé. Je me sens, indiscutablement, beaucoup plus proche de ces animaux déplumés que des éminences cathodiques.

Pendant l’année d’adolescence que j’ai passée aux Etats-Unis, en 1972, on m’a plusieurs fois demandé ce que je voulais « faire dans la vie ». Je répondais à l’époque : « I want to be a physician and a writer » (je veux être médecin et writer) et j’ai été stupéfait lorsque, la première fois que j’ai dit ça, la personne à qui je m’adressais (qui devait probablement être un adulte de l’âge de mes parents) m’a répondu : « Both are good jobs. » (« Ce sont deux bons boulots. ») Pour cette personne (comme d’ailleurs pour mes camarades de l’époque), écrire était avant tout un travail. [3]

J’en suis venu à me demander si ce qui, dans l’inconscient culturel français, différencie l’ « écrivain » des autres professions dites « d’expression artistique » ce n’est pas justement ça : le travail.

Pour maîtriser un instrument, peindre, monter à cheval, danser ou jouer la comédie, il semble évident qu’il faut travailler. On ne domine pas comme ça un cheval ou une chorégraphie. Mais pour "être écrivain" (au sens où on l’entend, en France), il n’y aurait pas besoin de bosser. Il suffirait « d’être inspiré ». De « connaître la langue » et d’en « jouer ». Autrement dit : de faire partie de ceux qui la maîtrisent... depuis leur plus tendre enfance.

C’est du moins ce qu’on est tenté de penser quand on voit un certain nombre d’écrivains estampillés se pavaner à droite et à gauche.

J’ai donc le sentiment que « Pourquoi écrivez-vous ? » recouvre une autre question, plus bourgeoise encore, et qui est : « Mais d’où vient donc votre inspiration » ? Comme si l’inspiration venait du ciel (ou de l’enfer) par des voies inconnues. Et ne touchait de quelques élus. De bonne famille, de préférence. Bref, des gens qui n’ont pas eu d’effort à faire pour apprendre à écrire. Des gens qui n’ont pas besoin de faire un grand effort pour écrire. Des gens pour qui, finalement, c’est "tout naturel". Pour qui c’est un "don".

Mais écrire, ça n’est pas très différent de parler. Ce sont les mêmes mots, transmis autrement. Ce sont les mêmes idées, organisées différemment. Ce sont les mêmes histoires que celles qu’on peut raconter de vive voix.

La particularité de l’écriture - contrairement aux modes d’expression qui nécessitent non seulement la participation des sens mais aussi une bonne maîtrise du corps - c’est qu’elle ne nécessite aucune aptitude (et donc, aucun investissement) physique. On peut être écrivain en étant aveugle comme l’a prouvé Jorge Luis Borges. On peut comme Helen Keller être aveugle, sourde et muette depuis la petite enfance et écrire ses mémoires à l’âge adulte. Des enfants ou des adultes autistes publient des livres. On peut être écrivain sans savoir écrire : Homère (s’il a existé) n’a pas écrit L’Iliade et L’Odyssée, il les a probablement psalmodiés et d’innombrables conteurs ont fait de même par la suite. Pour être écrivain, on n’a même pas besoin de pouvoir écrire ni, comme Stephen Hawking frappé par la maladie de Charcot, de disposer d’un ordinateur qui parle à votre place : muré dans son silence et cloué au lit, Jean-Dominique Bauby a dicté son Scaphandre et le papillon en battant des paupières. Et on peut écrire, n’en déplaise à ceux qui ne jurent que par la grammaire et l’orthographe, sans parler un français « correct » (traduire : « du val de Loire ou de l’Ile de France »).

La seule chose qui peut empêcher un être humain conscient d’écrire, c’est au fond de ne plus avoir (ou de n’avoir jamais eu) accès à une forme de communication articulée, écrite, orale ou mimée.

Pour paraphraser le chef Gusteau dans le merveilleux Ratatouille de Brad Bird, « Tout le monde (ou presque) peut écrire ». Et à la question « Pourquoi écrivez-vous ? », il n’y a au fond qu’une seule réponse : « Parce que j’ai quelque chose à dire. » Il me semble que c’est une raison suffisante. Et tous ceux qui affirment d’un air hautain que « certains ont des choses à dire, d’autre pas » expriment un préjugé de classe, et rien d’autre.

Mais si l’écriture et la narration (contrairement à la peinture ou à la musique) sont à la portée de tout le monde ou presque, qu’est-ce qui fait de quelqu’un qui écrit un writer ? - ou, puisque nous sommes en France, un "écrivain" ?

Souvent, j’ai entendu qualifier "d’écrivain" des personnes qui avaient... tout simplement publié un livre "dans une langue qui" (d’après celui qui les qualifiait) "avait du style", une "petite musique"... Bref, l’écrivain en question était écrivain par ce qu’il donnait à voir et non par ce qu’il donnait à lire.

Rien n’est plus subjectif que la « qualité » d’un écrivain. Combien de « grands » écrivains encensés à leur époque n’ont même pas laissé leur nom derrière eux ? Combien d’écrivains considérés comme mineurs (ou mal famés) à leur époque sont aujourd’hui universellement (re)connus ? Il n’appartient ni aux critiques ni aux « élites » auto-proclamées de décider arbitrairement qui est un écrivain et qui ne l’est pas. D’autant que nombre de livres passés inaperçus à leur publication ont pu, au fil des années ou des siècles prendre une importance imprévue.

Ce qui fait qu’un writer est apprécié (autrement dit : qu’il trouve un public) ou qu’il a un succès remarquable (autrement dit : qu’il est lu par beaucoup de lecteurs, pendant longtemps) résulte de très nombreux facteurs ; certains qu’il ne contrôle pas (l’état de l’édition et de la librairie, la réceptivité du public à ce qu’il exprime, la chance de trouver un éditeur qui le défend, etc.) ; d’autres dont il est responsable : le fond et la forme de ses textes, ses engagements esthétiques, sociaux, politiques - et le travail qu’il a fourni pour les faire tenir debout dans un texte.

Le fond et la forme d’une oeuvre artistique, quand ils frappent durablement, sont toujours le produit d’un travail. Bach, Michel-Ange et Picasso passaient leur temps à bosser. Flaubert réécrivait sans cesse la même page, Perec s’est fait un "cahier des charges" insensé pour écrire La Vie Mode d’emploi, Simenon et San Antonio ont pendant plusieurs années écrit deux romans par mois et Victor Hugo pondait trois mille vers tous les matins avant le petit déjeuner. Le seul élément qui permet de devenir un écrivain aux yeux des autres n’est pas le désir qui amène devant une feuille de papier ou un clavier, ni la facilité avec laquelle on peut parler de ce qu’on écrit devant une caméra mais ce qui colle un livre entre les mains d’un lecteur qui ne veut plus le lâcher : le travail qu’on a mis dans l’écriture.

Rien à voir avec le fait d’occuper la une des journaux ou les écrans de télévision. Sur les unes et les écrans on ne donne à voir que son col de chemise ou sa mine défaite. Ca peut, évidemment, fasciner. Ce sera vite oublié. Ce qu’il y a sur la page, en revanche...

On écrit parce qu’on a quelque chose à dire. On est lu parce qu’on a bossé et parce qu’on a eu la chance d’avoir été publié et parce que ce qu’on a écrit est apprécié, parfois longtemps après avoir été écrit. Et on continue à être lu, parfois longtemps après qu’on a cessé d’écrire, parce que le travail se poursuit avec d’autres lecteurs, parce que le texte devient à son tour un moteur pour ses lecteurs et, parmi eux, pour d’autres écrivains.

Je me souviens de l’époque où j’écrivais et n’avais encore rien publié. J’écrivais essentiellement des nouvelles et je pensais que je ne pourrais jamais écrire un roman : j’avais tellement de mal à faire tenir debout un texte de quinze pages qu’il me paraissait invraisemblable d’en écrire un qui en ferait plusieurs centaines. Et, comme tous les writers qui aspiraient à être reconnus comme "écrivain", j’étais fasciné par les figures dont je voyais le visage sur les unes et dans les petites lucarnes. Mais quand je me tournais vers les livres, il n’en allait plus de même. Ceux auxquels je m’identifiais étaient ceux dont j’aurais aimé avoir écrit les livres, et non ceux dont j’aurais voulu occuper le fauteuil sur le plateau d’Apostrophes...

Les écrivains que j’admirais - Agatha Christie, Conan Doyle, Maurice Leblanc, Georges Perec, Isaac Asimov - étaient des bourreaux de travail. J’ai poussé l’admiration jusqu’au bout en les imitant : j’ai bossé comme un fou, écrivant et réécrivant obstinément, et sans le savoir, en bossant je me suis mis dans les meilleures conditions possibles pour être publié - car c’est le travail que les bons éditeurs remarquent et recherchent, pas le (très subjectif) « talent ». Et, une fois publié et lu, j’ai bien vu que ce dont les lecteurs me parlaient le plus n’était pas ce que j’avais dit à telle émission de télévision ou dans telle interview, mais ce que j’avais écrit, parfois dans une minuscule nouvelle qui était, de leur propre aveu, le seul texte de moi qu’ils avaient lu et liraient peut-être jamais.

Et aujourd’hui, à la question "Pourquoi écrivez-vous ?" je répondrais simplement : "That’s what I do." — Parce que c’est mon boulot.

Alors si vous écrivez, ne laissez personne vous emmerder avec une question du style : « Pourquoi écrivez-vous ? » ou, pire encore, « Ah, vous voulez devenir écrivain ? »

Répondez-lui que, s’il y tient, le moment venu, il connaîtra la réponse s’il vous lit avec le même plaisir et le même soin que ceux que vous prenez à écrire.

En attendant, qu’il vous foute la paix. Vous avez du boulot.

Marc Zaffran/Martin Winckler


[1Au terme d’ « écrivain », je préfère celui de writer, que je trouve plus proche de la diversité que recouvre l’activité d’écriture

[2Enfin, peut-être les lecteurs qui les apprécient leur donneront-ils raison en n’achetant pas leur bouquin...

[3J’invite les lecteurs à lire, à ce sujet, le texte merveilleusement drôle d’Isaac Asimov dont j’ai publié la traduction sur ce même site, il y a quelques jours. )

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