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Edito
L’écrivain, le clavier, l’écriture
(Cet article a paru en 2002 dans la revue ’Septimanie’)
Article du 9 novembre 2003

Aujourd’hui encore, beaucoup de Français - y compris parmi ceux qui travaillent dans la presse ou l’édition - pensent qu’on n’écrit pas de la même manière selon qu’on tape sur un clavier ou qu’on pousse un stylo sur du papier. L’écriture à la main serait garante de la nature "littéraire" d’un texte, l’écriture à la machine serait le propre (au mieux) des textes journalistiques , ou (au pire) de textes bâclés, rapides, à usage unique - de ceux qu’on lit et puis qu’on jette...

Evidemment, je ne suis pas d’accord. J’ai écrit à la main pendant des années, et le passage du stylo au clavier (mécanique d’abord, électrique ensuite) a été une libération. Je noircissais des cahiers depuis longtemps lorsque, à 17 ans, j’ai passé une année dans une high school américaine ; la dactylographie faisait partie des choix possibles pour les élèves de terminale ; au bout de trois mois, je découvrais avec ivresse que je pouvais écrire (presque) à la vitesse de la pensée. En tout cas, vachement plus vite !

Cette année-là, j’ai composé au clavier une demi-douzaine de nouvelles et des dizaines de lettres, de devoirs et de notes de lecture. J’avais la chance d’être dénué de préjugé à l’égard de l’écriture. Un livre, quand on le lit, c’est sous forme imprimée. Entre le moment où il a été rédigé et le moment où il parvient entre nos mains, il a traversé d’innombrables formes et modifications.

Il est certes émouvant de tomber sur la reproduction d’une page autographe de Marcel Proust ou de Gustave Flaubert, j’ai été ravi de découvrir, en fac-similé, le " cahier des charges " de La vie mode d’emploi, le "roman(s)" de Georges Perec qui m’a réconcilié avec la littérature française. Mais il ne faut pas confondre l’outil et le résultat.

J’ai toujours eu dans un coin de ma tête l’image d’écrivains américains que j’aimais (Dashiell Hammett, Fredric Brown) penchés devant un clavier de machine à écrire. J’ai toujours vu ma mère taper à la machine les lettres qu’écrivait mon père et qui, cantonnées à ses pattes de mouche, seraient restées illisibles. Écrire à la machine, à mes yeux, ça n’est pas déchoir, c’est se donner la possibilité d’écrire rapidement des textes immédiatement lisibles par tous ceux qui le désirent.

À la fin des années 80, mon premier ordinateur de bureau (il avait deux lecteurs de disquette souple, un pour le programme, l’autre pour les fichiers, ce qui m’imposait de sauvegarder à tout bout de champ pour ne pas perdre plus que quelques secondes de travail... c’est fou la quantité de lignes qu’on peut taper en une seule minute !), m’a permis de recomposer et de réécrire entièrement un premier roman, La vacation (P.O.L, 1989), de rédiger des dizaines d’articles pour la revue à laquelle je collaborais alors et d’entreprendre mes premières traductions. C’est grâce à cet ordinateur et à ses successeurs que je suis devenu traducteur professionnel et ai commencé à gagner ma vie en écrivant.

Est-ce qu’écrire à l’ordinateur, ça change l’écriture ? Bien sûr, et c’est inévitable. Ça change l’écriture comme le téléphone change la conversation : on n’est pas obligé de faire des kilomètres pour échanger des paroles. Est-ce que le téléphone dégrade la qualité des relations ? Est-ce qu’il empêche d’avoir des conversations au coin du feu ? Non, il s’ajoute aux occasions de partager. Il n’élimine pas les autres. Mais à son apparition, on l’a accusé de mettre en danger les liens sociaux...

De même, la machine à écrire, puis l’ordinateur, ont changé ma manière d’écrire en me libérant de réelles contraintes matérielles - les cahiers et les feuilles qui s’amoncellent ; les stylos qui fuient, qui n’écrivent pas comme il faut, qui résistent - de la lenteur infinie de la composition à la main, de la frustration à la relecture, du sentiment d’impuissance et de désespoir quant on ne comprend plus rien à ses plans, à ses pages, à ses mots. En me permettant de relire mes textes et de les réviser en même temps que je les écris, l’ordinateur me permet d’économiser une énergie et un temps qui étaient, autrefois, inexorablement dilapidés.

On dit souvent qu’en faisant disparaître les brouillons et états successifs d’un texte, l’informatique empêche d’en reconstituer la genèse. Je ne partage pas cette préoccupation, car je n’accorde pas aux divers états d’un texte une valeur cruciale. Les brouillons sont-ils vraiment toujours le signe d’une "pensée en train de s’élaborer" ? Ne marquent-ils pas aussi les hésitations d’une main qui a dû sans arrêt s’interrompre pour lutter contre le papier, tremper la plume, retourner la page ?

Certains écrivains ont besoin de réécrire sans cesse ; d’autres font très peu de corrections, et écrivent d’un trait, en retouchant à peine. Mais qui, lorsqu’il écrit à la main, ne soupire pas souvent quand il se voit contraint de tout remettre au propre ?

De plus, il n’est pas interdit de penser que tous les textes n’ont pas besoin du même " travail " - ce processus que la mythologie littéraire assimile volontiers à la traversée d’une jungle de pensées à coups de machette. Quand on galope dans la savane, pas besoin de machette...

L’écriture se fabrique, se compose dans la tête bien avant de se concrétiser sur le papier. À mon avis, tout ce qui accélère la traduction d’une pensée en texte est bénéfique à l’écriture. Il en va sans doute différemment pour chaque écrivain ; mais il me semble que ce qui compte, ce n’est pas l’outil, c’est le confort qu’éprouve celui qui l’a choisi, de même qu’un garçon qui apprend la musique jouera mieux d’un instrument choisi que d’un instrument imposé. Apparemment, certains instruments semblent plus "nobles" que d’autres. Mais ne vaut-il pas mieux être un excellent contrebassiste qu’un mauvais pianiste ?

J’entends aussi parfois dire : "Oui, mais le style ?"

Franchement, le style, je ne sais pas ce que c’est. Seuls les autres (ceux qui lisent) peuvent dire, peut-être, ce qu’est le style d’un écrivain. Le premier responsable, lui, ne le distingue pas, pas plus qu’il ne distingue l’odeur corporelle qu’il véhicule.

Le style, si pareille chose existe, est la part de personnalité qui imprègne chaque texte d’un homme ou d’une femme. Il ne se résume pas à la position (assis, debout, couché, la tête en bas), au moment (le matin, le soir tard), aux rituels (en charentaises, en caleçon et en robe de chambre de soie) de celui qui écrit. Je doute donc que cette " petite musique ", soit fragile au point d’être déstabilisé par le choix de l’outil. Si elle l’est, c’est que l’écriture n’est pas vraiment personnelle...

Je ne crois pas qu’il y ait des manières d’écrire plus " justes ", plus " nobles " ou plus " authentiques " que d’autres. Sauf erreur de ma part, Proust écrivait au stylographe, Flaubert à la plume. Quant à Homère, dont on ne sait pas s’il a existé, il n’écrivait probablement pas...

L’écriture, comme la littérature, n’est pas statique. Elle évolue avec le temps et le monde. Et si la littérature a évolué entre Homère et Flaubert, n’est-ce pas aussi, en particulier, parce que le livre est apparu ?

Assis devant mon clavier, je ne me sens pas "moins écrivain" que Flaubert ou "plus écrivain" qu’Homère. Je ne me sens pas écrivain du tout, d’ailleurs. J’ai plutôt le sentiment, l’agréable illusion que je suis un musicien de jazz, un pianiste autodidacte qui se fabrique des airs dans sa tête en faisant ses courses ou en roulant sur son scooter, et qui cherche ensuite à les mettre en musique et parvient, ou ne parvient pas, sur l’écran, puis sur le papier, à en faire des compositions acceptables.

Au clavier, je ne fais pas qu’écrire : j’improvise, je me balade, j’invente. Je peux passer d’un texte au suivant sans difficulté, je peux retrouver des compositions inachevées, oubliées, en scrutant mes disques durs, je peux récupérer une page ou un paragraphe orphelin pour l’intégrer à un texte auquel il manque quelque chose.

Mon ordinateur n’est pas un obstacle qui se dresse devant l’écriture, mais le terrain de jeu, la salle de simulation, le laboratoire de ce que j’écris ; c’est la bibliothèque de mes ébauches oubliées ; c’est le studio d’enregistrement de mes textes achevées ; c’est le lieu d’échange, via le courrier électronique, des textes étrangers ; c’est un formidable outil de travail, de partage et de mémoire.

Et il ne m’empêche pas de voyager, toujours, avec un cahier dans mon sac et un stylo dans ma poche.

Mar(c)tin

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