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L’éthique dans les séries télé : une émission radio hebdomadaire en ligne sur Radio Créum

Les séries TV et le soap opéra

Conférence donnée à l’université de tous les savoirs le 17/04/2004.


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Les séries françaises « cartonnent » à l’Audimat... parce que les dés sont pipés.
Martin Winckler
Article du 15 janvier 2006

Quand on oppose la médiocrité des séries françaises à la qualité des séries américaines ou britanniques, les responsables de chaîne (et beaucoup de journalistes) répondent : « Oui, mais si c’est si mauvais, comment expliquer que les séries françaises « cartonnent » lorsqu’elles passent à l’antenne ? »

J’aimerais, une fois pour toutes, montrer à quel point cet argument (l’Audimat) est non seulement de mauvaise foi mais également le produit d’un truquage...

Démonstration en trois points.

1° Audimat et Qualité, ça n’est pas la même chose

Depuis quand l’audimat serait-il synonyme de « qualité » ? Toutes les chaînes « cartonnent » avec des émissions de jeu, avec de la téléréalité, avec des magazines plus ou moins putassiers, avec du sport, avec des films bons ou mauvais. En matière d’Audimat, on ne se préoccupe pas de qualité, mais d’efficacité. Donc, le fait qu’une téléfiction recueille un bon Audimat ne veut rien dire de sa qualité intrinsèque.

2° Audimat et satisfaction du public, ça n’est pas pareil du tout non plus

L’Audimat n’est pas non plus synonyme de satisfaction. Prenez des émissions qui attirent du monde, comme le journal de 20 heures ou les résultats d’élections... ou les allocutions du président de la République, qui sont souvent diffusées sur plusieurs chaînes à la fois. Une flopée de gens les regardent, ça ne veut pas dire qu’ils sont satisfaits de les regarder. Ils les regardent pour des tas de raisons qui n’ont rien à voir avec le plaisir.

3° L’Audimat des fictions télé françaises est une course truquée

Les fictions (films inédits ou fictions télé) sont les programmes qui attirent le plus grand nombre de spectateurs comme en témoigne, chaque année, le palmarès des 100 émissions les plus regardées.
(Vous remarquerez que ni Lost, ni Urgences, ni FBI : Portés Disparus ne figurent au palmarès 2005, ce qui confirme la préférence des spectateurs pour les fictions françaises.)

La rapide déliquescence des programmes de téléréalité, partout dans le monde, a par ailleurs démontré qu’aucun type de programme ne pouvait faire remplacer les téléfictions originales. Par ailleurs, les films, on le sait, sont rarement « inédits », en raison de leur disponibilité en DVD longtemps avant leur diffusion par les chaînes.

En France, une minorité de spectateurs a accès à d’autres chaînes que les six grands canaux hertziens :
De plus, en l’état actuel des choses, le gros de l’Audimat des fictions françaises est donc calculé sur un auditoire qui, dans son immense majorité, ne peut choisir régulièrement qu’entre quatre seulement des six chaînes principales : TF1, France 2, France 3 et M6.

En effet, Arte est peu regardée, Canal + est payante, la TNT est loin de toucher tout le territoire et AUCUNE chaîne du câble et du satellite ne produit des fictions françaises longues d’une heure et plus.

Aux USA, une grille de programmes très compétitive

Je vous invite à jeter un coup d’œil à la grille des programmes des 6 chaînes hertziennes américaines de base.

Cliquez ici pour regarder la programmation américaine

Vous observerez sans mal que tous les soirs (sauf le samedi), toutes les chaînes diffusent des fictions originales (des séries, le plus souvent) entre 20 heures et 23 heures, en compétition les unes avec les autres.

Ainsi, la soirée du Jeudi, la plus regardée, a été pendant 20 ans la soirée-phare de NBC avec des séries comme Friends, Seinfeld et Urgences. Actuellement, c’est CBS qui la domine avec CSI et Without a Trace - cette dernière, diffusée à la même heure qu’Urgences, la bat régulièrement dans les sondages depuis deux ans.

En France, une grille sans compétition réelle

A présent, ouvrez votre magazine de télé habituel à la double page des 4 grandes chaînes. Que voyez-vous ?
(je prends ici l’exemple de la semaine du 14 au 20 janvier 2006)

Samedi 14
- TF1 : Daniel Balavoine 20 ans déjà (« Divertissement » [1])
- France 2 : La fête de la chanson française (« Divertissement »)
- France 3 : L’arbre et l’oiseau (Téléfilm, 2003)
- M6 : Dead Zone (Série US)

Dimanche 15 :
- TF1 : Pretty Woman (Film US)
- F2 : Insomnia (Film US)
- France 3 : On ne peut pas plaire à tout le monde (Magazine « à scandale »)
- M6 : Zone Interdite (Magazine d’investigation)

Lundi 16 :
- TF1 : Le Proc (Téléfilm à « récurrent », inédit)
- F2 : Beau Masque (Téléfilm unitaire, inédit)
- F3 : Faut pas rêver (Magazine de voyage)
- M6 : Ronin (Film US)

Mardi 17 :
- TF1 : Astérix et Obélix contre César (Film français)
- France 2 : Un pont entre deux rives (Film français)
- France 3 : Nice/Bordeaux (Sport)
- M6 : Quelle famille ! (Magazine de télé-réalité)

Mercredi 18 ;
- TF1 : Une famille formidable (Téléfilm « à récurrent », inédit)
- France 2 : Toulouse/Monaco (Sport)
- France 3 : Des racines et des ailes (Magazine terrien et aérien)
- M6 : Au service de la loi (Téléfilm US)

Jeudi 19
- TF1 : R.I.S. Police scientifique (Série « à récurrents », deux épisodes inédits)
- France 2 : Envoyé Spécial (Magazine d’investigation)
- France 3 : Ne nous fâchons pas (Film français multi-rediffusé)
- M6 : Pinot simple flic (Film français multi-rediffusé)

Vendredi 20
- TF1 : Les enfants de la télé (« Divertissement »)
- France 2 : Boulevard du Palais (Téléfilm « à récurrents », inédit)
- France 3 : Thalassa (Magazine aquatique)
- M6 : Les 4400 (Série US)

Fictions originales : le choix n’existe pas

On observera qu’en dehors du lundi (sans doute l’un des soirs de plus forte audience dans la semaine), où TF1 et F2 programment toutes deux une fiction française inédite, chaque autre soir de la semaine, le spectateur moyen a le choix de regarder (si l’on peut dire)... une seule fiction française.

Vous observerez également que, pendant l’année, à l’exception d’Urgences, TF1 et F2 ne diffusent jamais de séries U.S. en première partie de soirée. Les grandes séries américaines à forte audience ne sont donc jamais en compétition avec les fictions françaises originales...

Par conséquent, un soir donné, en France, lorsque un spectateur veut regarder une téléfiction à 20h50, le plus souvent, il n’a pas le choix. Il regardera celle qui passe ce soir-là [2].

De même, lorsque on voit que Dolmen a été la fiction française la plus regardée de l’année 2005, en tir groupé, il n’est pas inutile de rappeler qu’elle a été diffusée pendant l’été (et que c’était donc probablement la seule fiction originale "fraîche" de tout le PAF). Par comparaison, seuls le premier épisode D’Artagnan et les Trois Mousquetaires (TF1), et celui des Rois Maudits (F2) font partie des 100 émissions les plus regardées en 2005.

Les chaînes satisfaites... de leur truquage

Vous aurez compris que lorsque TF1 se félicite des bons scores d’audience de R.I.S Lire deux commentaires sur cette nouvelle série de TF1 ou quand Canal + se rengorge d’avoir pris les yeux des spectateurs dans ses Engrenages, il y a quand même un truc, comme dans les spectacles d’illusionnisme. Seulement, ce truc-là est un peu trop gros. La preuve : Engrenages était diffusée le mardi soir. Et le mardi soir, quelles autres chaînes françaises diffusaient une téléfiction française originale ?
Ah, oui, tiens, aucune ! ! !

La seule manière de juger de la popularité réelle d’une fiction française serait donc de les mettre en compétition directe. R.I.S. contre P.J. et Avocat et Associés, par exemple. Et là, on verrait... Mais quand on a les parts de marché les plus fortes de la planète (en raison de l’accès encore faible du public français au câble et au satellite), pourquoi ne pas se partager le gâteau.

Une meilleure indication de la satisfaction serait de comparer les ventes de DVD d’un feuilleton français avec ceux d’une série américaine. Mais les scores de ventes de DVD, évidemment, on n’en parle pas souvent, sauf quand il s’agit de Un gars, Une fille (laquelle nous ramène au 1° = Audimat et Qualité, c’est pas la même chose) et surtout, on n’établit jamais de comparaison de vente...

C’est donc au moyen d’arrangements de grille (tacites ou concertés) dignes de la crapuleuse entente entre Bouygues, France Télécom et SFR que les chaînes françaises peuvent continuer à obtenir de bons scores avec leurs fictions « originales ». Ces bons scores sont réels, mais inévitables étant donné la composition de la grille - à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire...

De là à nous faire croire que ces scores sont synonymes de goût prononcé du public pour ces téléfictions-là (autrement dit : qu’elles continueraient à les regarder même si on leur en proposait de meilleures), il y a tout de même un grand pas...

Puisque les chaînes sont assurées de faire de bonnes audiences avec des fictions françaises - qu’elles soient bonnes ou non - et puisqu’elles disent dépenser beaucoup d’argent pour en produire, pourquoi en produisent-elles d’aussi médiocres ? Est-ce que ça leur coûterait vraiment plus cher d’en produire des bonnes ? Financièrement, on peut en douter. Intellectuellement... ce serait (il faudrait) une révolution.

Martin Winckler


[1Quand j’étais gamin, on disait « Variétés »...

[2- qu’elle soit inédite ou non, car les rediffusions de Navarro et de Julie Lescaut font de fortes audiences elles aussi. Faut dire qu’elles sont faciles à oublier...

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