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Journalisme Politique
L’Esprit d’Escalier de Mona Chollet, ép. 7
Article du 9 mars 2006

En général, quand un groupe d’éditorialistes cuisine un invité politique, à la télévision ou à la radio, j’éteins le poste. En fait, je crois que je me sens de trop. Ils sont entre eux, on sent qu’ils font partie du même monde, qu’ils ont la même logique, la même vision des choses. Ils parlent le même langage, ou plutôt le même non-langage.

Ecouter la chronique sur le site d’ArteRadio

Quand ils se retrouvent devant des micros ou des caméras, ça produit une sorte de ronron policé et mortellement emmerdant : les journalistes soumettent à leur invité un nombre de sujets archi-prévisibles, et l’invité les commente dans un subtil mélange de langue de bois et de formules-choc. Comme le rôle de chacun est réglé comme sur du papier à musique, la probabilité pour que quelqu’un dise quelque chose est à peu près nulle ; ce qui fait que je peux éteindre le poste en toute bonne conscience : je suis sûre de ne rien rater.

Quand il m’arrive quand même d’écouter, ce qui me rend dingue à chaque fois, c’est la manière dont les éditorialistes sont toujours en train de ramener leur invité au ras des pâquerettes dès qu’il essaie d’élever un minimum le débat. Les seules choses qui les intéressent, ce sont les conflits de personnes, les batailles d’influences, les ambitions individuelles... C’était particulièrement frappant un jour, il n’y a pas très longtemps, dans une émission de France Inter dont l’invité était Jean-Louis Debré.

Ses intervieweurs voulaient à tout prix le faire parler de la haine entre Chirac et Sarkozy. L’un d’eux lui avait même dit un truc comme : « Mais enfin, monsieur Debré, reconnaissez quand même qu’en politique, les questions d’hommes sont essentielles. » Et Debré avait répondu « peut-être, mais moi, ça ne m’intéresse pas », ce qui fait qu’ils lui étaient tous tombés dessus : « Comment ! Vous ne vous intéressez pas à l’essentiel ?! »

Alors bon, évidemment que Debré et les autres sont hypocrites quand ils prétendent ne pas s’intéresser aux questions d’hommes ; évidemment qu’ils ne pensent qu’à ça. Mais si on leur laissait le bénéfice du doute, au moins, on se donnerait une chance de parler d’autre chose. Après tout, quand on interviewe un écrivain, par exemple, on ne lui dit pas : « alors, ça a dû vous faire plaisir que Machin rate encore le prix Goncourt, non ? Parce que vous le détestez, avouez-le... »

On dirait que la politique, pour les journalistes spécialisés, ça consiste à identifier en permanence qui, dans la configuration du moment, est le mieux placé pour occuper la position du mâle dominant. Peut-être qu’on devrait parler de l’élection du mâle dominant de la République, d’ailleurs, ce serait plus clair. Déjà, ils ont cette manie de toujours parler du « patron » de l’UMP, du « patron » du PS... Tout ce qui les intéresse, c’est de savoir qui va être le patron.

Apparemment, ils conçoivent un peu leur rôle comme celui de l’éthologue qui observe les mœurs des grands singes dans leur réserve naturelle de l’Assemblée nationale. Dans cette logique, le débat sur la Constitution européenne au sein du PS, par exemple, s’est réduit à l’affrontement entre Hollande et Fabius, entre le rondouillard jovial et l’amateur de « Grosses têtes » et de carottes râpées : une image qui, entre parenthèses, a remplacé avantageusement celle du condamné dans l’affaire du sang contaminé.

Dès qu’on a tenu le gagnant, on a eu droit, dans Libération, au tableau comparatif entre Hollande et Sarkozy, dans la perspective de 2007, avec la photo des pieds de Sarkozy à côté des pieds de Hollande, la femme de Sarkozy à côté de la femme de Hollande... Les pieds, c’est un bon début, mais c’est un peu frustrant, quand même. D’ici la présidentielle, j’espère qu’on saura lequel des deux a la plus grosse, parce que les électeurs ont le droit de voter en connaissance de cause, il me semble.

Le résultat, c’est que la Constitution européenne, qui décide du sort de centaines de millions d’individus pour les décennies à venir (et qui les oblige, notamment, à privatiser leur mère si Bruxelles le leur demande), devient un simple prétexte. Elle n’intéresse les commentateurs que dans la mesure où elle va permettre de désigner le patron du PS, le patron de la France... Et ce qui les fascine, dans le choix du patron, ce n’est pas la politique qu’il mettra en œuvre et ses conséquences pour les électeurs, non, ça, on s’en fout : c’est juste de savoir devant qui les autres mâles devront faire acte de soumission.

Mais, bref : est-ce que ce serait vraiment trop demander, des commentateurs qui feraient leur métier en ayant en tête avant tout le souci de l’intérêt général, au lieu de simplement se laisser émoustiller par la fréquentation du pouvoir et passer son temps à jouer les colporteurs de ragots ? Moi, en tout cas, pour Noël, c’est ça que je voudrais : un autre journalisme politique.

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