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Mona Chollet
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Le Sens du Secret
L’Esprit d’Escalier de Mona Chollet, ép. 1
Article du 9 janvier 2006

Comme je suis une jeune femme moderne, et que je sais que le devoir d’une jeune femme moderne, c’est de se tenir au courant des tendances, je dois avouer un truc, c’est que je lis des magazines féminins....


(Note : L’esprit d’escalier était la chronique que Mona Chollet tenait en alternance avec mon "J’ai Mal Là", sur Arteradio.com, en 2004-2005. Je suis heureux d’en publier les textes ici, avec l’aimable autorisation de l’auteur.
MW)

Ecouter la chronique en ligne sur le site d’ArteRadio


En fait, je les lis même tous, ou à peu près tous - on n’est jamais trop prudent, des fois qu’une tendance risquerait de m’échapper... C’est comme ça qu’il n’y a pas longtemps, en lisant Glamour, s’il vous plaît, j’ai appris que le grand must, maintenant, c’est de parler de sa vie sexuelle devant la machine à café avec ses copines de bureau.

Ce qui est censé donner ce genre de confidences enthousiastes et généreuses : « Ça y est, j’ai couché avec Stéphane. J’ai vite compris que ça allait être nul : quand un mec d’un soir te fait une heure et demie de préliminaires, c’est pas bon signe. » Ou alors, ce qui permet de ressusciter la vieille tradition du chœur antique, chère à Eschyle et à Sophocle, avec cette expression de réprobation unanime : « Quoi, il veut te sodomiser au bout d’une semaine !  »

Et là, il faut bien le dire, malgré ma soif de modernité sans limites, je freine des quatre fers devant la tendance, tel le cheval devant l’obstacle décidément trop haut pour lui. Je trouve ça absolument terrifiant, et il faut peut-être que j’essaie d’expliquer pourquoi.

Il me semble que parfois, dans la vie, vous êtes tellement chamboulé par ce qui vous arrive, ou par ce que vous ressentez, que ça vous étouffe et que ça vous déborde, et que du coup, vous avez beaucoup de mal à en parler. Vous pouvez réussir à en parler quand même, évidemment. Ça peut même être délicieux et passionnant de partager une expérience intime, parce que tout le monde a envie de savoir comment c’est pour les autres, et comment les autres se débrouillent avec la vie.

Mais sûrement pas devant une machine à café (et encore moins sur un plateau de télévision, ça va sans dire). Si vous arrivez quand même à en parler devant une machine à café ou sur un plateau de télévision, eh bien, il n’y a pas de miracle, ça veut dire que vous n’êtes plus chamboulé ou débordé par rien. Et ça, c’est vraiment sinistre.

Comment est-ce qu’on a pu en arriver là ? On en est au point où chacun non seulement accepte de laisser piétiner son intimité, mais désire qu’on la piétine, et même panique à l’idée qu’on ne la piétine pas, et à l’idée qu’on le laisse garder quelque chose pour lui.

Comment est-ce qu’on a pu passer de « on peut tout dire », qui est évidemment une libération, à « il faut tout dire », sans se rendre compte qu’il y a une différence énorme entre les deux ? C’était bien la peine de se débarrasser du confessionnal des curés, si c’était pour transformer la société entière en confessionnal géant...

Apparemment, on commence à prendre conscience du fait qu’on a perdu une espèce d’instinct de conservation psychique, et qu’on est vraiment mal barrés si on ne le retrouve pas très vite. Mais malheureusement, jusqu’ici, je n’ai encore vu aucune critique qui ne verse pas à un moment ou à un autre dans un discours réac et moralisateur. Par exemple, une psychanalyste, Monique Selz, a publié un livre qui s’appelle La pudeur, un lieu de liberté - chez l’éditeur Buchet-Chastel - où elle écrit que la contraception et le contrôle de la fécondité, c’est des formes de manques de pudeur, ce qui me paraît assez effarant.

Et dans Ouest-France, il y a quelques jours, Jean-Pierre Le Goff écrivait qu’il était « indisposé », entre guillemets, par les nombrils à l’air et les décolletés des adolescentes - alors que bon : on s’en fout royalement, de ce qui « indispose » ou non Jean-Pierre Le Goff. La seule chose qui compte, c’est de savoir si la fille qui montre son nombril, elle le fait parce qu’elle subit une pression sociale, ou parce qu’elle se sent bien comme ça, qu’elle est réellement fière de son nombril et heureuse de le montrer.

De toute façon, je ne suis pas sûre que c’est vraiment la « pudeur » qu’il faudrait défendre : étymologiquement, c’est un mot qui reste quand même très rattaché à la notion de honte. Peut-être qu’il vaudrait mieux parler de « sens du secret », ou quelque chose comme ça... Je ne sais pas encore exactement quel est le bon mot, mais en tout cas, ce qui est sûr, c’est que j’ai très envie de continuer à chercher.

Mona Chollet

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