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Peut-on réparer une erreur judiciaire ?
"Odyssée", France Inter, 24 avril 2003
Article du 3 décembre 2005

Cette chronique faite en avril 2003 abordait le sujet de l’erreur judiciaire à l’occasion de la sortie d’un livre qui n’a pratiquement pas eu d’écho. Je le regrette. Car c’est le genre de livre qui incite à réfléchir au fonctionnement de la justice française....

Martin Winckler


En 1762 Jean Calas est supplicié sur la roue pour avoir tué son fils. Voltaire constate les incohérences du procès, alerte l’opinion publique et finit par établir, trop tard, malheureusement, que Calas était innocent.

En 1894, le capitaine Alfred Dreyfus est condamné au bagne à perpétuité pour espionnage. Le véritable coupable est identifié quelques années plus tard mais l’armée refuse de faire machine arrière. La campagne en faveur de la révision du procès, à laquelle Émile Zola participe activement, finit par obtenir l’annulation de la condamnation... en 1906.

Accusé du meurtre d’une fillette, Christian Ranucci, dont Gilles Perrault démonte le procès et la condamnation dans son livre Le Pull-Over Rouge, a été guillotiné en 1976, à l’âge de 22 ans, alors qu’il a toujours clamé son innocence.

Condamné en 1991 pour l’assassinat de Ghislaine Marchal, Omar Raddad a lui aussi été soutenu par un mouvement de protestation et été gracié par le président de la République. On attend la révision de son procès.

Ces affaires le démontrent, la justice n’est pas infaillible, elle a toujours été perfectible, et elle évolue avec le temps. Si ce n’était pas le cas, on continuerait à condamner sans preuve et à guillotiner sur la place publique. Mais malgré les progrès de la justice, en 2003, dans une démocratie comme la France, des erreurs peuvent être commises. Parce que nous ne sommes que des hommes.

Dans un monde idéal, les enquêtes criminelles seraient sans faille ; les instructions à charge et à décharge seraient parfaites ; les coupables seraient à tout coup identifiés et les procès serviraient seulement à déterminer leur peine. Mais, dans le monde réel, il arrive qu’on ne soit pas sûr de juger le coupable. Dans ce cas, le doute devrait bénéficier à l’accusé. Ce n’est pas toujours le cas.

Aujourd’hui, en 2003, comme Voltaire, Zola et Gilles Perrault l’ont fait avant lui, un journaliste nommé Jean-Michel Dumay prend la défense d’un homme qu’il croit innocent, dans un livre intitulé Affaire Josacine, le poison du doute. Je vous rappelle l’affaire : en 1994, une fillette meurt empoisonnée par du cyanure qui aurait été versé dans son sirop antibiotique. L’enquête conclut à un acte criminel.

Le suspect a toujours clamé son innocence et, bien qu’aucune preuve formelle n’ait été mise en évidence, il a été condamné à vingt ans de réclusion.

Depuis cinq ans, Jean Michel Dumay a enquêté en interrogeant la quasi-totalité des protagonistes et surtout, il a lu intégralement les quelque 2000 pages du dossier. Il ne voulait pas nommer un autre coupable, il voulait découvrir la vérité. Et son livre, stupéfiant, souligne à l’occasion de cette affaire beaucoup de failles dans la justice des hommes et en particulier le fait qu’un élément crucial, bien visible et extrêmement troublant (une écoute téléphonique entre deux protagonistes) est passé inaperçu de tout le monde.

A l’issue de son enquête, Jean-Michel Dumay formule une hypothèse très différente de celle qui a été retenue : non pas celle d’un crime, mais celle d’un accident, terrible mais malheureux, masqué par peur de la vérité. Son hypothèse est plausible, elle ne fait appel à aucune explication tortueuse mais seulement au bon sens. Je ne peux pas affirmer qu’elle est juste, mais parce qu’elle est solidement étayée par des faits - tous les faits, ceux-là même qui se trouvent dans le dossier de l’instruction - elle a de quoi ébranler les plus sceptiques.

Mieux vaut avoir dix coupables en liberté qu’un seul innocent en prison, dit-on. Mais si l’hypothèse de Jean-Michel Dumay est juste, ce qui a envoyé un homme en prison, ce n’est pas la justice, mais la colère, la précipitation, le manque de bon sens, et surtout le silence. Et c’est le silence qui le maintient en prison depuis neuf ans.

Pouvons-nous décemment nous élever contre l’iniquité de la peine de mort en Amérique ou contre les enlèvements d’enfants aborigènes en Australie sans envisager nos propres erreurs judiciaires ?

Lisez le livre de Jean-Michel Dumay. Je ne sais si vous serez convaincu par son argumentation, mais ce livre est une exemple remarquable de journalisme d’investigation, et il fait honneur à celui qui l’a écrit. Et si après l’avoir lu, vous pensez vous aussi qu’une injustice doit être réparée, alors dites-le, criez-le haut et fort.

Car que l’on s’appelle Voltaire ou Zola ou Dumay, face à une erreur judiciaire, écrire ne suffit pas. Même dans un pays démocratique comme la France, les citoyens doivent être nombreux et ils doivent crier fort, et longtemps, pour réparer une erreur judiciaire et faire libérer un innocent.

Jean-Michel Dumay, Affaire Josacine, Le Poison du Doute, Ed. Stock

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