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Dickens
L’Esprit d’Escalier de Mona Chollet, ép. 18
Article du 28 août 2006

Si je vous dis que le roman s’appelle Les Temps difficiles, j’imagine que je n’aurai pas trop de mal à vous persuader qu’il est toujours d’actualité, même s’il a été écrit en 1854.

C’est un roman de Charles Dickens, qui se déroule dans une ville imaginaire d’Angleterre baptisée Coketown, c’est-à-dire la ville du charbon ; une ville où le ciel est noirci par la fumée des usines, et où la vie est rythmée par les cloches qui appellent les ouvriers au travail. C’est une charge contre l’utilitarisme et l’intégrisme rationaliste qui accompagnent la révolution industrielle, et qui broient les êtres humains.

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On y trouve une veine satirique formidable, mais aussi les défauts inévitables d’un roman à thèse : par exemple, un personnage d’ouvrier vertueux, au destin sacrificiel, qui dégouline vraiment trop de bons sentiments. Mais en même temps, c’est le seul : les autres personnages ont tous une envergure, une saveur, qui font d’eux autre chose que des pions sur un échiquier idéologique. On est quand même chez Dickens, et ce type sait écrire et raconter des histoires, si bien qu’on se laisse emporter par l’intrigue, et par la beauté du style.

Le personnage central des Temps difficiles est un notable de Coketown du nom de Thomas Gradgrind. Pour Thomas Gradgrind, tout peut toujours être calculé, mesuré, rationalisé. Quand il fait part à sa fille de la demande en mariage d’un banquier arrogant qui a trente ans de plus qu’elle, il lui brandit les statistiques sur la différence d’âge entre époux, qui démontrent que les femmes épousent souvent des hommes plus âgés qu’elles. Tout ce qui relève du sentiment n’a aucune existence à ses yeux, de même que tout ce qui relève de l’imagination. Il interdit à ses enfants de lire des contes ou des romans, et même d’avoir dans leur chambre des rideaux décorés de petits chevaux, par exemple : les seuls chevaux qu’ils doivent voir sont les chevaux réels. Son credo, c’est que « dans la vie, on n’a besoin que de faits ».

Inutile de dire que le principe contre lequel s’élevait Dickens, cette conviction démente qu’on peut et qu’on doit traduire tous les éléments du monde et de la vie humaine en chiffres, en données quantifiables, est toujours à l’œuvre aujourd’hui, et peut-être plus que jamais. En un sens, c’est aussi ça que dénonce le slogan tellement galvaudé de l’association Attac, « le monde n’est pas une marchandise ». Mais on en trouve aussi des manifestations plus insidieuses. Je vous en propose trois exemples.

Prenez d’abord ce type qui raconte sur son blog un an d’aventures sexuelles grâce aux sites de rencontres en ligne. Dans son portrait paru dans Libération, il disait, je cite : « Quand j’ai décidé de tester les sites de rencontres, je m’y suis mis à fond en appliquant ma méthode de fichage. J’enregistrais tous les détails sur un dictaphone pour les rentrer ensuite dans ma base de données. Quand tu gères vingt-cinq plans en même temps, c’est la seule façon de se souvenir que le fils de Véronique joue au tennis et que Marie roule au gazole. » Voilà typiquement, il me semble, une version moderne du sinistre Thomas Gradgrind.

Mais ça pourrait aussi être ce PDG du groupe industriel qui avait racheté dans les années quatre-vingt dix la maison d’édition où travaillait André Schiffrin - qui en parle dans son témoignage paru à la Fabrique, L’édition sans éditeurs. Schiffrin avait remarqué que quand ce PDG examinait la liste des publications à venir, il regardait d’abord la colonne de chiffres, à droite, et seulement ensuite le titre du livre. Le but était d’améliorer la rentabilité, mais le seul résultat, ça a été de bousiller le fond éditorial, tout en faisant des pertes financières énormes. Le livre aussi est un domaine dans lequel l’obsession comptable est absurde, et produit des désastres.

Et puis enfin, je pense aussi à la beauté, cette notion insaisissable qu’on veut absolument, à notre époque, enfermer dans des chiffres : les publicités pour les crèmes vous promettent 10% de rides ou de tour de cuisse en moins ; on croit pouvoir définir la beauté par les mensurations dites « de rêve » des top models, alors que « mensurations de rêve », c’est quand même un sacré oxymore...

Bref, on pourrait multiplier les exemples, dans des domaines très différents. Ce n’est pas forcément très encourageant de penser qu’on subit toujours les ravages de cette mentalité d’épicier mégalomaniaque que Dickens brocardait déjà il y a plus d’un siècle et demi.

Mais peut-être qu’il vaut mieux prendre conscience de cette continuité, si on veut avoir une chance de vaincre la malédiction des chiffres, et de vivre un jour sous un autre ciel que celui de Coketown.

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