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Les grossesses non désirées : "désir inconscient", violence sociale et déterminisme historique
par A. et Martin Winckler
Article du 12 août 2006

Je reproduis ci-dessous un échange avec une correspondante sage-femme. La question qu’elle soulève me paraît significative des archaïsmes de pensée institutionnels et individuels qui existent en France à l’égard de la contraception, de la maternité et de la sexualité.

Je suis étudiante sage-femme et je suis en train d’élaborer mon mémoire sur le vécu de l’interruption de grossesse volontaire par médicament. Et plus précisément je tente de répondre à la question : Quels sont les besoins des femmes lors du processus de l’IVG médicamenteuse ? Pour répondre à cette question je dois encore terminer d’élaborer mon cadre conceptuel sur le désir de grossesse... J’ai vu que cette semaine vous en parliez mais dans le contexte qui suit une IVG. Est ce que vous pouvez me parler du désir de grossesse qui précède une IVG ?

En fait, j’ai lu plusieurs choses comme le fait que les femmes ont un désir inconscient de grossesse mais pas de désir de l’enfant, c’est pourquoi il y a avortement. Ceci pour voir si elles sont fécondes, être normales, être femmes, mais aussi dans certains cas comme le deuil pour combler un vide, ou alors lors de dépression la grossesse serait un anti-dépresseur ... j’aurais voulu avoir un peu plus de théorie sur le sujet. Car dans mes interviews apparaît cette notion de "je voulais être enceinte mais je ne pouvais pas garder l’enfant" ... ambivalence importante à expliquer ...
A.


L’inconscient a bon dos

Certes, il arrive que des femmes en demande d’IVG disent avoir désiré être enceinte sans pour autant vouloir un enfant à ce moment-là. Le désir de "vérifier sa fécondité" est fréquent et concerne les femmes de tous âges, en particulier lorsqu’elles n’ont jamais encore été enceintes. C’en est presque banal. En outre, les femmes qui ont une sexualité depuis longtemps sans avoir d’enfants sont de plus en plus nombreuses : l’âge moyen des femmes à la naissance de leur premier enfant s’élève constamment. Est-ce que cela signifie que certaines femmes enceintes qui recourent à l’IVG ont fait exprès (consciemment ou non) d’être enceintes ? C’est possible, mais je ne vois pas comment on peut l’affirmer lorsqu’elles nous disent le contraire. Et surtout, je ne vois pas comment on pourrait affirmer que c’est le cas de toutes et que, si elles s’en défendent, ce sont toutes des menteuses ou des "inconscientes".

Le désir a-t-il « provoqué » la grossesse ou bien la découverte de la grossesse a-t-elle révélé (ou confirmé) le désir ? Qui peut le dire ? Sûrement pas des observateurs extérieurs. Bien « induites » (car en posant des questions on peut induire toutes les réponses qu’on veut) les femmes qui affirment avoir eu « un désir caché » trouvent peut-être là aussi une façon de se justifier, plus acceptable à leurs yeux (surtout si tout le monde voit dans le « désir inconscient » une cause possible de grossesse non désirée) que le fait d’avoir des rapports sexuels sans prendre de précaution - ce qui, pour le coup serait qualifié de totalement inconscient !!! - mais dans une acception tout à fait différente...

Le "désir inconscient" parfois invoqué par les femmes elle-mêmes peut parfaitement naître de la crainte d’être accusée de négligence, d’ignorance ou d’irresponsabilité. Mieux vaut avoir l’air d’avoir fait quelque chose de manière positive (et inconsciente) que de manière négative (par inconscience).

Le problème, c’est que la négligence, l’ignorance et l’irresponsabilité les plus dangereuses ne sont pas le fait des femmes, mais de ceux qui contrôlent les méthodes et l’information contraceptives - à savoir : les pouvoirs publics et les médecins.

Et plus généralement, évoquer le "désir inconscient" sous-entend qu’au fond, quoi qu’on fasse, les femmes se retrouveront toujours enceintes sans l’avoir "décidé consciemment" - et que c’est donc pas la peine de se fouler pour leur procurer une contraception : leur foutu inconscient finira toujours par se fourrer dans leur boîte de pilule.

Culpabilisation et humilité

Quand des dizaines de personnes ont des accidents mortels dans un virage dangereux mal signalisé, accuse-t-on les automobilistes qui ont raté le virage d’avoir un "désir inconscient de mourir" ? Evidemment non.

D’ailleurs, quand on signalise mieux les virages, le nombre d’accident diminue. Le "désir inconscient de mourir", s’il existe chez certains, est manifestement moins déterminant lorsque les pouvoir publics et les services de l’équipemenet font leur boulot.

Si l’on admet que la maîtrise de la contraception ne dépend pas seulement des femmes (pas plus que la sécurité routière ne dépend des seuls automobilistes) la moindre des humilités serait d’en tirer des conclusions pratiques et de formuler des hypothèses constructives.

L’une de ces hypothèses humbles consiste à dire : tant que TOUTES les femmes n’auront pas accès à la contraception efficace de leur choix, il sera impossible de savoir quelles femmes sont enceintes par accident, échec de contraception ou lacune d’information ou de méthode, et lesquelles sont enceintes par "désir inconscient". Le "désir inconscient d’être enceinte", hypothèse invérifiable, ne peut être invoqué que de manière individuelle, après avoir éliminé toutes les autres causes possibles à identifier.

Personnellement, je me suis toujours interdit d’aller fouiller dans l’inconscient de quelqu’un qui ne m’a pas demandé de le faire, et je m’efforce, en ce qui concerne les femmes qui viennent me consulter, de prendre leur requête au pied de la lettre : elles ne veulent pas être enceintes. Elles veulent une contraception. Mon boulot n’est pas d’anticiper leurs "désirs cachés", mais de répondre à leur demande explicite.

Et vingt années d’expérience et des milliers de femmes rencontrées aux IVG et en planification m’ont amené à penser qu’avant d’incriminer l’inconscient des femmes dans l’échec de la contraception, il convient d’abord de leur en donner l’accès !

Inconscient et préjugés...

De manière très significative, dans les pays en développement où on se bat pour donner accès à la contraception, l’ "inconscient" des femmes n’est jamais invoqué comme obstacle. L’absence de moyen, la sous-éducation, les coutumes religieuses ou sociales, oui. L’inconscient, non. Les femmes françaises seraient-elles les seules au monde à être doté d’un "inconscient" aussi perturbateur ??? [1]

Dans des pays aussi développés que la France, on considère que les causes principales de grossesses non désirée sont l’absence d’information du public, les préjugés à l’égard de la contraception, l’insuffisance de formation des praticiens ou les échecs liés aux limites de la méthode choisie.

En Angleterre, en Hollande, où les délais d’IVG sont les plus longs du monde (on peut interrompre une grossesse de 26 semaines), le taux d’IVG pour 100 000 habitants est néanmoins plus bas qu’en France. Pourquoi ? Parce que là-bas, l’information sexuelle et contraceptive est permanente dès l’école primaire, et toutes les méthodes de contraception gratuites - oui, vous avez bien lu : entièrement gratuites - et délivrées aisément, sans tracas, par médecins et infirmières spécialisées [2]

Pourquoi est-elle gratuite, la contraception ? "Parce que ça coûte moins cher, économiquement et humainement, que de pousser les femmes à l’avortement" m’a répondu un de mes amis, médecin généraliste en Grande-Bretagne. Eh oui, on peut trouver des méthodes concrètes qui donnent des effets mesurables sans avoir à agir sur l’"inconscient". Mais en France, les médecins les plus « féministes » sont parfois aussi les plus rétifs quand il s’agit de le comprendre.

Je me souviens ainsi avoir affronté (et le mot est faible) un groupe de médecins "progressistes", anciens soixante-huitards momifiés pour certains, à qui j’avais l’impudence d’expliquer les possiblités contraceptives actuelles (j’avais été invité là pour ça, notez bien...). Comme je parlais de l’implant (qui venait d’arriver en France) et du DIU pour les femmes sans enfant, l’un d’eux m’a ni plus ni moins accusé d’être un suppôt des laboratoires et de faire le jeu de l’industrie.

L’intérêt pour les femmes de disposer d’un éventail de méthodes élargi ne l’avait pas effleuré. Et il n’avait pas fait le calcul simple que l’intérêt des labos ne réside pas tant dans un implant porté trois ans ou dans un DIU porté dix ans que dans le fait de vendre dix ans de pilules... Mais c’était un homme, la préoccupation d’avoir à choisir une contraception lui était certainement étrangère.

Une autre interlocutrice, peut-être psychanalyste, m’a envoyé à la figure de manière assez méprisante que "prendre la pilule était une violence symbolique que les femmes infligeaient à leur féminité et à leur désir d’enfant".

Je lui ai répondu que quitte à choisir entre deux "violences", celle que représentait (À ses yeux. Mais à ceux des femmes ?) une contraception bien tolérée et assumée me paraissait bien moindre que des grossesses non désirées et des IVG subies. Ça n’a pas eu l’air de la convaincre. Mais elle avait passé l’âge de la ménopause. La violence de la grossesse devait n’être qu’un lointain souvenir.

Il est d’ailleurs significatif que, devant les grossesses non désirées par oubli de pilule, tant de médecins incriminent l’inconscient des femmes, mais refusent de pallier ces « actes manqués » en proposant DIU et implants, avec lesquels le risque d’une grossesse "inconsciente" est pourtant notoirement plus faible...

L’inconscient, la parole, la société, l’histoire

Je crois à l’existence de l’inconscient, mais pas au point de lui attribuer systématiquement - en les qualifiant "d’actes manqués" - des événements individuels qui ressortissent manifestement de contraintes matérielles et de déterminismes socio-économiques.

Je crois à l’inconscient, mais pas au point de penser que toutes les femmes sont irrésistiblement manipulées par leur inconscient quand il s’agit d’être enceintes. En consultation, que ce soit pour une demande de contraception ou une IVG, les femmes décrivent ouvertement leur(s) désir(s) de grossesse (ou de non-grossesse) quand on les laisse le faire. Lorsqu’elles les taisent, c’est parce qu’on ne veut pas les entendre... Alors qui, en réalité, est « inconscient » de leur désir ?

Je crois à l’inconscient, mais je crois aussi, également, aux déterminismes sociaux et historiques du rôle des femmes et de leur relation à la maternité. Marjolaine Boutet nous donne un aperçu éclairant de la place de la femme en France dans un article publié sur une autre page de ce site.

Préjugés sexistes et violence médicale

Car dans ce domaine, les préjugés qui courent sont encore légion. « Les conditionnements sont forts », disait-on dans les années 70. Une femme qui utilise une contraception pour que sa sexualité ne soit pas assujettie à la grossesse est, aujourd’hui encore, considérée comme « anormale » - sauf si elle se trouve entre deux grossesses désirées... Je ne compte plus les adolescentes à qui on a laissé entendre que la pilule les rendra stériles, les femmes ayant eu recours à une IVG à qui on a promis souffrance, culpabilité et grossesses extra-utérines, les femmes à qui, parce qu’elles avaient trente ans passé, on a affirmé qu’elles ne seraient pas « complètement femmes » tant qu’elles ne seraient pas mères.

Face aux préjugés sexistes, aux lacunes d’information et de prescription et à la violence exercée par trop de médecins - toutes choses qu’illustrent abondamment les contributions reçues et publiées par ce site - le "désir-inconscient-de-grossesse-qui-poussera-toujours-les-femmes-à-être-enceintes" me semble non seulement rapide mais criminel.

Dans cette idée reçue gratuite et totalement contredite par les faits, je vois plutôt une auto-justification perverse, une manière de se laver les mains accusatrice et culpabilisante à l’égard de femmes qui paient chaque jour leur tribut de souffrance face à des déterminismes identifiables, mais à qui on refuse les moyens matériels de les surmonter.

L’inconscient et la violence

Il n’y a pas de « désir inconscient » dans l’arrêt d’une contraception qui provoque des effets secondaires ou qui, simplement, coûte trop cher et que le médecin n’a pas jugé utile de remplacer par une autre moins coûteuse et plus adaptée.

Il n’y a pas de « désir inconscient » chez les adolescentes qui ont arrêté leur pilule parce qu’on leur a affirmé, de manière terroriste et anti-scientifique, qu’elles étaient en danger de mort à cause de leur cholestérol ou de leurs cinq cigarettes par jour.

Il n’y a pas de « désir inconscient » chez les femmes qu’on fait revenir au bout d’un mois pour réinsérer un DIU , alors qu’on aurait dû le faire le jour où on a retiré le précédent.... et qu’on laisse sans contraception dans l’intervalle.

Il n’y a pas de « désir inconscient » chez les femmes à qui les médecins refusent la contraception de leur choix en invoquant des « contre-indications » sans fondement... ou parce qu’ils y sont farouchement opposés pour des motifs personnels et idéologiques.

Il n’y a pas de « désir inconscient » chez les femmes enceintes 6 mois après leur accouchement parce qu’on leur a laissé entendre que « puisque vous allaitez vous êtes protégée ».

Il n’y a pas de « désir inconscient » chez les femmes de 45 ans à qui on dit « qu’à leur âge elles ne risquent plus rien ».

Quand ces femmes arrivent dans un centre d’IVG, j’entends d’abord et surtout chez elles de la souffrance, de la colère, de l’incompréhension après avoir été maltraitées, flouées, culpabilisées et s’être vu refuser une information ou une prescription qu’on aurait dû, par éthique professionnelle et par souci du bien-être collectif, leur donner plutôt deux fois qu’une !

À vrai dire, s’il faut parler de « désirs cachés », je m’interrogerais plutôt sur ceux de la société française qui ne fait rien pour prévenir des souffrances réelles. [3]

La cause première des grossesses non désirées en France ne réside pas dans "l’inconscient des femmes" mais dans la conjonction de facteurs parfaitement visibles : les préjugés archaïques qui entravent l’expression d’une sexualité libre et assumée, le sexisme méprisant et l’incompétence professionnelle des praticiens français et le manque de courage politique de tous les ministres de la santé qui se sont succédés depuis Simone Veil.

Martin Winckler




[1Il est d’ailleurs caractéristique qu’en France, on ait constamment un double discours : quand une femme blanche oublie sa pilule, c’est un "acte manqué" ; quand une maghrébine ou une africaine est enceinte sans le vouloir, c’est la faute à sa culture et à la violence masculine. Les blanches sont libérées des hommes mais pas de leur inconscient, c’est bien connnu ; les maghrébines et les africaines, opprimées et sous-éduquées, n’ont pas accès à la contraception, tout le monde le sait. Ce genre de préjugé volerait en éclats si je mettais ma caméra dans le cabinet où j’exerce, et où je reçois des femmes de toutes origines sociales et ethniques. Toutes, sans exception, expriment un désir très clair : elles ne veulent pas être enceintes sans l’avoir décidé, elles ont envie d’en parler, elles veulent pouvoir opter pour la contraception qui leur convient, mais la plupart des médecins à qui elles ont eu affaire auparavant s’en foutent complètement.

[2Et puisqu’on est sur le sujet, pourquoi est-ce qu’en France, il n’existe pas d’infirmières spécialisées dans la contraception ? Pourquoi les sage-femmes, qui font des gestes obstétricaux d’une technicité bien plus importante, ne sont-elles pas autorisées à poser DIU et implants ou à prescrire une pilule plus de 3 mois ? ? ?

[3Je ne parle pas des désirs cachés des praticiens car si les médecins français - ils le répètent assez souvent - sont les meilleurs du monde, c’est probablement parce qu’ils n’ont pas d’inconscient....

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