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L’Esprit d’Escalier, épisode 3
La condescendance des Français...
par Mona Chollet
Article du 23 janvier 2006

Aujourd’hui, c’est ma troisième chronique, et je me rends compte que le fait de parler plutôt que d’écrire, ça met en jeu des choses vraiment différentes. C’est une expérience assez nouvelle pour moi, parce que jusqu’ici, j’avais plus l’habitude du journalisme écrit...

Et je me demande si, pour l’expression orale, je n’aurais pas un handicap de départ du fait que je ne suis pas française. Parce que ça ne s’entend pas forcément au premier abord, mais je ne suis pas française : je suis suisse. Alors déjà, vous remarquerez qu’on n’a aucune chance de bien parler quand on doit commencer par prononcer une phrase pareille : « je suis-suisse »... Ce n’est même pas une nationalité, c’est un bizutage permanent.

Mais plus largement, il y a une chose que tous les Suisses romands savent bien, et qui les bluffe complètement, d’ailleurs, c’est que les Français parlent mieux qu’eux. Vous prenez n’importe quel Français, quel que soit son âge, sa profession, sa classe sociale, vous lui collez un micro sous le nez, il vous fait un discours clair, intelligible, fougueux, convaincant, souvent spirituel, par-dessus le marché...

Ecouter la chronique sur le site d’ArteRadio

Vous faites la même chose avec un Suisse romand, il va hésiter, bredouiller, chercher ses mots... Et même s’il arrive à parler clairement, le plus souvent, ça restera un discours assez plat, sans aucun humour.

Evidemment, je ne suis pas la première à faire cette remarque. Quand je venais tout juste d’arriver à Paris, et que je me sentais un peu perdue, je relisais le livre de Ramuz, l’écrivain suisse, sur les douze années qu’il a passées à Paris, au début du siècle dernier. C’est un très beau livre, qui s’appelle Paris, notes d’un Vaudois. Lui aussi était complètement terrifié par l’éloquence des Parisiens - et notamment par le bagout de sa concierge, qui lui tenait la jambe dans l’escalier et qui lui donnait des complexes atroces.

Mais ce qui est intéressant, surtout, c’est la façon dont il expliquait les problèmes d’élocution des Suisses romands. Il disait, en substance : quand on parle français et qu’on est suisse, on est nourri par toute une culture qui fait référence à un territoire qui n’est pas le nôtre, et à une Histoire qui n’est pas la nôtre. Un Français qui lit Balzac, Hugo, Zola, Flaubert, il peut toujours se situer par rapport à ce qui est raconté : s’il est parisien, le cadre de sa vie quotidienne est le même que celui de ses lectures ; s’il habite en province, ça lui renvoie peut-être une image moins flatteuse, mais au moins, la province, c’est encore un lieu identifié : c’est sur la carte. Alors qu’un Suisse romand, lui, ne peut jamais se situer sur la carte, et ça fait qu’il ne sait pas très bien qui il est. Ramuz écrivait qu’il doutait à la fois de ce qu’il voulait dire et de ce qu’il était, « car, je cite, les deux choses n’en sont qu’une et on ne sait pas ce qu’on va dire quand on ne sait pas ce qu’on est  ».

Pour un Suisse romand, il y a quelque chose de très mystérieux et de très enviable dans l’assurance et dans la spontanéité des Français. C’est même la principale leçon que Ramuz avait retenue de son séjour à Paris : il disait que ça lui avait appris à assumer ce qu’il était. Après douze ans, il était retourné en Suisse, et il était devenu un écrivain résolument vaudois, en même temps qu’un écrivain universel.

Mais aujourd’hui, dans le contexte actuel, je ne sais pas si on peut encore tirer les mêmes conclusions qu’à son époque. Je me demande si les Français ne commencent pas à être un peu trop sûrs d’eux-mêmes. Ce qui me frappe, moi, c’est leur vision condescendante de toutes les autres cultures de la planète. C’est le fait qu’ils ne peuvent s’intéresser aux étrangers que quand ceux-ci clament leur amour de la culture française et répètent partout qu’ils lui doivent tout, qu’elle les a sauvés, là-bas, dans leur pays de sauvages...

C’est leur tendance à se gargariser de leurs grands et beaux principes, et de considérer que le fait de les avoir formulés les dispense de les appliquer, en quelque sorte. Ou même, plus inquiétant, c’est leur manière de déguiser leur chauvinisme et leur peur de l’autre en défense de valeurs universelles. C’est quelque chose que j’ai beaucoup de mal à comprendre, parce que, quand on vient d’un pays dont les principales contributions au progrès de l’humanité sont le secret bancaire et le couteau multilames, je vous assure que ça invite à l’humilité.

En fait, les jours où j’ai la folie des grandeurs, ce qui m’arrive quand même assez souvent, je crois que mon rêve, ce serait de rassembler tous mes compatriotes exilés en France, et que, ensemble, on apprenne aux Français à bégayer.

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