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Travail
L’Esprit d’Escalier de Mona Chollet, ép. 17
Article du 7 août 2006

J’ai une amie qui vient de démissionner de son travail.

Elle était rédactrice pour le journal interne d’une grande entreprise. Son problème, c’est qu’elle fait partie de ces gens qui ne peuvent jamais s’empêcher de s’engouffrer dans la moindre brèche qu’ils trouvent, et qui essaient par tous les moyens de faire passer des idées qui leur tiennent à cœur, plutôt que de servir l’espèce de soupe fade et déprimante qu’on leur demande de servir. Ce qui fait que, à force de tester la longueur de la chaîne, eh bien, un jour, ils arrivent au bout, et c’est comme ça que mon amie a été poussée à la démission.

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Pour essayer de la mettre au pas, son employeur lui avait collé une sorte de garde-chiourme : un supérieur hiérarchique qui lui faisait réécrire tous ses articles jusqu’à ce qu’ils aient perdu cette petite étincelle de sens et d’intérêt qu’ils avaient toujours gardée jusque-là.

Au début, elle a cru qu’elle pourrait supporter ce traitement sans trop de dommages : elle se disait qu’après tout, ça lui était égal, qu’elle n’était pas obligée de s’impliquer, que c’était seulement un boulot. Et puis, après quelques jours, elle a eu une attaque de grippe très violente qui l’a complètement terrassée, et c’est à ce moment-là qu’elle a décidé de démissionner. Elle m’a écrit qu’elle refusait, je cite, « de se rendre malade pour des conneries ».

Et j’ai trouvé ça très sain, comme réaction. Au lieu de ça, elle aurait pu continuer le bras de fer avec son employeur, vouloir absolument avoir le dernier mot, puisque, bien sûr, en démissionnant, elle lui donnait ce qu’il voulait. Mais elle a choisi de préserver avant tout son intégrité physique et mentale, et, à mon avis, elle a eu raison. Elle m’a aussi permis de comprendre que, même si on est tout à fait conscient du caractère dérisoire et mesquin des brimades qu’on subit au travail, et qui sont du niveau d’une cour de récréation, ce n’est pas pour ça qu’on en souffre moins.

Les gens à qui ça arrive passent leur temps à ressasser les injustices dont ils sont victimes : ils reconstituent un affrontement avec un collègue ou un supérieur, ils se perdent en explications, en justifications, pour essayer de faire comprendre à quelqu’un d’extérieur ce qui s’est passé exactement, et combien c’est dégueulasse...

Aux yeux de leur entourage, ça peut paraître dérisoire, mais on a beau leur répéter qu’il n’y a pas de quoi en faire une montagne, ils sont piégés. Vous pouvez toujours répéter à quelqu’un qui est pris dans des sables mouvants que, à seulement quelques mètres de là, le sol est parfaitement stable, en général, ça ne lui est pas d’un grand secours.

Jusqu’ici, quand je lisais les histoires terrifiantes de salariés harcelés qui s’étaient suicidés, comme Dominique Faure, qui s’est immolé par le feu devant le siège parisien d’Axa, en décembre 2003, ou Vicky Binet, qui s’est jetée d’un pont sous les fenêtres de son entreprise, à Sophia-Antipolis, en janvier de la même année, je me demandais toujours pourquoi ils n’avaient pas eu la force de jeter l’éponge, et de passer à autre chose, en se disant que quoi qu’il arrive, rien ne pourrait être pire que ce qu’ils vivaient là. Eh bien, c’est sans doute pour ça : parce qu’on peut faire un mal énorme aux gens avec des moyens très mesquins.

Mais il y a aussi le fait que depuis les années quatre-vingt et la montée en puissance du management, on vous demande de vous impliquer jusqu’à la moelle dans l’entreprise qui vous fait la grâce de vous dispenser les moyens de subsister - ou les moyens de ne pas crever complètement de faim. On vous demande de faire comme si le lancement d’un nouveau shampooing, la livraison de pizzas en quinze minutes chrono ou la vente par téléphone du plus grand nombre possible de fenêtres en aluminium représentaient l’idéal indépassable de votre vie, la grande aventure dont vous aviez rêvé depuis l’enfance.

Forcément, ça crée une ambiance de travail assez angoissante. Vous baignez toute la journée dans une sorte de propagande, de doctrine officielle qui vous fait perdre tout contact avec la réalité. On vous persuade que rien d’autre n’a d’importance, que rien d’autre n’existe, et vous finissez par y croire.

Peut-être que la grande chance de mon amie, c’est de ne jamais avoir été dupe, c’est d’avoir toujours jugé l’univers de l’entreprise en le comparant avec l’extérieur. Elle l’a payé d’un sentiment de grande solitude, ou d’inadaptation, pendant le temps où elle y a travaillé.

Mais c’est aussi parce qu’elle n’avait jamais oublié qu’il restait un monde extérieur qu’elle a pu y reprendre pied quand les choses se sont gâtées, au lieu de se laisser engloutir dans les sables mouvants de la perversité managériale.

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