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L’éthique dans les séries télé : une émission radio hebdomadaire en ligne sur Radio Créum
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Qu’est-ce qui menaçait les enfants, en Amérique et en France, dans les années cinquante ?
Odyssée, France Inter, 10 Juin 2003
Article du 14 janvier 2006

Eh bien vous me croirez si vous voulez, mais ce n’est ni la pornographie, ni la drogue, ni la violence, mais les bandes dessinées !

Au début des années cinquante, en Amérique, un psychiatre du nom de Fredric Wertham publie Seduction of the innocent (la séduction des innocents), un pamphlet dans lequel il affirme que la lecture des comic-books est responsable de la délinquance juvénile.

D’après lui, les jeunes lecteurs copient les crimes décrits dans les bandes dessinées. À la lecture de son livre, une commission sénatoriale auditionne les éditeurs de bandes dessinées et provoque la disparition d’un certain nombre de maisons.

La profession s’auto-censure et s’interdit de parler de certains sujets, jusque dans les années 70, lorsque dans un numéro mémorable le magazine Spider Man brave les interdits pour aborder la toxicomanie chez les jeunes. Peu à peu, les comics américains s’affranchissent de l’auto-censure et abordent des sujets adultes... dont je vous parlerai peut-être une autre fois.

Et en France ? Eh bien, en France c’était pire ! Le 16 juillet 1949, la loi n°49.956 crée un comité de lecture qui doit vérifier le contenu des publications destinées à la jeunesse. Celles-ci ne devaient en aucun cas présenter sous un jour favorable le « banditisme », le « mensonge », le « vol », la « paresse », la « lâcheté », la « haine », la « débauche » et (à partir de 1954) les « préjugés ethniques ».

En fait, cette vérification tient lieu de protectionnisme contre les bandes dessinées américaines puisqu’à la fin des années cinquante elles fustigent surtout des héros comme le Fantôme du Bengale et Tarzan. Certains auteurs voient là l’une des raisons pour lesquelles la production franco-belge des années 45 à 70 est si pauvre en personnages féminins.

Quelques exemples choisis vont vous permettre de comprendre à quel point cette censure était idiote. Sachez par exemple que Franquin, talentueux dessinateur qui reprit Spirou et créa plus tard le Marsupilami et l’inénarrable Gaston Lagaffe fut obligé un jour de gommer les armes de la main de deux personnages patibulaires, de sorte qu’on les vit menacer ses héros... avec leurs index.
Un album de Lucky Luke, qui n’est pas vraiment réputé pour avoir fait couler le sang, fut interdit à l’exportation parce qu’on y voyait Billy The Kid téter le canon d’une arme.

Dans le second album de Boule et Bill (les histoires d’un garçon et de son cocker, je vous les conseille si vous voulez faire la lecture à des petits de quatre à six ans - ensuite, ils les lisent tout seuls) fut accusé de cruauté parce que Bill, dans une planche, faisait l’hélicoptère avec ses oreilles. On chercha aussi des noises à certains albums de Buck Danny (sans doute parce qu’ils avaient pour héros des aviateurs américains) et Les légions perdues et La griffe noire, deux magnifiques aventures d’ Alix, héros romain du dessinateur Jacques Martin, furent interdits à l’étalage pour « incitation à la haine et à la violence ».

Mais l’une des plus odieuses censures de bandes dessinées frappa un magazine des éditions lyonnaises Lug, en 1970. Il s’agissait de Fantask, la première publication qui reprenait les héros des Marvel Comics, à savoir Les Quatre Fantastiques, L’Araignée et le génial Surfer d’Argent créés par trois immenses artistes, Stan Lee, Jack Kirby et John Buscema.

Après un courrier de la commission de censure, Fantask dut cesser sa publication au septième numéro, au grand désespoir de ses jeunes lecteurs. Trente ans après - autres temps, autres moeurs - la censure ne s’attaque plus aux super-héros, mais aux bandes dessinées dites érotiques.

En attendant, les lecteurs des comic-books honnis par les censeurs des années soixante-dix vont bien. J’en connais un qui donne ses Fantask à lire à ses enfants. S’il a été traumatisé, je pense que ça doit s’entendre, car il vous parle chaque matin, à 7.51, sur France Inter... [1]

Martin Winckler

Sur Fredric Wertham et la censure des Comics aux États-Unis :
http://art-bin.com/art/awertham.html

Sur la censure de la BD en France :
http://perso.club-internet.fr/poncetd/CENSURE/comicsdaily.htm

Et il n’est pas interdit, pour apprendre plus sur les comic-books, de consulter : Super Héros, par Martin Winckler, Editions du Chêne, 2003.


[1Enfin, il vous parlait. Et puis il a été victime... d’un Fredric Wertham français.

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