logo Winckler’s Webzine
Le site personnel de Martin Winckler
logo

 Sommaire | Edito | In italiano | Courriers et contributions | Contraception et gynécologie | Radio et télévision | Lectures | Mes Bouquins | Les médecins, les patients, et tout ce qui s’ensuit... | WebTV | Être un(e) adulte autiste...
Recherche


IMPORTANT : Je ne REPONDS PLUS aux questions sur la contraception, la sexualité, la grossesse, les règles...

Voir aussi :

Mona Chollet
- Etre femme sans être mère
- Savoir conclure
- "Culte du corps" ou haine du corps ?
- Patricia Cornwell
- Beauté
- En lisant "Une histoire de la lecture"
- Féminisme et publicité
- Dire "Je"
- La Loi du Plus Fort
- Le Sens du Secret

Courriers et contributions >


Mépris
L’Esprit d’Escalier de Mona Chollet, ép. 15
Article du 4 juillet 2006

Il y a quelques années, avec les défenseurs du Web indépendant francophone, c’est-à-dire le Minirézo, plus Laurent Chemla, Valentin Lacambre d’Altern.org et quelques autres, on avait essayé d’attirer l’attention sur la façon dont Internet était en train de changer le rapport des citoyens à la politique.

Parce que, quand tous les textes législatifs sont en ligne, que vous les avez sous la main, que vous pouvez les consulter en quelques clics, les commenter sur des listes de diffusion, des sites, des blogs, des forums, inévitablement, ça crée un rapport presque intime avec les questions politiques.

Ecouter la chronique sur le site d’ArteRadio

Laurent Chemla avait même une comparaison très intéressante : il disait que ça rappelait un peu ce que la Réforme avait changé dans le rapport à la religion, puisque les protestants s’étaient octroyé la liberté de lire la Bible et de se faire une opinion par eux-mêmes, au lieu de laisser le clergé leur imposer ses interprétations. On comprend d’ailleurs que le clergé ait résisté à ce mouvement d’émancipation, puisque son rôle d’intermédiaire incontournable lui donnait un pouvoir exorbitant.

La première manifestation du changement provoqué par Internet, ça a été l’Accord multilatéral sur l’investissement, l’AMI, en 1997. A l’époque, c’était les associations nord-américaines qui étaient tombées sur le projet, sur le site de l’OCDE, et qui avaient donné l’alerte par e-mail dans le monde entier. Elles avaient agité le texte sous le nez des dirigeants politiques, en leur demandant des comptes.

En France, quand on l’avait interpellé, Jack Lang, qui était président de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée, avait répondu qu’il « ignorait qui négociait quoi et au nom de qui », ce qui était quand même moyennement rassurant sur la capacité du personnel politique à défendre les intérêts de ses électeurs. Il y avait déjà de quoi se demander si les citoyens n’avaient pas intérêt à ne compter que sur eux-mêmes.

Aujourd’hui, il me semble que l’une des grandes erreurs de la classe politique dans la campagne du référendum sur la Constitution européenne, c’est justement d’avoir négligé cette mutation. C’est de ne pas avoir prévu que les gens liraient le texte en ligne, et qu’ils en discuteraient avec passion aux quatre coins du réseau.

Il n’y a pas que ça, évidemment : il y a aussi des foules de meetings réels dans des salles réelles, mais il n’empêche qu’Internet joue un rôle indiscutable dans la façon dont se déroule cette campagne.

Ce qui l’illustre le mieux, c’est le succès fulgurant du texte d’Etienne Chouard : vous n’avez pas pu échapper à Etienne Chouard, ce prof marseillais, citoyen lambda, novice en politique, qui a produit une analyse synthétique et limpide du texte de la Constitution. Son argumentaire a été repris partout (y compris sur le site de Martin Winckler) et lui a valu de recevoir des milliers d’e-mails. A l’heure où je vous parle, il est complètement débordé, le pauvre.

Comme cette appropriation des enjeux par les citoyens n’était pas prévue au programme, les hommes politiques ont une fâcheuse tendance à y répondre par le mépris et l’invective. Et ça me rappelle la réaction qu’ont eue beaucoup de journalistes, d’éditorialistes et d’intellectuels au moment où Internet est apparu.

Ils nous disaient tous, en substance, que si le monde ne se divisait plus entre les savants qui monopolisaient la parole publique, d’une part, et la masse ignorante et anonyme qui les écoutait avec respect et ravissement, d’autre part, c’était la catastrophe, l’anarchie, la chienlit...

J’avais été sidérée et même choquée de constater la piètre estime dans laquelle ils tenaient les gens à qui ils s’adressaient, et qu’ils trahissaient dans les débats à propos d’Internet. Je me sentais comme si j’avais surpris un gros secret honteux : les journalistes prenaient les gens pour des cons.

Je ne veux pas faire d’angélisme, prétendre que tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil : je sais bien qu’il y a des cons, et même beaucoup ; simplement, il me semble qu’on vit mieux si on aborde les gens avec un a priori neutre ou favorable, quitte à revoir son jugement plus tard, au lieu de s’imaginer entouré d’une grande masse de crétins qui ne peuvent rien nous apporter, et qu’on a la mission d’éclairer.

Et puis, je ne pense pas qu’Internet menace de disparition les intermédiaires, qu’ils soient politiques ou médiatiques. Je crois seulement qu’il les oblige à être à la hauteur, à cesser d’avoir recours à des dispositifs d’intimidation grossiers pour imposer leur autorité.

Il les force à trouver de nouvelles bases à leur légitimité. Sauf que ça, bien sûr, c’est nettement plus difficile et plus fatigant que d’agonir d’injures les citoyens qui prétendent exercer leur esprit critique.

Mona Chollet

IMPRIMER
Imprimer


RSS - Plan du site  - Site conçu avec SPIP  - Espace Privé