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Juste après dresseuse d’ours - par Jaddo
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Une fac qui abrite des bourreaux peut-elle former des soignants ?
Article du 25 septembre 2008

En 2004, quand j’ai publié Les Trois Médecins, j’ai reçu quelques courriers d’étudiants me disant que les sévices imposés aux « nouveaux » dans les années 70 par les redoublants de 1ère année de médecine, tels que je les décrivais dans mon roman, n’avaient plus cours en France. D’autres courriers - venus d’étudiants d’autres facultés mais parfois aussi des mêmes... - me disaient le contraire. À moins d’aller dans tous les amphis de P1 de France, il m’était impossible de savoir si ce genre de pratique existait toujours.

Eh bien, voici ce qu’on pouvait entendre au journal de 7 heures sur RTL au matin du 25/09/2008 (et en ligne sur le site de la station) :

« Depuis dix ans, une loi interdit le bizutage en France. Et pourtant, il se pratique encore au quotidien. Information RTL : à la faculté de médecine d’Amiens, il faut être redoublant ou copain avec un redoublant pour accéder à l’amphi principal. Sinon, les sévices pleuvent. Les enseignants font mine de ne rien voir. » Suivent plusieurs témoignages d’étudiant(e)s.
Peu après ce reportage (où il était dit que l’administration n’avait pas voulu répondre aux questions des journalistes...) le ministre a ordonné une enquête.

Je ne sais s’il y a effectivement du bizutage en fac de médecine à Amiens, ce sera à la police de le déterminer, mais si c’est vrai, il n’y aucune raison de penser qu’il n’y en a pas aussi dans d’autres facultés de médecine françaises.


Voici ce que dit la loi :

Code pénal - Article 225-16-1

Hors les cas de violences, de menaces ou d’atteintes sexuelles, le fait pour une personne d’amener autrui, contre son gré ou non, à subir ou à commettre des actes humiliants ou dégradants lors de manifestations ou de réunions liées aux milieux scolaire et socio-éducatif est puni de six mois d’emprisonnement et de 7500 euros d’amende.

Se taire, c’est être complice

S’il n’y a aucune excuse valable pour participer à un bizutage - un bizutage, par l’humiliation qu’il provoque chez la victime est un viol, un point c’est tout ; et un viol est inexcusable - il n’y a aucune excuse non plus à fermer les yeux quand on est responsable de l’amphithéâtre où ces violences se déroulent.

Il n’est pas acceptable de rester sans rien faire.

D’après les témoignages étudiants, des professeurs sauraient que ces bizutages ont lieu : ils y auraient assisté.

Si c’est vrai, et si ces enseignants sont au courant, ne disent-ils, ne font-ils rien ? Ils peuvent s’interposer (je ne connais pas beaucoup d’étudiants en médecine qui courraient le risque d’en venir aux mains avec un prof et de se faire virer de toutes les facs de France...). Ils peuvent refuser de faire cours dans ces conditions. Ils peuvent au moins dénoncer cet état de fait à l’administration. Et s’ils l’ont fait, l’administration doit faire quelque chose.

Il ne faut pas laisser faire ou se laisser faire

Pour une administration, il est très simple de faire quelque chose : tout étudiant surpris en train d’en maltraiter un autre doit être viré des études de médecine. Définitivement. Immédiatement. Sans recours possible. La maltraitance, la violence, le viol, les coups et blessures sont punis par la loi. Les amphithéâtres de P1 seraient-ils une zone hors la loi ? Une zone de non-droit ?

Comment identifier les bizuteurs ? Très simplement : en invitant les personnes bizutées et les enseignants témoins de ces actions à déposer plainte. Si les étudiants ET les enseignants le font ensemble, c’est encore mieux. Et il suffit de quelques étudiants soutenus par quelques enseignants.

Les parents peuvent le faire aussi, en venant assister aux cours et en observant de leurs yeux ce qui se passe.

S’il faut des preuves, presque tout le monde a un téléphone portable qui filme, aujourd’hui. Il faut filmer les bizutages et les montrer pour dire : voilà ce qui se passe ici, dans ma fac, en France. Les responsables de fac ont horreur qu’on leur fasse de la contre-publicité. Si ça doit les faire bouger, il ne faut pas s’en priver

Et si cela ne suffit pas, j’ai une autre suggestion pour les étudiants de P1 qui en ont marre de se faire bizuter, pour leurs parents qui ne supportent pas ce harcèlement, et pour les enseignants qui ne tolèrent pas que l’administration se taise : demandez à un huissier de venir constater les pratiques de bizutage. Un huissier est assermenté. Il constate et note tout ce qu’il voit sur papier timbré. C’est un témoin irréfutable. Et les juges de correctionnelle adorent les témoins irréfutables.

Ensuite, armés du constat d’huissier, allez déposer plainte contre X.

Les responsables et enseignants qui se taisent sont aussi coupables que les étudiants qui bizutent

Une plainte pour bizutage engage la responsabilité de la faculté de médecine. L’administration de la faculté est en effet directement responsable de ce qui se passe entre ses murs. Elle est responsable de la sécurité des étudiants, et du maintien de l’ordre. Elle l’est encore plus si ces violences sont connues de tous et de toutes. Et les enseignants qui ont assisté à un bizutage (parce que ça s’est passé juste avant leur cours, sous leurs yeux) et qui n’ont rien dit doivent eux aussi être cités dans la plainte. En droit français, celui qui assiste à un crime et qui ne dit rien est complice du crime.

Comment peut-on prétendre former des soignants quand on laisse certains étudiants se comporter comme des bourreaux ???

Il ne peut y avoir aucune raison valable de tolérer le bizutage parmi les étudiants que l’on est chargé d’éduquer. Ce n’est acceptable dans aucune école, ça ne peut pas l’être dans une école où l’on est censé, en principe, former des soignants.

J’ajouterai qu’aucune forme d’humiliation n’est acceptable. Jamais. Que ce n’est pas à ceux qui disent que "tout ça c’est seulement pour rigoler" de décider ce qui est acceptable ou non, ce qui est humiliant ou non. Le fait qu’un étudiant ou une étudiante puisse refuser d’être humilié(e) et de subir un bizutage ne justifie en aucune manière que ce bizutage existe. Il peut y avoir de multiples manière de forcer un étudiant à faire quelque chose qu’il ne veut pas faire. Ce sont des jeunes gens, ils ont entre dix-sept et dix-neuf ans quand ils arrivent là. Qu’on ne me dise pas qu’il n’est pas possible, dans l’atmosphère toxique de la P1, de leur faire faire des choses qu’ils ne veulent pas faire, et de les obliger, en plus, à se taire, par honte ou par peur.


Aucun enseignant de médecine ne peut cautionner par son silence les violences ou les humiliations qui s’exercent dans les facs.

- Se taire, c’est laisser entendre que le bizutage (donc, le viol) n’a aucune importance.

- Se taire, c’est laisser entendre que la fac de médecine est une zone de non-droit, une zone où l’on peut ignorer la loi.

- Se taire, c’est laisser entendre que pour devenir médecin il faut soit subir des humiliations, soit les exercer. Soit les subir PUIS les exercer.

- Se taire, c’est laisser entendre aux bizuteurs et donc, à de futurs médecins qu’ils peuvent se comporter en bourreaux, en toute impunité, aujourd’hui et demain.

- Se taire sur le bizutage de première année, c’est disqualifier tout l’enseignement.

Et dire "je ne savais pas", ce n’est pas suffisant non plus...

Je crois savoir que dans certaines facultés le programme de première année comprend un enseignement de sciences humaines - et donc, d’éthique.

Peut-on enseigner l’éthique sans rougir si l’on ne dénonce pas le bizutage qui a lieu dans le même amphi ????

Bien sûr, tout ceci n’est que mon opinion, mon sentiment. Je ne sais pas exactement ce qui se passe dans les facultés de médecine. Je sais seulement que j’ai reçu des courriers et des témoignages. Et que je n’ai pas de raison de les tenir pour faux.

Bien sûr, je réagis ainsi parce que sur certains points - et le bizutage en fait partie - je suis hypersensible. Mais je sais aussi que, si j’étais doyen d’une faculté de médecine, et si j’entendais à la radio, à 7 h du matin, ce que j’ai entendu le 25 septembre, je me rendrais immédiatement, avant 8 h, sans prévenir, dans l’amphithéâtre de P1 de « ma » fac. Pour m’assurer, de mes yeux, que ce genre de chose ne se passe pas aussi dans « ma » fac.

Pour m’assurer personnellement qu’il s’agit d’une rumeur et non d’une réalité.

Et je sais que j’y retournerais régulièrement. Toujours sans prévenir. Car on n’est jamais si bien informé que par soi-même.

Je sais que si j’étais doyen d’une fac de médecine, et si j’avais l’honneur d’avoir fait disparaître le bizutage de « ma » fac, si j’apprenais qu’un de mes collègues doyens a ce type de problème dans la sienne, je lui proposerais mon aide pour qu’il le fasse disparaître également. Mais je ne resterais pas les bras croisés.

Mais je ne suis pas doyen, je suis seulement hypersensible. Et j’espère vivement que tous les doyens de fac de médecine écoutent RTL.

Cependant j’ai été étudiant, j’ai subi le bizutage, et je ne me suis pas laissé faire et je n’ai pas oublié ; je conseille donc vivement aux étudiants qui se font bizuter (et à leurs parents), quelle que soit la fac, de ne pas se laisser faire. Et d’exiger de leur fac qu’elles fassent cesser ces violences.

Quelques heures après le reportage de RTL, le ministre a demandé qu’une enquête soit menée à la fac de médecine d’Amiens et la police s’en mêle. Si vous subissez un bizutage dans votre fac, vous savez à présent que les radios nationales vous prendront au sérieux ! Alors, parlez ! Ne vous laissez pas faire.

Il est temps de dénoncer le grave manquement à l’éthique que représente un bizutage, grand ou petit, quotidien ou occasionnel, dans les amphithéâtres. Il est temps que les futurs soignants cessent d’être maltraités.


Martin Winckler

Site du comité national contre le bizutage : http://contrelebizutage.fr/

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