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Juste après dresseuse d’ours - par Jaddo
Les médecins, les patients, et tout ce qui s’ensuit... > Questions d’éthique >


Mourir est une décision trop importante pour qu’on la confie aux médecins
par Martin Winckler
Article du 14 mars 2008

La question du suicide assisté devrait être simple : une personne atteinte d’une souffrance physique et/ou morale impossible à guérir et à soulager décide de mettre fin à ses jours. Au lieu de se défenestrer, de se pendre, de se tirer une balle dans la tête ou d’absorber des substances toxiques au petit bonheur la chance - toutes méthodes extrêmement violentes pour l’entourage et susceptibles de la laisser profondément dépendante sans pour autant la tuer - cette personne demande à un médecin de l’aider à mourir à un moment choisi et de manière indolore. Il existe pour cela un certain nombre de protocoles médicamenteux. Seul obstacle : en France, un médecin n’a pas le droit d’aider un patient à mourir, fût-ce simplement en lui délivrant une prescription. La loi et le code de la santé publique le lui interdisent.

L’histoire de Chantal Sébire

Une femme, malade incurable parmi d’autres, fait appel à la justice et au président de la république pour que l’une ou l’autre autorise un médecin à l’aider à mourir.

En dehors même de la question du suicide assisté (et je rappelle que ce dernier n’est pas superposable à l’euthanasie, qui est une mort infligée par un tiers sans que le patient ait toujours son mot à dire), la démarche de Chantal Sébire soulève un certain nombre de questions.

Evidemment, on est en droit de se demander si cette femme veut vraiment mourir. Si son appel à la mort n’est pas un appel au soulagement. Quand j’étais jeune médecin, j’ai beaucoup lu ce que disaient les Britanniques sur le traitement par la morphine des douleurs des cancéreux. Ils expliquaient qu’une personne qui est soulagée efficacement de sa douleur et qui ne souffre pas moralement ne demande pas à mourir.

En ce qui concerne Chantal Sébire, on est en droit de penser que, quand bien même ses souffrances physiques seraient soulagées (ce qui n’est pas le cas...), sa souffrance morale ne le serait pas. Comme le rappelle l’article de Thierry Lévêque et Emmanuel Jarry repris par tous les magazines pendant la semaine du 10 au 16 mars, « cette femme de 52 ans, souffre depuis près de huit ans d’une tumeur évolutive et incurable des sinus et de la cavité nasale qui la défigure et lui inflige de terribles souffrances ». Quelques mois seulement après qu’une intervention spectaculaire ait rendu son visage à une femme accidentellement défigurée, on peut comprendre le double calvaire d’avoir mal ET d’être défigurée par une maladie incurable.

Huit ans, c’est plus que suffisant pour décider qu’on n’en peut plus. Ici, en outre, il ne s’agit pas d’une requête déposée par un tiers ou même par l’intermédiaire d’un tiers, mais par la première intéressée. Si celle-ci est assez lucide pour avoir consenti à un certain nombre de traitements (et elle a dû en subir de nombreux), elle est certainement assez lucide pour vouloir en finir avec la vie.

L’appel au président de la République

La deuxième réflexion qui me vient est celle-ci : je trouve judicieux de faire appel à la justice pour demander que la loi Léonetti soit appliquée - ou, au moins, qu’un magistrat en montre les limites et donc, l’hypocrisie - mais je ne comprends pas du tout qu’on fasse appel au Président de la République. Qu’il s’agisse de Jacques Chirac pour Vincent Humbert ou de Nicolas Sarkozy pour Chantal Sébire, en quoi un président de la république pourrait-il se substituer à la loi pour autoriser pareille demande ?

En rien, à mon humble avis. On ne peut pas attendre qu’il donne, à lui tout seul, sa bénédiction (sa « grâce ») à un suicide assisté. Mais on pourrait espérer qu’il suscite un débat national, puis le dépôt d’une proposition de loi destinée à modifier les règles existantes, et la soumette au Parlement. Au moins pourrait-il avoir ce courage. Je ne pense pas que Nicolas Sarkozy, après les nombreuses preuves d’attachement religieux qu’il a données, prendra ce chemin.

En leur temps, Charles de Gaulle, Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand, en assumant la légalisation de la contraception (loi Neuwirth, 1967), l’IVG (loi Veil, 1974) et l’abolition de la peine de mort (Loi Badinter, 1981), sujets eux aussi éminemment tabou, ont fait preuve non seulement d’une plus grande sensibilité aux aspirations des citoyens, mais aussi d’un courage indéniable.

Au lieu de quoi, Nicolas Sarkozy propose à Chantal Sébire « un autre avis médical ».

La « réponse » présidentielle

Je cite l’article de Thierry Lévêque et Emmanuel Jarry : Le président "a été très touché" par sa lettre et a demandé à son conseiller pour les questions de recherche et de santé, le Pr Arnold Munich, chef de service à l’hôpital Necker, d’entrer en contact avec elle, a déclaré David Martinon. Arnold Munich a eu plusieurs conversations avec Chantal Sébire ces derniers temps, a précisé le porte-parole. "Il lui a proposé qu’un nouvel avis soit donné sur son cas par un collège de professionnels de la santé du plus haut niveau pour que l’on s’assure ensemble que toutes les ressources de la médecine sont épuisées, ce qui reste à prouver", a-t-il ajouté.

Qu’au bout de huit ans, on n’ait pas « épuisé toutes les ressources », même dans un pays où la médecine laisse à désirer comme la France, ça me paraît douteux. Tout simplement parce qu’un cancer de ce type, si ça n’a pas guéri en quelques années, ça ne guérit pas et un visage défiguré par une tumeur évolutive et incurable, ça ne se reconstruit pas. Quel « nouvel avis » pourrait-on donner à Chantal Sébire ?

La proposition serait tout à fait logique si elle accompagnait une volonté de faire évoluer les choses : le temps de faire voter une loi, occupons-nous des personnes qui souffrent et en particulier de Chantal Sébire... Mais en l’occurrence, la « proposition » présidentielle laisse entendre que Chantal Sébire, parce qu’elle a écrit à l’Elysée, bénéficie d’un traitement de faveur (conseiller du président, collège de professionnels et tout le tremblement). Est-ce vraiment démocratique ?

Quant à Rachida Dati, qui considère que « les médecins ne sont pas là pour administrer des substances létales », je la remercie, mais ce n’est pas à elle de décider, seule, ce que les médecins sont à même de faire ou pas. C’est à l’ensemble de la population, que les médecins sont censés soigner, de prendre ce genre de décision... Si l’on abandonnait ce genre de décision au seul garde des sceaux, beaucoup de lois libératrices n’auraient jamais été votées...

D’autres questions de fond

Je ne veux évidemment pas faire dire à Chantal Sébire ce qu’elle n’a peut-être pas dit, ni la « récupérer ». Je tiens donc à insister sur le fait que les réflexions qui suivent n’engagent que moi et sont sujettes à caution, puisqu’elles ne reposent que sur une connaissance très partielle de sa situation personnelle.

Mais en tant que soignant, je m’interroge sur l’état actuel de Chantal Sébire. Je veux dire, de son état physique et moral, précisément. Or, rien de cet état n’est vraiment révélé par les journaux (ni par l’entourage, semble-t-il). Et la photographie visible sur le site de Yahoo, par exemple, qui montre Mme Sébire assise dans une chaise, le visage déformé par sa maladie, n’est pas du tout suffisante pour appréhender sa situation.

Les articles récents déclarent seulement qu’elle « refuse une proposition médicale qui lui a déjà été faite d’arrêter les traitements [on ne dit pas lesquels], ce qui provoquerait la mort après plusieurs jours de coma. Elle s’en tient à la demande faite à un juge de Dijon d’autoriser la prescription et l’administration d’une substance létale. »

Autrement dit, elle veut bien mourir, mais ne veut pas qu’on la laisse mourir, elle demande qu’un médecin la tue.

Mais de quoi souffre-t-elle exactement ? Des douleurs dues à son cancer ? De l’indignité d’être défigurée ? D’escarres provoquées par un alitement prolongé ? De la souffrance de ne pouvoir manger normalement et d’être alimentée par perfusion ou par sonde ? Du désespoir de sa famille devant son état actuel ? Des difficultés matérielles et financières dans lesquelles cette situation les plonge ? De tout cela réuni ? Aucune de ces questions, il me semble, n’ont été posées dans la presse. Il serait pourtant important de leur donner une réponse pour identifier précisément ce qui la pousse à faire cette demande, et surtout à demander qu’on la tue, alors qu’elle pourrait demander, simplement, comme l’autorise la loi Léonetti qu’on cesse les traitements tout en soulageant ses souffrances (autrement dit, en lui administrant des calmants pour la plonger dans le coma et attendre la mort).

Quelle différence, me direz-vous, entre une mort spontanée mais indolore au bout d’un coma, et une mort provoquée ?

¨Pour ma part, je trouve que la différence est de taille. Plonger dans le coma, c’est ne pas savoir combien de temps on restera dans ce coma, et donc, combien de temps la famille devra rester à son chevet, la veiller, souffrir de la voir mourir. En revanche, choisir le moment précis où l’on recevra une dose létale d’un médicament ou d’un « cocktail » particulier, c’est choisir le moment où l’on va partir, en quelques secondes ou quelques minutes, après avoir dit au revoir aux siens, et en sachant qu’une fois notre propre conscience éteinte, leur douleur ne s’éternisera pas devant un corps qui n’en finit pas de mourir.

Revendiquer de choisir le moment de mourir - et non le moment où on me laisse mourir me semble un geste éminemment politique. Un geste de liberté aussi fondamental que celui de voter, d’avoir ou de refuser un rapport sexuel, de décider de mettre un enfant au monde ou d’interrompre une grossesse. Un geste d’engagement politique et moral aussi important que celui de prendre les armes ou de collaborer avec un envahisseur, de livrer des Juifs ou de les cacher. Choisir la manière et le moment de sa mort, personne ne le contestera, est un acte qui engage la vie.

C’est pourquoi je trouve parfaitement contradictoire qu’aujourd’hui, une femme puisse avoir accès à l’IVG et choisir d’interrompre une grossesse avec l’aide d’un médecin - mais ne puisse pas choisir librement d’interrompre dignement sa propre vie, toujours avec l’aide d’un médecin.

L’hypocrisie du corps médical

« De l’aveu même de très nombreux personnels soignants, la mort de patients agonisants est souvent provoquée à l’hôpital dans les cas extrêmes, même si elle constitue juridiquement un crime passible des assises. Mais les procès sont rares. » écrivent Thierry Lévêque et Emmanuel Jarry.

Nombreuses sont les situations dans lesquelles les médecins provoquent la mort à l’hôpital, parfois à la demande expresse du premier intéressé, parfois sans que l’intéressé (un nouveau-né prématuré) ou ceux dont sa vie dépend (les parents) en soient même avertis. J’ai déjà longuement décrit l’hypocrisie du corps médical français à ce sujet dans un autre article de ce site. Je reviendrai simplement sur l’argument souvent brandi par les médecins les plus réactionnaires : « Un médecin n’a pas pour vocation de tuer. »
De même que Rachida Dati n’a pas à décider de la vocation des médecins, les médecins n’ont pas à décider seuls de ce qu’ils peuvent ou non faire. La population a plus que son mot à dire sur le sujet.

Le serment d’Hippocrate, dans sa version originelle, prohibait l’avortement. Et l’avortement a été longtemps illégal en France, et l’est toujours dans de nombreux pays. Avorter, certains médecins le font, pourtant, lorsqu’ils pratiquent des IVG ou des IMG. Ils le font parce que la loi les y autorise, et parce qu’ils sont volontaires pour le faire (on ne peut pas les y obliger). J’ajouterai que même quand on est (ce fut mon cas) un médecin pratiquant des IVG, on n’est pas pour autant tenu de pratiquer toutes les IVG, ni d’en faire toute sa vie, ni d’accepter de les faire pour toutes les femmes. Si la loi permettait aux personnes qui le choisissent de mourir en se faisant aider par un médecin, je ne vois donc pas ce qui pourrait s’opposer à ce que (comme pour l’IVG) des médecins se portent volontaires pour assister ces patients - avec, bien entendu, toutes les précautions nécessaires pour que le suicide assisté soit bien un suicide, un acte mûrement réfléchi et librement choisi et non un geste de désespoir ou tout bonnement un meurtre.

Je me pose une dernière question, et elle n’est pas des moindres. Chantal Sébire a rencontré de nombreux médecins. Avant elle, d’autres patients ont fait appel à des médecins pour les aider à mourir. Et certains - combien, il est impossible de le dire - ont rencontré des soignants prêts à les aider. Dans l’illégalité et donc, dans la discrétion. Sans avoir besoin d’en parler à la France entière. D’autres l’ont fait dans l’illégalité mais en revendiquant leur geste : en attestent l’affaire Vincent Humbert et, plus récemment, celle pour laquelle Le Dr Laurence Tramois est actuellement poursuivie en justice.

Manifestement, aucun des médecins que Chantal Sébire a rencontrés - par qui elle a été soignée - ne semble avoir accepté de l’aider à mourir. On peut penser que c’est la raison pour laquelle elle fait aujourd’hui appel à la justice, et a un président de la république qui est, il me semble, la personne la moins susceptible de répondre à cette interpellation de manière appropriée.

Encadrer le suicide assisté

Je trouve insupportable que l’hypocrisie d’une grande partie du corps médical et la lâcheté des politiques acculent les citoyens à la souffrance.

Pour faire « bouger » une société patriarcale qui laissait les femmes se faire avorter dans des conditions innommables, 343 femmes ont signé, à la fin des années 60, un manifeste déclarant qu’elles avaient avorté dans la plus parfaite illégalité.

Tout récemment, 2000 soignants ayant aidé des patients à mourir ont eu, à leur tour le courage de l’écrire. Si une loi permettait à chacun de choisir le moment de mourir avec une aide médicale - ou si, du moins, la loi dépénalisait et encadrait strictement l’aide médicale au suicide - un certain nombre de soignants seraient, je n’en doute pas, volontaires pour les aider dans le cadre strict de la loi.

Cette dépénalisation et cet encadrement légal ne seraient certainement pas simples à mettre en place.
Autoriser le suicide assisté aurait des conséquences économiques, juridiques, administratives difficiles à mesurer. (Pensez simplement au fait que l’assurance-vie que vous prenez pour que votre maison soit payée si vous mourez brusquement n’est pas versée en cas de suicide...)
Mais cela aurait à mon sens (au moins) deux vertus :

- d’une part, celle de faire disparaître une situation qui départage artificiellement et arbitrairement les soignants en deux « clans », ceux qui ont jusqu’ici refusé d’aider des patients à mourir et qui ne sont pas tous forcément des « salauds » et ceux qui en ont aidés et ne sont pas nécessairement des saints. En effet, il me paraît très dangereux que l’aide au suicide soit laissée à la libre appréciation des soignants, alors qu’elle devrait être une décision de la personne assistée par un médecin. Avant que l’IVG devienne légale, les femmes étaient confrontées à deux catégories de médecins : ceux qui refusaient de pratiquer des IVG pour toutes sortes de raisons (y compris de bonnes...) et ceux qui les pratiquaient clandestinement, parfois très mal et/ou en se faisant payer très cher. A partir du moment où l’IVG a été légale et encadrée, les IVG ont été pratiquées dans des conditions de sécurité maximale par des médecins volontaires qui ne pouvaient plus, dès lors, faire n’importe quoi à n’importe quel prix.

- d’autre part, celle de donner enfin aux individus ayant la possibilité d’accéder au suicide assisté, de le choisir ou non, sans avoir besoin de réclamer à grands cris un « droit » qu’on leur refuse ; la légalisation du suicide assisté en Belgique, aux Pays-Bas, en Suisse ou dans l’Orégon n’a pas entraîné une vague de décès, bien au contraire. Seule une petite partie des demandes de suicide assisté se terminent par un passage à l’acte. Il semble bien que, face à la possibilité légale et encadrée de choisir leur mort, l’énergie jusque-là déployée par les malades pour donner à leurs souffrances une « solution » qui leur semblait d’autant plus souhaitable qu’on la leur refusait, se reporte sur la question essentielle : « Ai-je ou non le désir de mourir ? »

Ce que je conteste absolument, c’est qu’en déniant systématiquement la possibilité de choisir le moment de sa mort, on mette les malades en demeure de trouver des médecins qui les y aideront, sans aucun droit de regard sur la manière dont cela se passe. C’est encore une fois, donner aux médecins le pouvoir extraordinaire de décider qui vivra en souffrant et qui mourra pour ne plus souffrir.

Cette décision, il me semble, devrait rester celle de la personne intéressée. La loi permettrait que ce choix existe, et qu’il soit assumé seul et librement, par la personne et non au gré du bon vouloir des médecins.

Encore faudrait-il qu’en France - comme c’est désormais le cas en Belgique, aux Pays-Bas, en Orégon, en Suisse - l’individu soit considéré comme seul responsable de sa vie.

Dr Marc Zaffran, alias Martin Winckler

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