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Juste après dresseuse d’ours - par Jaddo
Les médecins, les patients, et tout ce qui s’ensuit... > Questions d’éthique >


Le pire ennemi de la profession médicale française
par Martin Winckler
Article du 6 septembre 2007


Devenir médecin, c’est à la portée de n’importe quel imbécile.
Mais soigner... c’est compliqué.
--- Pierre Bernachon


Une après-midi d’août 2007, dans les studios de RMC Info, je bavardais avec Brigitte Lahaie, qui venait de m’accueillir dans son émission.

J’’ai beaucoup de respect et d’admiration pour Brigitte Lahaie. Sa réputation sulfureuse d’ancienne actrice de films X fait injustement de l’ombre à son intelligence, à son humanité et à ses authentique qualités d’écoute. A mes yeux, c’est une soignante aussi respectable que j’espère l’être.

Il faut l’avoir entendue répondre aux femmes et aux hommes qui l’appellent pour lui parler de leurs problèmes sexuels et/ou affectifs pour comprendre que cette femme rend à ses auditeurs un service rare : elle leur répond sans les humilier, elle les rassure sans les juger et elle leur donne des pistes sans jamais les ménager ou être complaisante.

Depuis la publication de la première édition de Contraceptions mode d’emploi, elle m’invite régulièrement, plusieurs fois par an, à répondre aux questions de ses auditeurs sur la contraception.

Après cette émission-ci, elle me racontait avoir récemment participé à la présentation d’une méthode contraceptive nouvelle - l’anneau vaginal - devant un parterre de gynécologues.

Pendant la présentation elle a « tout naturellement » cité mon nom et mes bouquins. La salle lui a répondu par des huées.

Brigitte Lahaie est tombée des nues. L’ensemble des professionnels présents semblaient manifestement me considérer comme le pire ennemi - sinon de la profession médicale, du moins des gynécologues. Mon interlocutrice était à la fois stupéfaite de leur attitude et désolée de m’en faire part, ajoutant qu’elle avait connu le même type de réaction quand elle-même s’était mise à prendre la parole pour parler de sexualité.

L’anecdote m’a fait sourire, je n’étais pas étonné. Depuis la sortie de Contraceptions, j’ai à de nombreuses reprises, par mail, dans des forums internet, en conférence ou via l’Ordre des médecins, essuyé l’agressivité de mes confrères à mon égard et à l’égard du livre.

Or, les arguments qu’ils m’opposent ne sont jamais scientifiques (ils auraient bien du mal à contester des notions scientifiques qui font l’unanimité hors de France et, depuis 2004, dans les documents officiels de la Haute Autorité de santé). Ce sont toujours des arguments idéologiques : je diffame la profession ; je suis anti-confraternel ; mes livres sont démagogiques.

Lorsqu’un individu se lève pour prendre la parole et partager (par là j’entends : expliquer, dédramatiser, démystifier, rendre utilisables par d’autres, et donc se déposséder) des informations que les médecins gardent en général par-devers eux (dans le silence ou dans le jargon) cet individu commet un crime de lèse-majesté.
S’il n’est pas médecin lui-même, il n’a pas le droit de parler car il est probablement incompétent.
S’il est médecin, il n’a pas le droit de dire le contraire de ce que professent ses confrères.
C’est, donc, au choix, un charlatan (autrement dit : un escroc) ou un traître.

Une attitude de confiscation

Dans un cas comme dans l’autre, l’expérience personnelle (d’écoute, de pratique) n’a aucune valeur aux yeux des « professionnels agréés ». Autrement dit, pour pouvoir parler de santé, il faut à la fois porter un titre et se conformer au discours dominant de la profession. Bref, se comporter en aristocrate et en évêque.

Je préfère me comporter... en simple citoyen, et je n’ai pas honte, bien au contraire, d’être invité à l’émission de Brigitte Lahaie et, sans doute, d’être « mis dans le même sac qu’elle » par certains de mes confrères. Objectivement, quand elle parle de sexualité et moi de contraception (ou inversement), nous faisons le même métier : nous cherchons à éclairer, à informer, à soulager les souffrances liées à l’ignorance ou à la peur, et donc... à soigner. Nous cherchons à nous situer dans une relation de soin, et non dans un rapport de force.

Une chose me semble évidente : beaucoup de médecins se complaisent à rendre obscur ou, tout simplement, ne prennent pas la peine de clarifier ce qu’ils devraient clairement livrer aux patients. Et ce qui gène le plus ces médecins lorsqu’ils sont confrontés à des individus qui expliquent et démystifient, c’est que ces individus mettent leur pouvoir en question.

Prenez la sexualité : ce n’est pas une maladie dont il faudrait apprendre les symptômes, le traitement et le pronostic au fil d’un enseignement complexe, mais un sujet éminemment humain, éminemment subjectif, qui concerne tout le monde, ouvert à toutes les interprétations, à toutes les réflexions, où chaque expérience en vaut une autre - et qui, en outre, occupe une bonne partie de de la vie physique, symbolique et affective d’une immense majorité des individus - pour ne pas dire : de tous.

Parler de la sexualité ne devrait donc certainement pas être réservé aux, ni confisqué par, les médecins (ou les ecclésiastiques...). Alors pourquoi tant de médecins (pas tous, mais bien trop, quand même) sont-ils aussi silencieux, étriqués, dogmatiques quand il est question de sexualité ou de ce qui en découle ?

D’où viennent les insuffisances de certains médecins ?

L’explication souvent invoquée pour expliquer les insuffisances de certains (trop nombreux) professionnels est souvent les « lacunes de leur formation ». Ce n’est pas faux. Ce qui est bizarre, c’est que ces lacunes sont dénoncées à voix basse par ceux-là mêmes qui affirment haut et fort que les études de médecine en France sont de haut niveau... tout en reconnaissant, tout de même, que l’apprentissage de la relation de soins, par exemple, est pratiquement inexistant à la faculté de médecine.

Mais les lacunes de formation ne sont pas une explication suffisante. Il n’est pas possible de tout apprendre en faculté de médecine. Et le plus gros de l’apprentissage ne se fait pas dans un amphi, mais sur le terrain, au gré des personnes et des difficultés rencontrées.

Qu’un médecin ne sache pas prescrire une pilule ou poser un DIU quand il sort de fac, c’est désolant, mais ça peut arriver. Qu’il ne soit pas tout à fait à l’aise pour écouter les gens étaler leurs déboires ou leurs frustrations sexuelles, ce n’est pas scandaleux non plus, surtout quand lui-même n’a pas encore trente ans.

Ce qui est scandaleux dans la formation des médecins ...

Ce qui est scandaleux, c’est qu’on n’ait pas inculqué aux étudiants - pendant ces huit ou dix années où on a quand même eu le temps de leur enseigner quelque chose - que leur formation comporte, comme contrepartie, l’obligation morale, jour après jour, d’apprendre à écouter et à faire les gestes qui rendront service aux femmes et aux hommes qui se confient à eux.

Ce qui est scandaleux c’est qu’on n’inculque pas à chaque étudiant en médecine que tout ce qui peut rendre service aux patients qui se confieront à lui mérite d’être appris : c’est cela l’essence du soin. Un bon soignant ne se reconnaît pas à ses diplômes ou à ses titres, mais à son attitude !

Lorsqu’un généraliste de quartier choisit de se consacrer au suivi des personnes âgées ou des accidentés du travail plutôt qu’à la santé des femmes parce que sa clientèle est constituée principalement de retraités ou d’hommes en travail posté, ce n’est pas scandaleux, c’est même nécessaire : chaque médecin doit s’adapter à la population qu’il soigne, et il faut bien sérier les priorités.

Mais lorsqu’un(e) gynécologue diplômé de la faculté refuse de poser des DIU aux nullipares (parce que ses connaissances scientifiques ne sont pas à jour), lorsqu’il (ou elle) refuse de poser et/ou de retirer des implants sous prétexte qu’il ou elle « n’y croit pas » (Quel genre d’argument scientifique est-ce là ?) ou encore lorsqu’il oppose une fin de non recevoir aux femmes ou aux hommes qui demandent une intervention de stérilisation autorisée par la loi (« Parce qu’elles sont trop jeunes ; parce qu’elles « pourraient perdre leurs enfants et vouloir en refaire d’autres à la place... » et autres inepties qui ne font même pas sourciller ceux et celles qui les profèrent...) c’est incompréhensible et inacceptable.

Inacceptable parce que le fait d’être médecin ne dispense en aucune manière de réexaminer ses attitudes (ce réexamen constant est même énoncé clairement dans le code professionnel), et il n’autorise pas non plus les professionnels à projeter ou à imposer leurs valeurs personnelles sur qui que ce soit.


Le plus triste, dans tout cela, c’est que la plupart des médecins le savent.

Ils savent où sont leurs lacunes.
Ils savent sur quels domaine du soin ou de leur formation ils ont « fait l’impasse » pendant leurs études et lesquels ils continuent à ignorer une fois installés.
Ils savent ce qui les met vraiment mal à l’aise dans les demandes de patient(e)s qualifiés d’« excessives » ou d’ « abusives »... ou encore dans le discours d’une Brigitte Lahaie ou d’un Martin Winckler. Un discours qui - et c’est ce qui fait grincer les dents - a plus de poids que celui de patient(es) vulnérables et assigné(e)s au silence.

Ils savent être en deçà de ce qu’ils devraient être et c’est pour cela qu’ils réagissent brutalement violemment, par des insultes, des lettres incendiaires ou des huées.

Tout bouffis de leurs diplômes et de leurs titres, ils supportent mal d’entendre dire qu’ils ne font pas illusion. Ils ne supportent pas les critiques extérieures parce qu’eux-mêmes sont incapables de procéder à leur propre autocritique.
Le pire ennemi de la profession médicale française n’est pas le ou les individus qui la critiquent. C’est l’incompétence pratique, l’ignorance scientifique, le mépris et la vanité insondables d’un grand nombre de médecins ! Et la complicité de ceux qui, même quand ils savent que leurs confrères ont un comportement inepte, ne veulent pas le reconnaître.


La hargne des professionnels

À de nombreuses reprises, j’ai surfé sur le forum d’un site internet très fréquenté par les gynécologues. J’y ai constaté avec stupéfaction la manière dont certains « professionnels » peuvent, sans rencontrer aucune contradiction, et au nom de leurs impressions personnelles, énoncer des jugements à l’emporte-pièce et qualifier les demandes des patients d’abusives et d’imbéciles.

Si on ne l’a pas entendue de ses oreilles, lue de ses yeux, il est difficile d’imaginer avec quelle hargne et quel mépris certains médecins peuvent parler de ceux et celles qu’ils sont censés soigner ! De ceux et celles qui les font gagner leur vie !!!

Il faut, comme cela m’est arrivé plusieurs fois, avoir reçu des lettres incendiaires de spécialistes m’accusant d’énoncer des contre-vérités... et, après avoir répondu en fournissant les références scientifiques sur lesquelles je m’appuyais, avoir attendu en vain qu’ils contre-argumentent --- pour savoir à quel point les professionnels les plus agressifs sont aussi les plus ignorants.

Il faut, comme j’en ai eu l’occasion, avoir entendu un « grand » professeur d’université me demander (à moi !) les références scientifiques d’une information contraceptive qui figurait sur tous les documents de référence de l’époque et qu’il aurait pu trouver seul --- pour savoir combien même les « super-spécialistes » ont du mal à s’ouvrir au reste du monde.

Il faut, (cela m’est arrivé l’an dernier), avoir parlé de « l’annonce de la mauvaise nouvelle » à des étudiants de 4e année tous persuadés de la nécessité de dire de la vérité au patient... puis avoir vu et entendu, le même jour, des étudiants de 6e année (donc, de deux ou trois ans plus vieux, à peine) fulminer de colère en m’entendant dire qu’un médecin n’a pas pour fonction de décider à la place des patients — pour savoir que les années passées dans un CHU ont beaucoup plus tendance à déformer les apprentis médecins qu’à les transformer en soignants.

Mais tout ceci est-il étonnant ? J’ai été éduqué dans les mêmes conditions que mes confrères. Je sais par quel cocktail toxique d’humiliation, de culpabilisation et de vanité on transforme des jeunes gens plein de bonne volonté mais encore malléables en praticiens coincés, d’autant plus imbus d’eux-mêmes qu’ils cherchent à surcompenser l’épouvante absolue de se sentir ignorants et impuissants.

L’éthique d’un soignant

Ma philosophie personnelle de soignant est simple. Ce n’est pas une philosophie qui m’est propre, mais que j’ai apprise de dizaines de personnes, soignants, patients, aînés et plus jeunes, et que j’ai confortée en la voyant dispensée dans des enseignements de la médecine aussi bien en Angleterre, en Belgique, en Suisse, en Suède, en Angleterre, aux Etats-Unis et au Canada - beaucoup plus qu’en France. Elle s’appuie sur trois notions essentielles :

1° En tant que soignant, je sais beaucoup de choses, mais ça ne me rend en rien supérieur à quiconque. Et ce que je sais est infime en regard de ce que je ne sais pas.

2° Le soin n’est pas une relation de pouvoir. C’est une relation de partage et d’entraide réciproque. Tout ce que je sais, je l’ai appris des autres. Ça ne m’appartient pas. J’ai donc l’obligation éthique de le transmettre et de le partager sans réserve - autrement dit, de le restituer à tous ceux qui me le demandent.

3° Dès qu’une personne s’adresse à moi pour me demander mon aide de soignant, c’est moi qui deviens son obligé : sa demande m’honore, car elle témoigne de la confiance que cette personne me fait : elle remet sa vie, ses sentiments, son histoire, ses peurs, ses souffrances entre mes mains. Même s’il est naturel qu’elle rémunère mon travail, j’ai encore une fois l’obligation éthique de l’aider de mon mieux, ma mission consistant à faire en sorte, dans la mesure du possible, qu’elle guérisse, qu’elle souffre moins ou au moins qu’elle n’aille pas plus mal. Et par-dessus tout, je n’ai pas le droit de lui nuire.



Bref, pour soigner, pour mettre ses connaissances à jour, pour se rendre utiles aux personnes, pour s’ouvrir au discours des autres, il faut non seulement se nourrir de l’élémentaire souci de bien faire (de faire du bien), mais aussi cultiver en soi l’indispensable humilité de chercher à toujours faire mieux.


Malheureusement, dans les facultés de médecine française, l’humilité n’est pas incluse dans le kit délivré aux enseignants. Comment pourrait-elle faire partie de la formation des étudiants ?

Le pire ennemi de la profession médicale française, ce ne sont pas les patients revendicatifs, ce ne sont pas les trublions qui parlent dans le poste et/ou qui écrivent des livres - qu’ils se nomment Brigitte Lahaie ou Martin Winckler.

Le pire ennemi de la profession médicale dans ce pays, c’est l’immaturité dans laquelle les médecins ont été brutalement enfermés pendant leurs études. Cette immaturité chacun peut s’en s’extraire au fil de sa pratique, à force de travail, de partage, de réflexion et de dialogue avec les autres. Malheureusement, un trop grand nombre de professionnel s’y refusent. Que ce soit par stupidité, par égoïsme, par vanité ou, simplement, par conformisme, ce refus de sortir de l’immaturité les disqualifie en tant que soignants.

Marc Zaffran (médecin généraliste)
alias Martin Winckler (écrivain)

Ce texte, comme bien d’autres, va certainement réveiller la colère de certains praticiens, qui n’aiment pas qu’on leur donne des leçons. Ils pensent que c’est à eux d’en donner — à leurs patients.

Mais qui a le plus besoin de leçons ? Ceux qui souffrent ou ceux qui se comportent comme des... malappris ? M.W.

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