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Intolérance à la Critique
L’Esprit d’Escalier de Mona Chollet, ép. 8
Article du 22 mars 2006

Je ne sais pas si c’est mon imagination, ou s’il se passe vraiment un truc, mais j’ai l’impression que, de plus en plus, on développe une espèce d’intolérance à la moindre prise de position franche et tranchée, comme si c’était à la fois une faute de goût et un crime d’affirmer une opposition, dans n’importe quel domaine.

Par exemple, je suis désolée, je vais encore revenir sur le projet de Constitution européenne dont j’ai déjà parlé, mais en gros, quand même, pendant toute la campagne du Parti socialiste avant son référendum interne, les partisans du « oui » nous répétaient, en substance, que, si on refusait la Constitution, on allait tous mourir. Par exemple, Pierre Moscovici, l’ancien ministre, disait : « Un non ouvrirait une crise majeure en Europe, un choc nucléaire suivi d’un hiver où l’herbe ne repousse pas tout de suite. » Rien que ça.

Ecouter la chronique sur le site d’ArteRadio

Au fond, ce qu’ils disaient, c’est que le PS ne pouvait pas rejeter le texte, parce que sinon, ça voudrait dire qu’il ferait son boulot de parti d’opposition, qu’il défendrait une politique de gauche, et ça, ce n’était pas imaginable. Ce serait la fin du monde, si le PS était de gauche et s’il faisait de l’opposition, quand même ! Créer une rupture avec la logique dominante, refuser de suivre le sens de la pente, c’est devenu impensable. D’ailleurs, l’éditorialiste Alain Duhamel a écrit que les gauchistes qui refusaient la Constitution avaient la «  religion de l’utopie ». Ce qui est mettre la barre de l’utopie assez bas, il me semble.

Mais avant ça, j’avais aussi été sidérée, l’été dernier, par certaines réactions au film de Michael Moore, Fahrenheit 9/11. On a beaucoup entendu dire que Michael Moore était un « manipulateur » ; dans Libération, Daniel Schneidermann a même écrit que Moore contre Bush, c’était une manipulation qui répondait à une autre manipulation. En somme, ce type faisait un film qui montrait de manière impitoyable comment les néoconservateurs américains s’étaient foutus de la gueule de la terre entière, comment ils lui avaient menti sans vergogne, comment ils l’avaient entraînée dans une guerre de pur caprice, comment les médias soi-disant objectifs et équilibrés avaient gobé et relayé tout ça... Il nous mettait le nez là-dedans, et tout ce qu’on trouvait à dire, c’est que c’était lui le manipulateur. Mais un type en colère, un type qui se révoltait, c’était forcément suspect. C’était forcément excessif et fâcheusement déraisonnable.

On dirait qu’on a tous intégré ce petit mécanisme d’autocensure qui fait qu’on se sent ridicule, naïf ou coupable dès qu’on s’oppose. Surtout coupable : on se demande tout de suite si on a bien le droit de dire ça, de penser ça, si on ne fait pas le jeu des méchants, comme si la guerre contre le terrorisme nous avait logé à chacun un petit Big Brother dans la tête. On ricane de la formule de Bush « qui n’est pas avec nous est contre nous », mais, au fond, on a reçu le message cinq sur cinq, et on s’y tient. La pression est tellement forte que chacun est poussé à voir toujours la paille dans l’œil du faible, et jamais la poutre dans l’œil du fort.

Sans même aller chercher du côté de la politique, il y a eu un peu le même genre de réactions pincées, cet automne, dans les commentaires autour du film d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri, Comme une image. Le film remet en cause certains comportements, certains réflexes sociaux. Et tout de suite, on a entendu : mais pour qui ils se prennent, c’est des donneurs de leçons... Dans le supplément cinéma du Nouvel Observateur, il y a eu une page entière incroyablement virulente contre Bacri. Ça disait en substance : il est haineux, il est méprisant, il faisait la gueule en recevant son prix à Cannes, et d’ailleurs il ne s’était même pas rasé pour la cérémonie, c’est un scandale.

Dans sa chronique de Madame Figaro, le romancier Marc Lambron parlait, à propos du film, de « complaisance dans le dolorisme ». Et il disait que la seule chose à en retenir, c’était l’actrice qui joue la femme de Bacri. Ce qui est plutôt comique, parce que c’est une jeune femme très mignonne, et le fait de ne remarquer que les gens qui correspondent aux canons de la beauté, c’est exactement ce que dénonce le film.

On a aussi beaucoup entendu dire que Bacri et Jaoui étaient « moralisateurs ». Mais moi, je n’appelle pas ça moralisateurs : j’appelle ça moralistes, ce qui est très différent. Un moraliste, c’est quelqu’un qui n’a pas peur de se mouiller et d’ouvrir sa gueule, ce qui, en général, fait sortir du bois les moralisateurs, justement, parce qu’ils ne le supportent pas. Ma plus grande trouille, en ce moment, vu comme les moralistes ont mauvaise presse, c’est qu’ils nous laissent seuls avec les moralisateurs.

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