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L’éthique dans les séries télé : une émission radio hebdomadaire en ligne sur Radio Créum

Les séries TV et le soap opéra

Conférence donnée à l’université de tous les savoirs le 17/04/2004.


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Mais pourquoi les séries télévisées françaises sont-elles si mauvaises ?
Article du 11 septembre 2005

Presque invariablement, les journalistes qui m’interrogent sur les séries américaines me demandent pourquoi nous n’avons pas, en France, de productions de qualité comparable. Surtout quand on sait qu’il n’est pas nécessaire de traverser l’Atlantique pour voir des oeuvres de qualité, et qu’avec des moyens similaires, les chaînes britanniques (publiques et privées) diffusent des mini-séries en six épisodes d’une énergie et d’un punch épatant - des séries de facture classique comme « Poirot » ou « Sherlock Holmes » à des oeuvres furieusement contemporaines comme « MI5 », « Bob & Rose » « State of Play » ou « La Fureur dans le sang ». En réponse à un message envoyé par une lectrice, voici un petit échange sur ce thème, suivi par l’opinion d’un jeune scénariste français.

MW.


Illustrations : la distribution de NYPD Blue et (passez votre souris sur l’image) celle de la série française qui se voulait son "clone", P.J....


Si je vous écris, c’est que j’ai réalisé pourquoi les séries américaines sont bien meilleures que les françaises...! La différence vient des acteurs ! Les acteurs américains sont exellents, leurs crédibilité est sans équivoque !! (...) la télévision française est mauvaise, et les séries télé le sont encore plus. De mauvais acteurs de mauvais scénarios, il est évident que sans bon acteurs, nous ne pourrons jamais rivaliser avec les séries américaines...

Anne

Réponse de Martin W.

Il me semble plutôt que tout commence par le scénario. A la télévision américaine, le scénariste est roi : il écrit des histoires audacieuses, il choisit les acteurs pour incarner ses histoires, et les réalisateurs pour les mettre en images. Bref, tout se conjugue pour servir l’histoire, comme un orchestre dirigé par un chef qui serait également le compositeur, ou qui en tout cas travaillerait en étroite collaboration avec lui. La créatrice de "Gilmore Girls", une des séries les plus cohérentes du moment, Amy Sherman-Palladino, en est également la productrice exécutive et l’une des principales réalisatrices. Rob Thomas, créateur de l’excellente "Veronica Mars" (encore inédite en France) est également réalisateur de sa série. Et il choisit ses acteurs, comme le fit Joss Whedon il y a 10 ans pour Buffy avec un goût très sûr, pour servir les histoires qu’il raconte.

Idem pour les scénaristes producteurs de "Once and Again", ou de "House, MD", de "Homicide", etc. Beaucoup de scénaristes d’"Urgences" ont mis en scène leurs scénarios, David Milch, créateur-scénariste de "NYPD BLue", passait beaucoup de temps à diriger les comédiens sur le plateau avant qu’ils tournent , et si David Kelley ne réalise pas, il travaille toujours avec les mêmes réalisateurs, et souvent avec les mêmes acteurs. Et c’est parce qu’Alan Ball, créateur de « Six Feet Under » ou Marc Cherry, créateur de « Desperate Housewives » tiennent fermement les rènes artistiques de leurs séries que celles-ci, alors même qu’elles semblent décrire des milieux extrêmement « américains », frappent par leurs qualités et acquièrent une valeur universelle, appréciable hors de leur pays d’origine.

Notez bien que je ne suis pas un inconditionnel des séries américaines, dans lesquelles il y a du très bon et du très mauvais, comme dans toutes les oeuvres artistiques de masse, qu’il s’agisse de littérature, de cinéma, ou de bande dessinée. Je ne crois pas non plus que le succès d’une série soit un gage de qualité. Alors que CSI/Les Experts est une oeuvre tout à fait remarquable, son clone CSI : Miami/Les Experts : Miami est, malgré l’argent qu’elle coûte, une production sans âme, répétitive, et interprétée par le plus mauvais acteur américain actuel en la personne de David Caruso. Mais on envie une télévision qui permet au même producteur (Jerry Bruckheimer) de mettre à l’antenne ces deux séries hyper-populaires ET deux créations moins spectaculaires, moins remarquées en France, mais d’une immense richesse comme Cold Case, dont la 2e saison recommence sur Canal + le 15 septembre 2005 et Without a Trace/FBI Portés Disparus, diffusée cet été sur France 2.

Le "secret" de cette réussite est, au fond, tout simple. Les séries américaines de grande qualité sont toutes à l’image de la série classique Mission : Impossible : un travail d’équipe autour d’une tête pensante, mais où chaque personne et chaque geste compte (il n’y a pas de petit rôle, il n’y a pas de petite fonction) pour obtenir un résultat aussi proche que possible de la perfection, en accord avec le scénario/le complot (en anglais, "the plot", terme qui désigne les deux) tel qu’il a été rédigé.
Tout ceci est également valable pour les séries anglaises, et remonte à lune tradition du théâtre qui remonte à Shakespeare. Le spectacle, c’est beaucoup de travail, beaucoup d’humilité, beaucoup de travail, beaucoup de solidarité, beaucoup de travail, et beaucoup de respect pour le travail des autres et pour le public.

En France, en revanche, règne le « chacun pour soi » : la partition du compositeur (scénariste) est réécrite, reformatée, nivelée au plus bas par des non-musiciens (les producteurs et responsables de chaîne), puis dirigée par un chef d’orchestre (le réalisateur) qui, lorsqu’il n’est pas sans talent et imbu de lui-même, doit « réorchestrer au format » sans respect de l’esprit de la partition. Souvent, les musiciens sont de mauvais acteurs, choisis par le propriétaire de la salle (la chaîne) sur des critères qui n’ont rien d’artistique ; ils n’en font qu’à leur tête, en ne respectant ni le chef d’orchestre, ni la musique qu’on leur demande de jouer... ni le public.

En Amérique, la compétition entre les chaînes fait du public le seul juge, finalement, de la pérennité d’une série. Comme il y a des publics, et comme ces publics sont respectés, on trouve des séries de qualité et de profondeur différentes pour des publics différents - dans la tranche d’âge 18-49 ans, celle qui est doté du plus fort pouvoir d’achat. Sans distinction de sexe, mais en tenant compte du milieu socio-culturel.

Cette notion de multiplicité des publics n’existe pas en France où on continue à ranger l’ensemble du public de télévision sous l’expression "ménagère de moins de 50 ans". Et de fait, que montrent les publicités aux heures de grande écoute ? Des produits ménagers, des produits alimentaires, des voitures que les hommes veulent arracher aux femmes, des parfums et des cosmétiques, des serviettes hygiéniques, du fromage au fines herbes ou du savon-pour-l’hygiène-intime-parce-qu’on-ne-se-fait-pas-sa-toilette-intime-comme-on-se-lave-les-pieds Mais si l’est facile de brocarder avec hauteur la "pudibonderie" de la publicité américaine, peu de gens s’insurgent contre la vulgarité de la publicité à la française. Cette vulgarité, n’est-elle pas pourtant la marque d’un profond manque de respect pour les personnes qui, en principe, vont acheter les produits qu’on leur présente ?

Il s’agit bien d’un manque absolu de respect envers le public puisque la censure (par la coupe ou l’omission d’épisodes) et la discrimination artistique et sociale (Dallas mal doublée tôt le matin ; A la Maison Blanche ou Six Feet Under, plus ou moins bien doublées, tard dans la nuit) sont monnaie courante dans notre beau pays. Qu’on ne parle pas de la "médiocre qualité" des fictions américaines quand on se refuse à diffuser les meilleures aux heures de grande écoute, sauf l’été...

J’entends souvent les Français se plaindre du fait qu’en Amérique les programmes sont interrompus toutes les 11 minutes par des écrans publicitaires. Ce qu’ils n’arrivent pas à comprendre, c’est que ce rythme infernal est précisément ce qui oblige les scénaristes à inventer des histoires haletantes - qu’on ne quittera pas d’un coup de télécommande au moment de la pub. Je n’entends jamais, en revanche, les Français se plaindre de la raideur cadavérique des scénarios et de la réalisation de nos fictions hexagonales...

Deux poids, deux mesures.

A mon sens, les acteurs de série ne sont que la partie visible, émergée de l’iceberg. Mais la qualité (ou le manque de qualité) de cette partie visible en dit long sur l’ensemble.

Martin Winckler

Commentaire d’Antoine, scénariste.

Désigner les acteurs comme responsables de la piètre qualité des fictions télé françaises, c’est un peu comme accuser l’employé de Macdo d’être responsable de la malbouffe. Il y a plein d’excellent comédiens en France, quelques-uns sont connus, beaucoup ne le sont pas . Les télés françaises ne les utilisent pas, ou peu et mal. Elles préférent attirer le regard en mettant sous les projecteurs quelques « grosses » stars qui donneront un vernis de prestige à des fictions ampoulées et indigestes, ou stariser une comédienne quelconque le temps d’un été ou d’une demi saison en la mettant en couverture de Télé 7 Jours.

On "créé" ainsi une star artificiellement pour attirer l’audimat. Pendant ce temps là, les autres comédiens -les vrais -,les seconds et troisième rôles, et même les figurants - sont de pauvres soutiers qui courent de casting en casting entre deux petits boulots.

Pour attirer de bons comédiens, il faut déjà avoir un bon scénario, de bons personnages, bien caractérisés et de bons dialogues. Ensuite il faudrait de bonnes agences de casting. Et là, le bât blesse sérieusement. C’est beaucoup du copinage. Ensuite, les réalisateurs ne s’y investissent pas et laissent faire des armées d’assistantes qui attribuent les rôles comme on bouche des trous, parce qu’il n’y a que les comédiens vedettes qui comptent. C’est le parcours du combattant pour les comédiens, qui, comme le serf venant demander s’il n’y a pas de travail pour lui au château, se retrouvent souvent confrontés à des attitudes méprisantes et hautaines. (Des anecdotes qui vont dans ce sens, j’en ai...).

Et comme souvent, si on l’engage, on lui fait presque comprendre que c’est un privilège, qu’il a de la chance, qu’il peut dire merci, qu’il doit sortir à reculons en courbant la tête... J’exagère un peu, mais pas tant que ça. Il faut voir aussi comment (souvent) on les fait bosser : pas de répétitions, pas de direction d’acteur, des réalisateurs sans talent qui n’ont aucun respect pour eux... Si les attitudes, les volontés changeaient en amont, on pourrait vraiment tirer des conclusions sur la qualité des comédiens français...

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