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Juste après dresseuse d’ours - par Jaddo
Les médecins, les patients, et tout ce qui s’ensuit... > Questions d’éthique >


Un président hors course et qui ne le sait pas, on en fait quoi ?
un texte de médico-politique-fiction de Martin Winckler et des précisions constitutionnelles de Salomé Viviana
Article du 10 septembre 2005

Le 8 septembre 2005

Allez, je vais me risquer à faire de la médecine-politique-fiction...

En tant que citoyen, j’ai appris comme tout le monde que Jacques Chirac avait souffert d’un « petit » accident vasculaire cérébral (AVC) ayant entraîné des troubles de la vision d’un œil. Seulement, en tant que médecin, je me pose des questions, vous voyez...

D’abord parce que « petit », ça veut généralement dire (en langage médical) « ischémique » (un vaisseau s’est bouché) plutôt que « hémorragique » (un vaisseau s’est rompu). En effet, un bouchon vasculaire est susceptible de faire moins de dégâts (la circulation est simplement coupée sur le territoire de ce vaisseau sanguin) qu’une hémorragie, car le sang se répand dans la boîte crânienne (qui n’est pas extensible) et comprime les tissus environnants.

Or, le médecin-chef a ensuite annoncé que le président gardait « Un tout petit hématome ». Hématome, ça veut dire saignement, donc accident hémorragique. Donc, il est pas si petit que ça. Et surtout, la grande différence, c’est qu’un accident hémorragique, parce qu’il reste ce foutu hématome, est beaucoup moins susceptible d’être « passager » qu’un accident ischémique. L’hématome, il s’en ira pas. Alors, les tissus qu’il comprime, ils vont pas récupérer comme ça. C’est du cerveau, pas de l’os ou du muscle...


Illustration : coupe de cerveau faite par IRM et montrant, à droite, limage d’un AVC ayant entraîné des troubles de la parole...


Ensuite, des « troubles » de la vision, ça ne veut rien dire. Ca peut être « ne plus voir du tout » (d’un œil), voir partiellement, voir double, etc. De plus, si JC a fait un accident hémorragique, il est très possible qu’il n’ait pas seulement des troubles de la vision. Ça a pu commencer par ça. Il n’est pas sûr que ça se soit arrêté là.

Dans le Nouvel Obs on pouvait lire :
Le "petit accident vasculaire" qui a entraîné l’hospitalisation du Président Chirac évoque un incident purement oculaire ou bien un incident d’origine vasculaire qui impose un traitement mais "n’entrave pas la capacité de travail ou la vie", a estimé samedi le Pr Jean-Claude Daubert, président de la Société française de cardiologie.

Interrogé par France Info sur la signification du bref communiqué concernant l’hospitalisation du Président, le Pr Daubert estime que "Cela évoque un accident purement oculaire causé par un incident sur une veine de l’oeil", incident qui entraîne un " trouble oculaire unilatéral" et qui, avec un traitement, est "réversible en quelques jours".

L’autre possibilité, estime-t-il, c’est un petit incident vasculaire qui est dû à un caillot sur une artère cérébrale qui touche la vision. Avec un traitement aux anti-coagulants, cela devrait évoluer spontanément dans le bon sens. C’est un accident relativement fréquent et ni l’incident ni le traitement "n’entravent la capacité de travail ni la vie", a dit le Pr Daubert.

J’adore ce type de commentaire, très typique des médecins français : ils font des hypothèses diagnostiques et des pronostics sans avoir vu le patient. Et vous remarquez qu’il évoque des troubles ischémiques (un caillot), pas des troubles hémorragiques... Si JC a fait un AVC hémorragique, j’espère qu’on lui a pas collé des anti-coagulants, car ça a fâcheusement tendance à aggraver les choses...

Eh bien, moi aussi, j’ai des hypothèses à formuler. Mais pas à partir d’un diagnostic sur lequel je n’ai aucun élément, à partir de questions que tout le monde est en droit de se poser.

Quelle est la situation neuroanatomique de ce « petit accident » ? Autrement dit : quelles zones du cerveau ont été touchées ? L’IRM peut le dire, et on lui en a fait une, car c’est comme ça qu’on a vu l’hématome dont le médecin-chef des armées a parlé...

Quelles fonctions cérébrales ont été touchées ? (Autrement dit : qu’est-ce qu’il a comme « troubles » ?) La vue ? La motricité (de la main, d’une jambe, de la bouche) ? A-t-il des troubles de la parole ? (C’est ce que disent certaines rumeurs ?) A-t-il des troubles de la compréhension ? Je veux dire : en plus de sa surdité (qui ne s’est peut-être pas arrangée...)

La dernière question est celle du pronostic, du futur de cet AVC.
Tout AVC évolue en deux phases :
- l’installation des symptômes ; hémorragie et ischémie s’accompagnent d’un oedème qui comprime les tissus environnants et provoquent des troubles ;
- la disparition des symptômes, qui peut être plus ou moins rapide. Certains symptômes d’AVC disparaissent très vite (en quelques heures ou quelques jours) sous l’effet de médicaments adaptés, ou spontanément ;

Quand des symptômes ne commencent pas à disparaître dès les premiers jours de traitement, on est en droit de penser qu’ils ne disparaîtront pas du tout ou qu’il en restera des séquelles durables. Or, ça fait sept jours que JC est au Val de Grâce et depuis deux jours, plus de communiqué. S’il avait complètement récupéré (comme on l’annonçait au moment de son hospitalisation), on se ferait un plaisir de l’annoncer. Il devrait d’ailleurs pouvoir le dire lui-même : une caméra de France Télévision et un micro, ça s’installe très simplement dans une chambre d’hôpital, et les citoyens ont le droit d’être rassurés par le chef de l’Etat en personne. Et si on (Villepin) peut lui parler au téléphone, pourquoi ne donne-t-il pas une interview par téléphone ?

Le fait que le même Villepin (je crois) ait vu JC à l’hôpital, debout, marchant dans sa chambre, n’est pas rassurant en soi. S’il ne voit pas bien et ne parle pas distinctement, comme en plus on sait qu’il n’entend pas bien non plus, un président privé de l’ouïe de la vue et de la parole n’est pas très opérationnel.


Et si... ? - Un petit scénario cauchemardesque...

Et là je me fais un film tout simple : et si les choses étaient aussi compliquées qu’elles le sont quand n’importe qui fait un AVC [1], toute la classe politique de droite (et peut-être aussi de gauche) serait peut-être très très embêtée.

Car, personne, je dis bien : personne ne peut prévoir si les troubles entraînés par un AVC vont ou non disparaître. Et si le Président gardait des séquelles de son AVC, comme je connais les médecins français, ils auraient peut-être du mal à dire au Président de la République « Vous ne récupèrerez pas ce que vous avez perdu. » Et s’ils avaient le courage de le dire, ceux à qui ils le diraient auraient probablement du mal à l’entendre. Je veux dire : à l’avaler.

Si le président ne pouvait plus s’exprimer clairement, par exemple, à cause d’une aphasie [2] il ne pourrait peut-être même pas dire... qu’il veut lâcher les rènes. Et qui alors, prendrait la responsabilité de lui faire comprendre qu’il ne peut plus diriger le pays ?

S’il n’avait que des séquelles légères, mais visibles (une paralysie faciale, un trouble de l’élocution, une boîterie), serait-il encore présentable et crédible en tant que chef de l’Etat ? Le pays accepterait-il que le Président ne s’adresse plus jamais à lui, ne reçoive plus un autre chef d’Etat, ne fasse plus de voyage à l’étranger ? Un timonier qui ne peut plus se montrer à la barre, est-il encore le timonier ?

Un président hors service, c’est le souk ! Il faut faire une déclaration officielle de vacance du pouvoir (voir plus bas) ; le président du Sénat doit prendre le relais ; il faudrait organiser des élections présidentielles... et personne n’a jamais prévu que ça viendrait si vite...

Lorsqu’un président meurt brutalement, c’est triste, mais on sait quoi faire, Pompidou nous l’a appris. Mais un président diminué et qui ne le saurait pas [3] ou qui - à Dieu ne plaise ! - ne voudrait pas l’admettre, et à qui on n’oserait pas enlever les rènes du char de l’état parce qu’il s’y accroche, ce président-là, on en ferait quoi ?


Heureusement, bien sûr, tout ça, ce n’est que de la médecine-politique-fiction... Ah, quand on laisse l’imagination galoper, on sait jamais où elle s’en va !!!

Ce qui m’étonne un peu, c’est que les journalistes politiques n’aient pas fait le même cauchemar... Ils n’en parlent pas du tout dans leurs pages. C’est vrai, j’oubliais. Ils ne racontent que la réalité. Et (j’ai constaté ça dans les locaux de France Inter) [4], ils se gardent bien de laisser leur imagination galoper.

Moralité :
George Bush a eu droit à Katrina
Jacques Chirac a droit à un AVC.

Je ne crois pas à la justice immanente. Si elle existait, elle frapperait plus souvent que ça, les riches et les puissants, et pas les pauvres et les démunis. Mais décidément, le poète Robert Burns (1759-1796) avait raison quand il écrivait :

The best laid schemes o’mice an’men gang aft a-gley
Les plans les mieux fourbis des souris et des hommes tombent souvent à l’eau

Martin Winckler


Quelques précisions constitutionnelles

par Salomé Viviana

Art. 7. - (...) En cas de vacance de la Présidence de la République pour quelque cause que ce soit, ou d’empêchement constaté par le Conseil Constitutionnel saisi par le Gouvernement et statuant à la majorité absolue de ses membres, les fonctions du Président de la République, à l’exception de celles prévues aux articles 11 et 12 ci-dessous, sont provisoirement exercées par le Président du Sénat et, si celui-ci est à son tour empêché d’exercer ces fonctions, par le Gouvernement.

En cas de vacance ou lorsque l’empêchement est déclaré définitif par le Conseil Constitutionnel, le scrutin pour l’élection du nouveau président a lieu, sauf cas de force majeure constaté par le Conseil Constitutionnel, vingt jours au moins et trente-cinq jours au plus après l’ouverture de la vacance ou la déclaration du caractère définitif de l’empêchement.

Commentaire : si le Président n’est plus en état de gouverner, la procédure normalement prévue est que le gouvernement (donc, ses proches, pour certains candidats éventuels à la succession) saisisse le Cons Cons (comme disait le Canard Enchainé quand j’étais jeune !) ; il faut ensuite que le Cons Cons statue à la majorité absolue sur l’empechement définitif - une gageure quand on sait comment sont nommés les membres dudit conseil.

Art. 56. - Le Conseil Constitutionnel comprend neuf membres, dont le mandat dure neuf ans et n’est pas renouvelable. Le Conseil Constitutionnel se renouvelle par tiers tous les trois ans. Trois des membres sont nommés par le Président de la République, trois par le Président de l’Assemblée Nationale, trois par le Président du Sénat.
En sus des neuf membres prévus ci-dessus, font de droit partie à vie du Conseil Constitutionnel les anciens Présidents de la République.
Le Président est nommé par le Président de la République. Il a voix prépondérante en cas de partage.

A titre indicatif (car je le rappelle, nous sommes toujours dans une situation imaginaire, hypothétique, virtuelle...), sont actuellement membres du Cons Cons (liste trouvée à cette adresse)

- Pierre MAZEAUD, nommé par le Président de la République en février 1998 ; nommé Président par le Président de la République le 27 février 2004
- Valéry GISCARD D’ESTAING, membre de droit,
- Simone VEIL, nommée par le Président du Sénat en février 1998
- Jean-Claude COLLIARD, nommé par le Président de l’Assemblée nationale en février 1998
- Olivier DUTHEILLET de LAMOTHE, nommé par le Président de la République en mars 2001
- Dominique SCHNAPPER, nommée par le Président du Sénat en mars 2001
- Pierre JOXE, nommé par le Président de l’Assemblée nationale en mars 2001
- Pierre STEINMETZ, nommé par le Président de la République en février 2004
- Jacqueline de GUILLENCHMIDT, nommée par le Président du Sénat en février 2004
- Jean-Louis PEZANT, nommé par le Président de l’Assemblée nationale en février 2004

Salomé Viviana, juriste


[1Il faut vraiment être politicien pour penser que le public ne sait pas ce qu’est un AVC, quand tout le monde a eu un grand-père aphasique ou hémiplégique dans sa famille

[2Un trouble de la parole d’origine neurologique.

[3Certaines personnes atteintes d’aphasie ne se rendent pas compte de leur état...,

[4Commentaire d’un visiteur du site : "C’est pas avec des textes comme ça qu’il va se faire réembaucher par France Inter, le Winckler"...

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