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Après "Elephant" de Gus Van Sant, "Ken Park" de Larry Clark
L’adolescent, ce mystérieux animal
par Antoine de Froberville
Article du 11 novembre 2003

Antoine de Froberville est scénariste, et comme tous les bons scénaristes, il sait regarder les films et voir entre les images, lire les livres et voir entre les lignes.
Après avoir vu Ken Park, film de Larry Clark, inspirateur de Gus Van Sant et nouvelle coqueluche de la critique cinématographique parisienne, Antoine nous livre son sentiment sur la manière dont cinéma et télévision voient (mettent en scène) l’adolescence. Et, comme il n’a pas oublié qu’il a été un adolescent, il n’y va pas de main-morte.

Mar(c)tin

La critique a largement acclamé Ken Park de Larry Clark (pas moins de trois pages dans le cahier cinéma de Libération du 8 octobre dernier), film américain indépendant auréolé d’un parfum de scandale en raison de la censure dont il a été victime dans certains pays. Si Elephant se prétend être le film sans concession sur l’adolescence et la violence (1), Ken Park nous est présenté - de Libération à Studio en passant par Télérama - comme un film sans tabous sur l’adolescence. Mieux : Charlie Hebdo affirme sans sourciller que Larry Clark est, avec Gus Van Sant, le cinéaste de l’adolescence. Rien que ça. Allons voir d’un peu plus près.

Ken Park raconte l’histoire de quatre adolescents. Il y a Shawn, qui s’envoie en l’air avec la mère de sa copine, une ex-cheerleader quadragénaire ; Tate qui se masturbe en écoutant les râles d’effort des joueuses de tennis tout en s’auto asphyxiant avec un cordon de peignoir et qui finira par tuer ses grands-parents à coups de couteaux ; Claude, qui va s’enfuir de chez lui après que son père, qui d’habitude l’insulte et le frappe, a tenté de lui faire une fellation un soir de beuverie ; et enfin Peaches (la seule fille du groupe), élevée par un père fanatique religieux qui voit en elle la réplique de sa mère morte et qui mettra en scène une parodie de mariage avec sa fille après l’avoir surprise en pleins ébats avec son petit ami, celui-ci ligoté aux barreaux du lit. Mais le film s’ouvre et se termine sur l’histoire de Ken Park.

La séquence d’introduction donne le ton : Ken Park sort de chez lui et grimpe sur son skate en écoutant au casque du rock à plein volume. Il file, très sûr de lui, à travers les rues de sa petite ville : images classiques, cent fois vues. Arrivé à un circuit de skate, le garçon s’assied en haut d’une butte, prend une caméra dvd qu’il tourne vers lui, sort une arme de son sac à dos, arbore un sourire d’une oreille à l’autre, et se tire une balle dans la tête. D’emblée, le film impose sa volonté documentaire : le réalisateur nous remontre aussitôt la scène telle qu’elle a été filmée par la caméra dvd. L’image numérique crée un effet hyperréaliste, choquant : on veut nous faire voir la mort en direct. Ce choix de mise en scène a pour but insidieux de nous imposer ce qui est une fiction comme un document, une vérité brute : pas de trucages, ces images pourraient être celles d’un snuff movie.

C’est bien cette prétention documentaire qu’il s’agit de critiquer. Ken Park, comme Elephant, a un souci de réalisme extrême : image (faussement) peu soignée, absence de maquillage, acteurs non professionnels (en ce qui concerne les adolescents), et surtout ces plans séquences qui, sans ellipse, nous montrent le père de Claude uriner ou Tate se masturber. Larry Clark filme la réalité brute, sans artifices et pense ainsi filmer la vérité. C’est là qu’il se trompe. Pourquoi ? Parce que la réalité brute n’existe pas. La réalité n’existe que perçue, c’est-à-dire filtrée par notre imaginaire, nos émotions. Notre conscience se saisit de la réalité pour la remodeler et la recomposer.

En écartant du film tout ce qui est de l’ordre de l’affect, de l’émotion, du psychologique, Clark ne nous donne à voir que des faits, des êtres livrés à leurs pulsions. Clark pense ne pas prendre parti, alors qu’il fait exactement le contraire : il retire à ses personnages une part fondamentale de leur humanité en refusant de nous donner leur point de vue. Par exemple, Clark insiste à l’aide de gros plans répétés sur la propreté douteuse des sous-vêtements de ses personnages lors de préliminaires à un rapport sexuel. Rarement un cinéaste n’a été aussi peu maître de son art. Car Clark prétend avec ce film se dresser contre l’hypocrisie et le puritanisme en montrant explicitement ce qui est habituellement caché. Et ce faisant, il ne fait que nourrir un sentiment puritain : le dégoût du corps et de ses fonctions.

Avoir un slip taché peut être une réalité, mais est-ce vraiment LA réalité que vivent ces deux adolescents qui s’apprêtent à faire l’amour ? Le désir, l’excitation, l’exacerbation des sens qu’ils doivent ressentir n’occultent-ils pas tout le reste ? Alors pourquoi montrer un détail que ces ados ne voient pas tout en prétendant " percer leur mystère" ? Ce que montre le film, c’est la réalité telle que la perçoit Larry Clark (ce qui est son droit), mais ce n’est certainement pas celle des adolescents.

Cependant, Clark prétend décrire une réalité objective alors qu’il nous impose en permanence son point de vue. C’est ainsi qu’il filme en gros plan des détails crus (sexe qui urine, qui éjacule, testicule pendouillant) : par ces choix de découpage, la caméra ne se fait jamais oublier et le spectateur sent la présence du cinéaste en permanence. La réalité se réduit à ces détails mis en scène artificiellement là où Clark pense mettre à nu sincérité et émotion. Au regard des déclarations d’intention de Clark, on peut considérer que le cinéaste manque totalement ses objectifs. Il est peut-être sincère, mais d’une maladresse totale.

Comme le prétentieux Romance X, navrant navet de Catherine Breillat, Ken Park aborde les relations sexuelles en choisissant de tout montrer. Et le film de Clark produit le même effet que Breillat : encore une fois la sexualité proposée est une sexualité triste, mortifère, névrosée. Pourquoi tous les films choisissant de montrer explicitement une relation sexuelle décrivent-ils toujours la sexualité ainsi ? La chair y est bien triste : ces cinéastes ne seraient-ils pas au fond des puritains qui s’ignorent ? Ou bien ne savent-ils pas tout simplement filmer la sexualité ? Cela semble manifeste dans le cas de Clark, encore une fois peu maître de ses moyens.

Une scène sonne assez juste à la fin du film : Shawn, Claude et Peaches viennent de faire l’amour à trois. Ils parlent de sexe, de liberté et rêvent à haute voix d’une île paradisiaque où tout le monde fait l’amour toute la journée. La scène est joyeuse et touchante parce qu’enfin Clark leur donne la parole et les laisse exprimer leurs émotions. Dans un film qui veut tout montrer, il est ironique que la scène parlant le mieux de ces adolescents et de leur sexualité soit une scène de dialogues. La scène est intéressante mais desservie par le reste du film. Il est permis d’imaginer ce qu’aurait donné cette scène dans un film de Ken Loach : servie par une véritable narration permettant d’accéder à l’intériorité, aux émotions, à l’humanité des personnages, son impact émotionnel aurait été beaucoup plus grand. Mais n’est pas Ken Loach qui veut.

A l’exception de cette scène, le sexe est toujours associé dans Ken Park à la violence, à la domination, à la manipulation, au manque affectif, ou à la névrose. C’est une réalité, mais pas toute la réalité. Les ados de Clark sont tous des cas très particuliers et pour la plupart dramatiques. La sexualité des adolescents en général ne peut se réduire à ces faits-divers, et il est bien abusif de faire de Ken Park LE film sur la sexualité des adolescents, et de Clark LE cinéaste de l’adolescence.

On peut donc s’interroger sur ce qui pousse la critique française à décerner aussi hâtivement à Clark de tels lauriers. On sait que la critique, pataugeant allégrement dans la branchitude, a coutume de prendre des vessies pour des lanternes, surtout lorsqu’il s’agit de fictions abordant la sexualité. Mais cette explication ne peut suffire. Au-delà de celle-ci se pose le problème de la perception des adolescents par les adultes dans notre pays.

Dans les pays anglo-saxons, et plus particulièrement aux Etats-Unis, l’adolescent est une figure majeure de la fiction. Des pierres d’angle de la littérature américaine ont pour héros un adolescent, depuis Huckelberry Finn, héros éponyme du roman de Mark Twain jusqu’à Holden Caufield, l’adolescent révolté de L’Attrape-coeurs de Salinger. Le cinéma n’est évidemment pas en reste. Mais c’est peut-être la série télévisée qui a exploré le plus loin l’univers de l’adolescence.

Ces séries peuvent être soit réalistes (My so-called-life (2) ), soit fantastiques (Buffy the vampire slayer), pour citer deux chefs-d’oeuvre. De plus, nombre de séries " adultes "proposent parmi leurs personnages principaux un ou plusieurs adolescents, dont les portraits frappent par leur justesse (Grace Manning et Eli Sammler dans Once and Again, Claire Fischer dans Six Feet Under). Rien de ce qui fait les joies et les souffrances de l’adolescence n’a été ignoré par ces séries télévisées : depuis la violence (3) jusqu’à la sexualité, sans jamais cependant réduire le quotidien des adolescents à un seul de ces aspects. Et si ces séries permettent de nous éclairer sur l’univers et la psyché des ados, c’est parce qu’elles leur donnent la parole et qu’elles tentent de filmer la réalité telle qu’ils la perçoivent. une réalité complexe sur laquelle les auteurs de ces séries n’hésitent d’ailleurs pas à confronter plusieurs points de vue (4).

En France, l’adolescent n’est pas une figure centrale de notre littérature qui préfère traiter des adultes, de leurs relations compliquées, du mouvement de leurs passions ou de leurs ambitions. Mais c’est la télévision, encore une fois, qui reflète le mieux la vision des adolescents dans notre société. En matière de fiction, soit elle présente un point de vue d’adultes où l’adolescence et ses problèmes sont abordés sous le sempiternel angle du fait de société (type Carnets d’ados sur M6), soit elle propose des séries inconsistantes à la facture consternante car à l’usage exclusif des adolescents (les séries TF1 dont le prototype est Sous le Soleil).

C’est la grande différence avec les Etats-Unis. My so-called life et Buffy sont des séries centrées sur des adolescents, mais qui les respectent suffisamment pour ne pas s’adresser qu’à eux. Car les adolescents, dans ces fictions, sont considérés comme des personnes à part entière, dont la complexité et la vision du monde enrichissent notre humanité.

Age ingrat, âge bête ou âge idiot : l’adolescence était tellement incompréhensible pour la génération de nos parents et nos grands-parents qu’ils n’employaient pas moins de trois adjectifs pour tenter de la qualifier !. Ces expressions sont (un peu) tombées en désuétude, car l’adolescence est abordée autrement, notamment à cause des médias. L’adolescent est devenu le "jeune". Et la vie du jeune se réduit à être un problème de société permettant de fournir des sujets de débat.

Quand il n’est pas victime ou générateur de violences, le "jeune" est présenté comme dépressif et suicidaire : tous les adolescents du film de Clark répondent à l’un ou l’autre de ces profils. Ken Park n’est dans le fond pas très loin des émissions de Mireille Dumas ou des talk-shows de Delarue, dans lesquelles l’adolescent est toujours un être bizarre, souffrant et marginal.

Autrefois casse-pieds fatigant, l’adolescent est devenu cet éternel malade. Je ne suis pas sûr qu’il y gagne car, par le biais de ces émissions, l’adolescence est assimilée plus ou moins confusément à une pathologie. Cet amalgame nourrit le sentiment très français que l’adolescence est une forme d’altérité radicale.

Il faut dire aussi que les casse-pieds fatigants d’hier ont grandi et sont devenus des adultes. Ce sont eux qui nous montrent l’adolescent d’aujourd’hui comme un être éternellement malade et paumé, sans repères, lui qui n’a pas eu le bon goût de vivre sa puberté dans les années 60, de faire partie de la contre-culture, de participer à la révolution sexuelle et à la révolution tout court. Ces titres de gloire sont ceux de toute une génération aujourd’hui au pouvoir, dont fait partie Clark et à laquelle s’identifie une grande partie de l’intelligentsia et de la critique française.

Ce passé contestataire les autorise, comme le fait Clark, à promener un regard condescendant sur les ados d’aujourd’hui, vus comme des êtres creux, indifférents au monde car sans projet collectif, ni aspiration autre que celle d’une "bulle édénique" (5). Il n’est donc pas très étonnant que les critiques français proclament Larry Clark cinéaste de l’adolescence, puisque sa présentation de l’adolescence est si semblable à l’idée réductrice qu’ils s’en font.

" Gagner leur confiance a été l’une des choses les plus difficiles ", " Ce fut un travail délicat : intégrer ce clan, payer mon tribut ", " Je voulais tellement percer ce mystère ! Un jour, je n’ai plus senti cette différence. J’étais eux, je n’étais plus derrière eux. C’est l’un des moments plus forts de ma vie ". Ces phrases ne sont pas extraites de dialogues de Gorilles dans la brume, mais d’une interview de Larry Clark (6).

Ce qui frappe dans cette approche des ados, c’est qu’elle pourrait être celle d’un cinéaste animalier ou d’un naturaliste. Clark veut percer leur mystère comme Cousteau celui des dauphins. Les adolescents sont filmés comme des animaux se livrant à leurs occupations quotidiennes. Ils sont réduits à des êtres pulsionnels, qui, lorsque l’envie les prend, se masturbent, copulent ou (se) tuent. Comme celui d’Elephant, ce discours s’avère être très régressif en regard de la finesse et de la qualité d’observation et d’analyse que proposent depuis longtemps les nombreuses séries télévisées américaines traitant de l’adolescence.

Le film se termine sur la séquence suivante : la petite amie d’un des adolescents est enceinte. Elle hésite à avorter et ne veut pas être une de ces " baby-killers ". Elle se tourne vers son petit ami, et lui demande s’il n’est pas content que ses parents aient choisi de le garder. Le dernier plan nous montre le visage songeur du garçon. Cet ado qui ne répond pas, c’est Ken Park, celui qui se suicide dans la séquence d’ouverture. Une conclusion très ambiguë qui jette sur le film un éclairage désagréable. "

Mon cinéma n’éteint plus la lumière" (7), déclare prétentieusement Larry Clark - oubliant que les adolescents, eux, l’éteignent parfois... Cette volonté de ne pas " éteindre la lumière " donne l’impression détestable que Tate, Shawn, Peaches et Claude sont comme des animaux surpris en pleine nuit par la lueur des phares. Ce qu’ils faisaient avant, ce qu’ils feront après, nous n’en saurons rien : après les avoir convoqués un temps sous le feu de ses projecteurs, Larry Clark les a renvoyés au néant, où semble déjà les attendre Ken Park, leur camarade suicidé.

Antoine de Froberville


Notes :

1 Voir l’article de Martin Winckler "Etrange palme d’or", à propos d’Elephant de Gus van Sant.

2 Diffusée en France sous le titre Angela, 15 ans.

3 Voir Martin Winckler, article cité.

4 Y compris ceux des adultes, présentés comme des êtres complexes, à mille lieues de la caricature. Ce qui n’est pas le cas dans Ken Park : les adultes y sont des obstacles à la jouissance sans entrave. Quand ils ne sont pas absents, les pères sont violents et incestueux, qu’ils soient fanatiques religieux ou chômeurs alcooliques. Car le chômeur est toujours alcoolique vu qu’il claque l’argent des allocs en packs de bière quí’l sifflera en restant vautré devant la télé. C’est le cas du père de Claude : comme on le voit, Larry Clark n’a pas peur des poncifs et des clichés douteux.

5 Charlie Hebdo, 15/10/2003

6 Libération, 8/10/2003

7 Id.

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