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Respect et liberté
Par T.L. et Martin Winckler
Article du 1er novembre 2006

A la suite de mon article "Ai-je le droit de me faire stériliser", un médecin lecteur de ce site me confie ses interrogations, qui débordent largement la question de la stérilisation volontaire. Les voici, ainsi que ma réponse. Je le remercie d’avoir lancé ce débat.

MW

A propos de l’article récent que vous écrivez sur le choix de la stérilisation, je noterais ceci :
- comparer l’achat d’une voiture avec le choix de vie sexuelle ou le choix du nombre d’enfants est pour le moins réducteur et, si j’étais catho (ce que je ne suis pas ou alors je le suis sans le savoir), je dirais choquant.
- il n’est pas interdit au médecin de se poser la question du bien fondé d’une décision de la part d’un patient ; je ne jugerai pas de cette décision ; jamais je ne me suis opposé par des arguments fallacieux à la décision de stérilisation d’un couple ; néanmoins des médecins peuvent s’y opposer car , dans tout cas éthique (je sais : c’est pompeux), chacun a droit d’utiliser les arguments qui lui semblent bons, fussent-ils "catho".


- les pays où la stérilisation est pratiquée d’emblée sont pour majeure partie des pays protestants (ce que je suis) mais, au rythme de ces pays, dans peu de temps et au vu de l’évolution des législations et des techniques, l’euthanasie (je suis contre, je crois que vous êtes pour mais cela n’est pas gênant d’être différent sur ce point) fait déjà et fera bientôt en sorte que nous ne verrons plus de trisomique 21 ou de patient atteint de mucoviscidose par exemple : sans être doloriste (je travaille en tant de généraliste et dans un centre de la douleur) nous aurons décidé d’éliminer plutôt que d’essayer de chercher et de soigner, encore et encore. Cet argument n’est pas catho, il est musulman (voyez là le
dialogue !).

Bref, ceci participe de l’éternel débat sur les libertés et sur le droit ou pas à disposer de son corps. Je ne discute pas sur le fait que vous avez un avis différent. Dans ce cas, ne jugez pas les médecins qui s’opposent à telle ou telle pratique ou décision comme des réactionnaires automatiques. Ils ont droit aussi de ne pas être d’accord, ils ont droit d’ opposer leurs arguments SANS LES IMPOSER comme des vérités médicales, certes. Mais à l’heure de la médiatisation et de l’internet facile, quel est le patient qui se contentera de l’avis catho éventuel d’un médecin.

Les médecins n’ont plus le pouvoir (tant mieux) que vous semblez leur attribuer. Ils ont aussi leurs vies, leurs choix, leurs croyances. Il suffit à un patient de tabuler "stérilisation" sur le net pour voir apparaître les critères objectifs, comme dans le cas des décisions d’IVG. Donc les patients ne sont plus de pauvres malades perdus au milieu du Berri ou du désert et soumis à l’autorité médicale.

Enfin, on le sait, les pays anglosaxons sont jugés progressistes sur ces thèmes, ils n’en sont pas forcément plus "éthiques" ou intelligents. Ne refaisons pas le coup classique de "c’est honteux, on va devoir aller en Belgique pour se faire stériliser".

T.L., un MG pas catho, pas benoitXVIien, protestant dans l’âme, voulant garder son indépendance d’esprit et de jugement et refusant obstinément qu’on aliène sa liberté de conscience à un jugement péremptoire.

1° La stérilisation volontaire. Vous ne vous en rendez pas compte, mais nous sommes d’accord. Sur le point essentiel : un médecin doit exposer ses arguments sans les imposer et entamer la discussion avec le patient. Or, moi qui bosse en permanence avec des femmes ou des couples confrontés à cette question, je peux vous dire que lorsqu’ils demandent à se faire stériliser conformément à la loi on ne leur propose pas sytématiquement d’en discuter. Un grand nombre de médecins disent non, point final. Ils ne donnent pas d’argument, ni pour ni contre. Ils n’aident pas les patients à y voir clair. Ils ne font pas leur boulot, qui est d’écouter. Ils se contentent d’une fin de non recevoir. C’est indigne. C’est anti-professionnel. C’est contraire à l’éthique.
C’est d’autant plus insupportable je vous rappelle ou je vous apprends que des médecins français ont, jusqu’à la loi de 2001, et pas seulement pendant la 2e guerre mondiale, stérilisé des handicapés à tour de bras, sans se poser de question ni soulever la moindre révolte de la part des confrères qui étaient au courant. Ce qui en dit long sur la position "éthique" de la profession à ce sujet.

Personnellement, je pars du principe que lorsqu’une personne émet un désir, à plusieurs reprises, fermement, lucidement, rien ne m’autorise à affirmer qu’elle ne sait pas ce qu’elle dit.
Bien sûr, on est en droit de s’interroger sur les motifs de quelqu’un qui dit qu’il veut se faire stériliser. On est toujours en droit de s’interroger sur les motifs d’une personne qui nous demande une chose aussi radicale. Mais s’interroger ne dispense pas de l’écouter, elle, de s’interroger AVEC elle, en essayant de lui proposer des alternatives. Si sa décision est prise, nous avons l’obligation morale et professionnelle (c’est le Code de la Santé publique qui le dit, pas moi...) de l’assister ou, à défaut, de la diriger vers le praticien compétent sans la culpabiliser. J’ai appris à le faire avec les femmes qui demandent une IVG. Je ne vois pas de différence fondamentale avec une personne qui demande à se faire stériliser. La différence réside dans ma position personnelle, éthique, morale, symbolique, vis-à-vis de chacun de ces actes. Mais mon respect de médecin envers la personne qui émet une demande ne peut pas être à géométrie variable en fonction de la demande !!!!

2° L’euthanasie. On range beaucoup de choses là-dedans. S’il s’agit de hâter la mort de quelqu’un qui n’a rien demandé (patient dans le coma, handicapé profond, par exemple), je suis contre : ça, c’est un meurtre. S’il s’agit de tuer tous les embryons malformés, même si leur malformation est minime, je suis contre : c’est de l’eugénisme. S’il s’agit, en revanche, d’aider à mourir quelqu’un qui le demande, je suis pour. C’est du suicide assisté. Ca n’a rien à voir. La différence ? Le désir exprimé par la personne concernée. C’est pour cette raison que seul le suicide assisté est légalisé, dans quelques états démocratiques (Pays-Bas, Suisse, Belgique, Orégon).

De plus, dans les pays où le suicide assisté existe, les praticiens le savent bien : une fraction seulement des personnes qui en font la demande (et pour qui elle est acceptée) passent à l’acte. Pourquoi ? Parce que souvent, la demande cache une dépression, une douleur, une souffrance qui a besoin de se dire pour pouvoir être soignée - sans avoir besoin d’aller vers la mort. Quand ils sont écoutés, quand on les aide à exprimer la souffrance physique et morale et quand on fait son possible pour l’atténuer, beaucoup ne veulent plus mourir. En France, savez-vous à quand remonte la mise en place des protocoles hospitaliers de traitement de la douleur ? A 1998 !!!!! Pas étonnant que la demande d’euthanasie soit aussi importante et aussi intolérable dans notre beau pays !

En France, on n’a même pas le droit (le catholicisme, sans doute) de penser à mourir, pas plus que celui de demander à ne pas souffrir. Mais en France, toujours, dans certains centres de néonatologie, les pédiatres ont longtemps décidé, et continuent à décider unilatéralement, sans se poser de questions, sans demander l’avis des parents, de tuer les nouveaux-nés dont ils pensent le handicap irréparable... C’est une pratique courante, dont bien évidemment très peu de gens (et de médecins) parlent. Vous appelez ça comment, vous ?

3° Ma position est simple mais il me semble très cohérente : je suis opposé à tout abus de pouvoir sur l’individu (comme lorsque les médecins stérilisent ou tuent à leur guise), et je défends le droit de ces mêmes individus à disposer d’eux-mêmes - c’est à dire à se faire stériliser ou à en finir avec leur vie si telle est leur décision. Si un(e) citoyen(ne) est réputé(e) compétent(e) pour voter (et c’est dans la phrase que vous relevez le mot essentiel : VOTER, exercer des droits civiques - donc décider de la vie du pays) il ou elle devrait être considéré comme assez compétent pour décider de SA VIE, de porter un DIU, de se faire stériliser, d’avorter ou d’avoir des enfants, de divorcer ou de changer de sexe, de vivre ou de mourir. Tout ceci, librement et de manière responsable et ce - à l’exception encore du suicide assisté et du changement de sexe, hélas - conformément à la loi.

Enfin, si vous me le permettez, La liberté de décider pour soi-même n’exclue pas de garder le sens des responsabilités.
Ainsi, j’ai toujours eu envie de faire du parachutisme, mais à partir du moment où j’ai eu des enfants, je me suis interdit d’essayer. Ca peut paraître stupide, mais c’est ainsi que je fonctionne : je veux pouvoir décider de ma vie, mais je suis assez responsable pour ne pas faire n’importe quoi quand mes actes ont des conséquences sur les autres. En France, dans les médias (et les milieux médicaux), on glorifie des gens qui partent seuls en bateau traverser l’Atlantique, ou escalader des montagnes au risque de leur vie sans aucune interrogation éthique sur les conséquences de leur disparition pour leur entourage. A l’inverse, on stigmatise les couples qui décident de se faire stériliser pour de ne plus avoir d’enfants. Je trouve ça extraordinairement hypocrite. Il n’y a pas, il ne devrait pas y avoir deux poids, deux mesures. Ou la liberté de disposer de son corps est pour tout le monde, ou elle n’est pour personne.

Seulement, dans un pays féodal comme la France, cette liberté-là et le respect qu’elle exige est inacceptable pour les "élites" politiques, morales et professionnelles auto-proclamées et en particulier pour beaucoup de médecins, dont (même si ce n’est pas votre cas) la conception "éthique" de la médecine consiste à toujours garder l’ascendant moral ou le pouvoir décisionnel sur les patients qui les consultent.

Martin Winckler

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