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Juste après dresseuse d’ours - par Jaddo
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L’ "Examen National Classant" ou Comment pérenniser l’élitisme médical, "casser" les futurs soignants et détruire la médecine générale en France
par Martin Winckler
Article du 2 octobre 2005

L’examen national classant (ENC), qui donne à tous les étudiants en médecine l’accès à des postes de médecins en formation dans les hôpitaux français, a remplacé l’ancien concours de l’internat. Mais ce qui aurait pu être une mesure démocratique formidable est, en réalité, une catastrophe sanitaire et humaine, qui entretient et aggrave un élitisme bien éloigné des besoins sanitaires de la population et qui, à terme, aggravera les inégalités d’accès au soin.

Quelques explications : depuis 1968, tout étudiant en médecine est formé au contact des patients, au moins en tant qu’externe (étudiant hospitalier, autorisés à examiner les patients et à faire certains gestes thérapeutiques, mais pas à prendre en charge le traitement d’un patient).

Jusqu’en 2003, les étudiants qui le désiraient pouvaient, en outre, présenter le concours de l’internat. Ce concours, présenté dans trois régions sanitaires au maximum, permettait dans la région où l’étudiant avait été reçu et en fonction de son classement, de choisir chaque semestre un poste dans le service de son choix.

L’étudiant devenait alors un interne, véritable médecin-en-formation habilité à poser un diagnostic et à prescrire un traitement, sous la supervision d’un praticien hospitalier chevronné. [1]

L’internat était, depuis de nombreuses années, la seule possibilité de devenir spécialiste, car les reçus à ce concours pouvaient alors choisir les services qu’ils voulaient.

Il n’était certes pas inimaginable de présenter le concours d’internat quand on désirait faire de la médecine générale, et d’aller chaque semestre de service en service pour se former au mieux mais c’était peu fréquent, et souvent les étudiants qui faisaient ce type de choix étaient vus comme « prenant la place des spécialistes ». Les patrons de service préféraient, de plus, garder leurs internes plusieurs semestres pour les former à leur guise.

Bref, de fait, les futurs spécialistes présentaient l’internat ; les futurs généralistes s’en passaient très bien. Ils devenaient eux aussi internes, moins longtemps, pour un moins bon salaire, dans des hôpitaux moins réputés et dans des services moins spécialisés, ça n’en faisait pas pour autant des sous-médecins, car le soin est question d’attitude et d’engagement, et non de titre.

Mais pour décrocher l’internat, la plupart des postulants préféraient « sécher » leurs stages hospitaliers d’externes (quand on est au lit du malade, on n’est pas en train de bachoter). Ceux qui réussissaient pouvaient toujours se rattraper ensuite. Ceux qui échouaient avaient, en plus, perdu de précieux mois de formation au contact des malades.

Il y a quelques années, il est enfin venu à la conscience des politiques et des formateurs qu’une telle situation était discriminatoire. La médecine générale est censée être la spécialité la plus importante pour un système de santé national. Au nom de quoi les généralistes en formation bénéficieraient-ils d’une formation moins longue, de postes d’interne moins formateurs ou d’un moins bon salaire que les spécialistes en formation ?

Il a donc été décidé que tous les médecins en formation seraient internes et traités selon le même régime. La formation de base serait la même pour tous. Ceux qui le voudraient se spécialiseraient dans un second temps. L’internat est donc devenu obligatoire pour tous les étudiants.

Le bon sens aurait été d’instaurer un examen régional qualifiant - autrement dit, un contrôle des connaissances préalable à la prise de fonction de l’interne dans la région où il vit. Cet examen aurait supprimé la compétition entre les étudiants : ne seraient devenus médecins en formation que ceux qui auraient les compétences adéquates (c’est ce qui se passe en Angleterre et aux USA, par exemple). Au lieu d’être attribués en fonction des notes - qui n’ont rien à voir avec les capacités... les postes auraient pu être tirés au sort parmi tous les postes existants, et les étudiants auraient pu aller d’un grand hôpital à un petit et apprendre le plus de choses possibles dans le plus grand nombre de situations possibles. Ce n’était pas inconcevable, c’est ce qui est fait pour attribuer les postes aux externes.

Au lieu de cela, on a fait du nouvel internat un examen national classant. Ce qui veut dire que désormais, tous les étudiants passent l’internat pour tout le territoire national. Les conséquences perverses de ce système sautent aux yeux :

- la compétition entre facultés fait rage : les doyens de facultés reprochent désormais aux étudiants de ne pas être assez bien classés à l’ENC et de faire chuter le niveau de leur fac d’origine ! ! !

- le bachotage est redevenu la règle ("Si je suis mal classé, je vais me retrouver à six cents kilomètres de chez moi.")

- le choix des postes sur tout le territoire national entraîne des situations humaines absurdes : deux étudiants mariés peuvent très bien, par les aléas créés, ne trouver un poste que dans deux CHU distants de 1000 kilomètres ! Alors que l’éducation nationale ne nomme plus depuis longtemps les titulaires hors de leur région, les étudiants en médecine sont traités comme les instituteurs du XIXe siècle ! ! ! [2]

- les étudiants qui passent du temps à l’hôpital auprès des patients au lieu de bachoter sont, plus que jamais, dévalorisés : ils ne sont « pas assez bons » (scolairement parlant, s’entend) pour intégrer les postes hospitaliers « de pointe ». Le mépris de ceux qui ont « réussi » et seront spécialistes est encore plus fort pour ceux qui ont « échoué » et ne seront « que » généralistes (même s’ils l’ont choisi...)

Il est facile de comprendre pourquoi l’ENC est devenu un nouveau concours hypersélectif : parce que cela correspond à l’état d’esprit de la médecine de CHU, qui ne valorise que la compétition, l’agressivité et la technologie, aux dépens du soin le plus immédiat, de la relation médecin-patient, de l’entraide professionnelle.

Quand on sait que les autres soignants (infirmièr(e)s, sage-femmes, orthophonistes, kinésithérapeutes, psychologues, etc.) sont encore, systématiquement, méprisés par une immense majorité des médecins, doit-on s’étonner que ce mépris s’applique aussi aux étudiants en médecine... ? Appartenir à une "élite", à un club, ça n’est "sélect" que si ce club est très, très fermé...

Plusieurs contributions d’étudiants déjà publiées sur ce site se sont déjà fait l’écho de cette catastrophe. Voir la rubrique Soignants en formation, soignants en souffrance.

La dernière contribution en date sur ce thème vient de m’être envoyée par Emma, étudiante à Paris.

Son désespoir est aussi celui de centaines de futurs soignants, tentés de tout laisser tomber, à force de subir, l’une après l’autre, des frustrations stériles.

Et tout cela se passe en France, en 2005 !

La question que je pose est toujours la même : Comment peut-on prétendre apprendre à soigner à des personnes que l’on maltraite ?

Cela fait trente ans que je la pose. Jusqu’ici, je n’ai pas entendu un seul patron de CHU, un seul Doyen de faculté me donner la réponse.

Sans doute parce que cette question ne les concerne pas.

Marc Zaffran, médecin généraliste (72)

alias Martin Winckler

(1er Octobre 2005)


AFP :
Choix des filières d’internat : une "catastrophe" pour la médecine générale

27/09 17:13 : Des syndicats d’étudiants en médecine et de généralistes ont
estimé mardi que le choix par les étudiants de leurs filières d’internat,
qui s’est achevé lundi, constituait "une catastrophe" pour la médecine
générale, où un millier de postes n’ont pas été pourvus.

"La catastrophe annoncée pour la médecine générale a bien eu lieu", a
regretté dans un communiqué le Syndicat national des jeunes médecins
généralistes (SNJMG).

"C’est une véritable catastrophe démographique qui s’annonce, touchant des
régions déjà fragiles, comme la Lorraine, la Normandie ou la Picardie", ont
estimé pour leur part l’Association nationale des Etudiants en Médecine de
France (ANEMF) et l’ISNAR-IMG, intersyndicale d’internes, dans un communiqué
commun.

Selon ces syndicats, à l’issue de "l’amphithéâtre de garnison" lundi, au
cours duquel les étudiants en sixième année de médecine ont choisi leur
filière d’internat, ainsi que la ville où ils l’effectueront, 971 postes de
médecine générale sur plus de 2.000 proposés, n’ont pas été pourvus.

De nombreux étudiants préfèrent en effet se diriger vers des spécialités
plus prestigieuses et rémunératrices, comme la radiologie et la
dermatologie.

"Ce résultat est encore plus catastrophique que l’année précédente où plus
de 500 postes de généralistes n’ont pas été pourvus", relève le SNJMG.

Les deux syndicats d’étudiants et le SNJMG s’accordent pour déplorer la non
reconnaissance universitaire dont souffre la médecine générale, bien qu’elle
ait acquis le rang de spécialité.

Ils demandent qu’elle fasse l’objet d’un stage pendant la période
d’externat.

"Le DES (diplôme d’Etudes Spécialisées de Médecine Générale) est à ce jour
le seul dont la spécialité ne fait pas l’objet d’un stage pendant
l’externat. La médecine générale n’est pas choisie car pas connue", estiment
l’ISNAR-IMG et l’ANEMF.

Le SNJMG estime par ailleurs que la publication de la nouvelle Convention
médicale, le 12 février, a été une "humiliation" pour la médecine générale
et souhaite que la diversification des modes d’exercice de cette spécialité
soit "encouragée" et "valorisée".


[1Avant 1968, tous les étudiants en médecine n’avaient pas le droit d’être externes, ils devaient aussi passer le concours de l’externat. Ceux qui n’y réussissaient pas n’avaient... que le droit de regarder. Avant 1968, il n’était donc pas rare qu’un diplômé de la faculté de médecine n’ait jamais touché un patient.

[2Hélas, m’écrit une lectrice enseignante, de nombreux jeunes collègues professeurs de lycée collège sont
encore obligés aujourd’hui au XXIeme s de quitter leur région parce qu’ils n’ont pas
suffisamment de points pour rester dans leur région (ou académie) d’origine et il
leur faut parfois de très longues années de patience et parfois de solitude pour
pouvoir retourner dans leur région d’origine.

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