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"Ma vie au lit" - intégrale du feuilleton publié dans "Muze" en 2006
par Martin Winckler
Article du 20 octobre 2007

Entre janvier et décembre 2006, le magazine Muze m’a demandé d’écrire un feuilleton mensuel pour ses lectrices. j’ai décidé d’en faire un feuilleton sous contrainte, en situant tous les épisodes sur, dans ou autour d’un lit ou d’un endroit où l’on se couche.
Voici le premier épisode. Si vous voulez lire la suite, vous pouvez la télécharger en cliquant sur l’illustration placée à la fin de cet article.

Premier épisode
My So Cold Life
(Janvier)

Un studio mansardé en forme de L, un vélux dans le toit. Sous le vélux, un grand lit. Allongée dans le lit, Sandra regarde le ciel. Elle porte un épais jogging molletonnée et une veste en laine. On est en janvier. Il fait très froid et son unique radiateur électrique a rendu l’âme il y a trois jours. Elle s’est entouré les oreilles d’une écharpe, a remonté le bord de sa couette jusqu’aux yeux, et si elle ne s’est pas enfouie complètement dessous, c’est parce qu’elle veut voir les étoiles. Sur son ventre, ses mains serrent et réchauffent un minuscule téléphone. Elle dit tout haut :
- Je suis folle !
Elle a dit la même chose ce midi à Manon - dont le visage se projette sur le vélux tandis que leur conversation repasse pour la quinzième fois.
- Pourquoi tu dis ça ? a demandé Manon.
- Parce que je regarde mon portable toutes les cinq minutes en me demandant s’il m’a appelée, et je sais très bien qu’il ne m’appellera pas.
- Qui ça ?
- Manuel.
- Le type d’avant-hier soir ? Le copain que Fred nous a imposé au cinéma ?
- Oui.
- Tu lui as donné ton numéro ?
- Oui.
- Tu lui a donné ton numéro au bout de cinq minutes ?
- Pas cinq minutes, on a parlé un bon moment dans la salle pendant que tu engueulais Fred dans l’entrée.
- Et comment, que je l’engueulais ! Pour une fois que j’arrive à te sortir pour t’emmener au cinéma, il débarque avec un SDF !
- T’es bête ! C’est pas un SDF !
- Non mais tu as vu sa gueule de crevé ? Pas rasé pas lavé depuis trois jours ?
- Il avait pas une gueule de crevé, il était fatigué, il avait bossé deux jours et deux nuits de suite sans rentrer chez lui et quand Fred a insisté pour qu’il vienne, il a dit oui. Et pourtant, avec le métier qu’il fait, il aurait dû en avoir marre...
- Il pouvait pas rentrer chez lui pour se changer ?
- Il habite loin. S’il était rentré, il se serait couché et il ne se serait pas relevé... (Et on n’aurait pas parlé et je ne serais pas là, comme une conne, à regarder toutes les cinq minutes si mon téléphone n’est pas déchargé ! pense Sandra en frissonnant sous sa couette).
- N’empêche, a continué Manon, il faisait crade... Je l’aurais croisé dans la rue, j’aurais changé de trottoir.
- C’est parce que tu ne sais pas ce que c’est de passer des nuits à bosser...
- Non, mais quand on n’est pas regardable, on ne sort pas de chez soi ! C’est quoi, ce boulot qui l’empêche de rentrer chez lui le soir ? Il est barman ?
*
- Je suis crevé, a dit Manuel en s’affalant dans un fauteuil défoncé du cinéma. Je viens de passer trois nuits à finir un montage avec un réalisateur. Je suis assistant monteur... a-t-il ajouté en voyant le regard interrogateur de Sandra.
- Quel genre de film ? Une histoire d’amour ?
(Mais quelle idiote tu es ! Tu mérites de mourir gelée dans ton sommeil...)
Manuel a souri.
- Non, c’est un documentaire sur deux femmes généralistes dans un quartier défavorisé. Le réalisateur les a suivies dans leur travail au jour le jour pendant six mois... La plus âgée est née dans le quartier ; elle a pris une jeune associée d’origine algérienne, alors les patientes maghrébines la considèrent un peu comme une jeune sœur ou une cousine. Et la confrontation entre les populations dans la salle d’attente...
- C’est passionnant...
- Oui, mais c’est— c’était épuisant à monter, parce que le réal s’est frité avec le monteur, et j’ai été obligé de terminer sans lui...
- Tu veux dire que le montage, finalement, c’est toi qui l’a fait ? a demandé Sandra en imaginant Manuel entouré de milliers de mètres de pellicules et collant des bouts de films les uns aux autres pendant que son « réal » fume cigarette sur cigarette... (Mais au fait, la pellicule de film, c’est pas inflammable ? Sous la couette, elle frissonne en pensant aux dangers que Manuel a courus dans la salle de montage.)
- Euh... oui, a répondu Manuel. On peut dire ça...
- Tu auras ton nom au générique, alors ?
- Oui... Mais probablement en second, à cause du contrat...
- Quand est-ce qu’il sort ?
Manuel a soupiré.
- Je ne sais pas. Il faut qu’on lui trouve un distributeur, et ce n’est pas gagné. Mais le réal voulait le montrer dans un festival en Irlande, c’est pour ça qu’il fallait finir cette nuit...
Manuel est resté pensif un long moment et Sandra n’a rien dit. De temps à autre, elle se retournait vers l’entrée de la salle en se demandant où étaient Manon et Fred, et en espérant vaguement qu’ils ne viendraient pas les rejoindre trop vite. Elle a désigné l’écran et dit :
- Tu l’as déjà vu ?
- Eternal Sunshine... ? Dix-sept fois...
- Dix-sept !!?
- C’est mon film fétiche. Je l’ai en DVD, je connais le script par cœur... Et toi, tu ne l’as pas vu, encore ? Il est sorti il y a plus d’un an, pourtant...
- Non, et je ne voulais pas, mais Manon a insisté pour que je vienne.
- Ah ? C’est marrant ! Moi, c’est pareil. J’avais envie d’aller me coucher mais Fred voulait absolument me présenter Manon...
Il la regarde, il est sur le point de dire autre chose, mais se tait.
- Tu connais Fred depuis longtemps ? demande Sandra.
- On a fait tout le collège et le lycée ensemble. On ne se voyait plus depuis quelques temps, à cause de mon boulot, et puis ce soir, au moment où j’allais rentrer chez moi, il m’appelle et me fait tout un numéro pour que je vous rejoigne...
Il a passé une main sur ses joues.
- Je suis désolé, je fais pas très net, ce soir...
- C’est pas grave, a murmuré Sandra. Je comprends...
*
Elle comprenait, et elle ne comprenait pas. Elle comprenait ce que Manuel disait, mais elle ne comprenait pas ce qui, depuis qu’il lui parlait, avait effacé la barbe de trois jours, les cheveux pas lavés, la chemise fatiguée, le sweat-shirt taché par un sandwich et la veste en cuir qu’il n’avait pas eu la force de retirer en s’asseyant. Elle n’avait vu que la bouche de Manu, et ses yeux plein d’étoiles. Elle l’avait trouvé... Doux...
- Oh, mais quelle idiote ! ! ! ! gémit Sandra en tirant la couette sur ses yeux pour que les étoiles ne la voient plus. Mais une voix continue à murmurer Tu es folle ! ... Tu n’as pas dit un mot intelligent, tu n’as rien compris au film parce que tu n’arrêtais pas de le regarder et de lire les répliques sur ses lèvres et de sauter en l’air chaque fois qu’il posait la main sur ton bras aux moments les plus... et voilà qu’en sortant du cinéma, tu restes sans voix parce que pour toi à présent Jim Carrey a le visage de Manuel tandis que toi en Kirsten Dunst ou en Kate Winslet - Même pas dans tes rêves ! et alors que tu n’arrives pas à en décoincer une, voilà qu’il regarde sa montre et soupire et serre la main de Fred, fait la bise à Manon et pendant que cette idiote se remet à houspiller Fred, il te regarde et dit : « Au revoir ? » et toi, sans réfléchir : « Je peux t’emprunter ton portable ? » Et lui, il te le tend et te regarde inscrire ton numéro et ton nom et le lui rendant tu dis la chose la plus stupide de ta vie « Un soir, tu m’appelleras... pour m’expliquer le film ? » et tu te sauves en le plantant là. Crétine ! Andouille ! Triple buse ! Et tu crois vraiment qu’après ça il va t’appeler ! ! !
Le visage rouge de honte, brûlante sous la couette, Sandra secoue la tête en se maudissant.
*
Un studio dans un immeuble moderne. Par les portes vitrées du balcon, la lune et les lumières de la ville éclairent la pièce comme en plein jour. Assis en tailleur sur le canapé-lit, Manuel regarde clignoter une enseigne. Il se passe la main sur le menton, tâte l’endroit où il s’est coupé en se rasant à l’instant et sourit. Il regarde sa montre. Vingt-trois heures. À cette heure-ci, elle a dû éteindre son portable, ou se mettre sur messagerie. Tant mieux. Il a envie de l’’appeler, pas de faire des discours. Il lui laissera un message, et si elle a envie de le rappeler...
Il fait défiler la liste de noms, l’arrête sur « Sand », enfonce la touche d’appel. Après trois sonneries, un cliquetis, puis le silence. Manu attend le message. Il n’entend pas de voix mais un souffle.
- Allô ?
- Sand... ? C’est —
- Manuel ! lui répond un murmure.
Malgré le silence qui suit, Manuel sait que Sandra sourit.


A suivre...

Téléchargez l’intégrale de "Ma vie au lit" en cliquant sur "Le Baiser", de Rodin, ci dessous

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