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Le rire de Zorro
- Le rire de Zorro (extrait)

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Zorro, héros-guérillero
Un article publié par ’Le Figaro’
Article du 17 août 2005

Le Figaro m’a demandé un article sur Zorro qui a été publié (partiellement) dans ses pages le jeudi 11 août 2005.

En voici le texte intégral.

MW

Au tournant des XIXe siècle et XXe siècles, les héros de littérature populaire - de Lagardère à Arsène Lupin en passant par le Comte de Monte-Cristo, Rocambole ou Jean Valjean, changent d’identité pour échapper à leurs ennemis, revenir et se venger. Mais l’idée du héros travesti - dont le costume cache l’identité - apparaît en 1905 en Angleterre dans des récits méconnus en France : les aventures du Mouron Rouge (en anglais : The Scarlet Pimpernel).

Ce mystérieux personnage imaginé par la Baronne Orczy n’est autre que Sir Percy, un Lord britannique. Le visage masqué de rouge, il traverse la Manche pour aller arracher les aristocrates Français à la guillotine, nargue la police, n’hésite pas à voler aux riches pour donner aux pauvres, bref : il brave l’ordre établi.

En 1919, dans The Curse of Capistrano, feuilleton de l’écrivain de western Johnston McCulley publié dans le magazine populaire The All-Story, le jeune Diego Vega, riche aristocrate californien, explique : « Dès l’instant où j’endossais la cape et le masque, la part de don Diego qui était en moi disparaissaient. Mon corps se redressait, un sang nouveau irriguait mes veines, ma voix devenait plus forte et plus ferme, je m’enflammais ! Au moment où je les enlevais, je redevenais le nonchalant don Diego... » Zorro est né.

Ouvertement inspiré par le Mouron Rouge, McCulley crée un personnage universel, celui d’un riche héritier terrien voué à la défense des opprimés dans la Californie des débuts du 19e siècle. Tout en préservant le secret de son identité réelle son nom-totem (zorro signifie « renard » en espagnol) enveloppe le personnage d’attributs signifiants ; la vivacité qui le rend insaisissable, l’intelligence qui lui permet de tromper ses ennemis, la nuit qui le voit agir sans être vu.

Signe des temps, ce héros dont le « nom-dit-l’être » prend sa vraie dimension un an plus tard au cinéma (voir encadré), alors même que monde devient un lieu d’images mouvantes, omniprésentes, dominatrices. La marque des dictateurs d’hier et d’aujourd’hui, est leur portrait affiché partout. Les tyrans affectent de se montrer à visage découvert mais cachent la réalité sous des images retouchées et, pour préserver les apparences, musèlent toute autre représentation. Or, avant même que les grandes dictatures du XXe siècle ne monopolisent les écrans, Zorro apparaissait comme le premier guerillero. De fait, depuis 1919, on a tourné des Zorro sur tous les continents, y compris en Asie !

Lorsqu’un héros est humain et dénué de pouvoirs surnaturels, travestissement et identité secrète permettent toutes les illusions, tous les tours de passe-passe, tous les raccourcis. Au lieu de s’avancer à visage découvert, Diego choisit par défi de changer son apparence et fait de son corps transformé, animal, le symbole de la contestation face au pouvoir en place. Le duo Diego/Zorro est un paradoxe incarné : fils chéri d’une famille riche, son éthique le pousse à mettre son bras, son énergie, son éducation au service des plus démunis, envers et contre le milieu qui l’a engendré. Notre aspect extérieur trahit le milieu dont nous sommes issus et conditionne le comportement des autres à notre égard. En se travestissant, Diego honore secrètement un père lui aussi révolté par l’arbitraire. Et s’il cache son visage, c’est aussi parce que le masque dit ce qu’il est vraiment : son anti-conformisme, ses révoltes, son idéal. Sous le costume de Zorro (peut-être le plus porté au monde par les petits garçons), tout homme peut, hors des conventions sociales, tenter de changer le monde.

Le héros bondissant, aux deux noms révélateurs (il se nomme aussi « Di-Ego » ! [1] ) et à l’identité réversible et son jeu fécond autour de la filiation, de la loyauté et de la transmission - surtout dans la merveilleuse série télévisée Disney des années 50 - imprégneront puissamment bon nombre de héros populaires nés par la suite en Amérique : à la radio (The Shadow), au cinéma (The Lone Ranger) et dans la bande dessinée. Des héros de comic-books aujourd’hui mondialement connus (Batman, Spider-Man - tous deux porteurs de noms-totems) doivent énormément à Zorro. Dès les années 40, le dessinateur Bob Kane et le scénariste Bill Finger, créateurs de Batman, revendiquaient cette filiation ouvertement en déclarant que Bruce Wayne, le play-boy milliardaire qui devient un homme chauve-souris pour terroriser les criminels est un Zorro urbain et moderne.

À la télévision, au tournant du millénaire, Angel, vampire doté d’une âme créé par Joss Whedon dans Buffy the Vampire Slayer, affronte le mal dans les rues sombres de... Los Angeles, la ville de Zorro. Qui est son ennemi juré ? Le pouvoir établi, incarné par Wolfram & Hart, maléfique cabinet juridique au service des puissants. De son côté, Angel symbolise tout le trouble de la double identité : jeune Ecossais décadent, il a choisi de devenir Angelus, vampire sanguinaire mû par ses désirs ; lorsqu’une malédiction lui rend son âme, il devient Angel et lutte aux côtés des hommes : à présent, c’est sa conscience qui le guide. Mais, de même que son faciès de vampire peut brusquement masquer son visage humain, Angel redoute à chaque instant de voir Angelus, son alter ego maléfique, prendre le dessus.

Car le risque constant que court le héros à la double identité n’est pas d’être démasqué - il serait désarmé, mais sans perdre son âme. Le risque, c’est de succomber au « côté obscur » qu’il porte en lui. L’épisode III de Star Wars le montre en « négatif » : lorsqu’ il sacrifie sa conscience au pouvoir, Anakin le rebelle disparaît sous le masque noir de Darth Vader.

Le mal et le bien ne sont pas des entités distinctes, ils coexistent en chacun de nous, quelles que soient les apparences. Depuis bientôt cent ans, Zorro et ceux qui lui ressemblent nous montrent que seuls nos actes nous donnent un sens.

Martin Winckler


[1Notons à ce sujet que Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient de Sigmund Freud a été publié en 1905, la même année que Le Mouron Rouge...

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