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Remords
L’Esprit d’Escalier de Mona Chollet, ép. 16
Article du 31 juillet 2006

L’autre jour, avec mon copain, qui est aussi journaliste, on se demandait si parmi tous les articles qu’on a écrits depuis qu’on a commencé à travailler - il y a sept ans, déjà -, s’il y en avait qui nous donnaient des remords. Il y en avait quelques-uns ; pas beaucoup, heureusement, mais quelques-uns.

On n’a pas eu besoin de réfléchir longtemps pour les trouver, parce que les articles qu’on regrette, ils ne sont jamais très loin dans notre esprit. On s’est rendu compte qu’en fait, on y repensait très souvent. Je ne dis pas que ça nous empêche de dormir la nuit - encore que, ça peut arriver. Mais on s’en souvient, soit parce qu’on a l’impression de s’être fait instrumentaliser, ou de s’être ridiculisé, de s’être caricaturé soi-même, et que ça reste une blessure narcissique, soit parce qu’on a fait du tort à quelqu’un, ou à un groupe de gens, et que c’est assez désespérant de penser qu’on a pu faire du mal alors qu’on n’avait non seulement aucune intention, mais aucune conscience de nuire.

Ecouter la chronique sur le site d’ArteRadio

Quand j’ai commencé à écrire des choses qui étaient publiées, dans le journal du lycée puis de la fac, je me rappelle que j’ai été traumatisée de découvrir le pouvoir que ça me donnait, et la haine que ça pouvait m’attirer. Parce que quand vous écrivez des choses qui les blessent, ou que vous donnez une image d’eux qui leur déplaît, et qu’ils ont le sentiment que vous compromettez leur réputation, les gens vous haïssent.

Il y a une violence de réaction qui est terrible, et qui se comprend assez bien - évidemment, certaines personnes sont plus chatouilleuses ou plus frileuses que d’autres, mais d’une manière générale, tout le monde aime bien garder autant que possible la maîtrise de son image, y compris les journalistes quand il leur arrive de se retrouver de l’autre côté de la barrière, d’ailleurs.

Le problème, c’est qu’au début, quand on commence à publier, on n’est pas du tout préparé à exercer ce pouvoir - moi, en tout cas, je ne l’étais pas ; je me suis lancée dans une inconscience totale. Je m’y suis cassé les dents, et j’ai appris peu à peu à assumer mes responsabilités le moins mal possible.

D’abord, j’ai compris que je devais remettre en cause ma vision des choses un peu plus que je ne le faisais au départ, tout vérifier plutôt deux fois qu’une, y compris des détails dont on n’envisageais même pas qu’ils puissent être faux ; même si, de ce côté-là, on peut maîtriser les choses jusqu’à un certain point : on n’éliminera jamais complètement le risque de se tromper sur des points qui nous semblaient aller de soi.

Et puis, j’ai cessé de m’affoler ou de sombrer dans la dépression chaque fois qu’une personne que j’ai interviewée conteste mon travail - sauf si c’est très violent, évidemment. En fait, peu à peu, on comprend que, à moins qu’on ait fait soi-même des erreurs grossières, ou qu’on se retrouve confronté à une personnalité névrotique, les torts ne sont ni complètement de son côté, ni complètement du côté de l’interviewé.

Chacun est dans son monde, chacun a sa vision des choses. Même si vous avez l’impression que l’entretien s’est bien passé, que vous vous êtes bien entendu avec la personne, au moment où vous lui présentez le texte que vous en avez tiré, ça peut très bien être la douche froide : elle ne voyait pas les choses comme ça, ce que vous avez retenu ne lui semble pas le plus important...

Du coup, on est obligé de faire son deuil de la fusion des points de vue, d’accepter qu’on ne sera jamais dans la peau de l’autre. Je me demande même si les situations où la personne est ravie de l’article, où elle a l’impression que vous avez parfaitement cerné sa personnalité, ne reposent pas elles aussi sur des malentendus - sauf que ce serait des malentendus agréables.

Parce que, si vous arrivez à comprendre parfaitement les préoccupations de quelqu’un, c’est que, quelque part, vous avez les mêmes, qui ne sont pas tout à fait les mêmes puisque ce sont les vôtres, et que vous les plaquez sur son discours. Même si, à partir de là, comme elle vous a ferré, elle peut vous emmener ailleurs, vous faire découvrir des choses inattendues : c’est ça qui fait la beauté de la rencontre.

Ce qui est assez angoissant, c’est que je me rends compte qu’il y a toujours une part minimale d’enfermement mental dans ce métier. Pour espérer le faire bien, il faut avoir les défauts de ses qualités : il faut avoir des obsessions, il faut avoir une part d’enfermement suffisante pour élaborer un univers personnel cohérent. Et le danger, c’est qu’un jour, les défauts prennent le dessus sur les qualités, et qu’on se mette à déconner, à ressasser, à être à côté de la plaque.

J’aimerais bien qu’il existe un vaccin contre ce risque-là ; mais je crois bien que je vais devoir apprendre à vivre avec.

Mona Chollet

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