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Singin’ in the rain
par Marie
Article du 3 avril 2005

Il y a un an, Marie nous a confié un texte intitulé Pardon me, your teeth are in my neck dans lequel elle relatait sa douloureuse expérience face à une personnalité manipulatrice.

Le texte présent en est la suite et il apporte un éclairage tout à fait impressionnant à la manière dont on "cicatrise" après s’être arraché(e) à un manipulateur. Ca ne se fait pas sans peine, mais ça se fait. Marie nous le raconte.

Martin Winckler

Je savais qu’il me faudrait du temps pour m’en remettre.

Au moment où j’ai écrit « Pardon me, your teeth are in my neck », je venais de m’enfuir. Car il s’agissait bel et bien d’une évasion. A partir du moment où je m’étais retrouvée face à une incapacité totale de communiquer doublée d’une agressivité grandissante, je n’avais pas trouvé d’autres solutions. Alors j’avais fui, comme on fuit devant un danger imminent, comme on fuit pour sauver sa peau.

J’ai couru ; couru à perdre haleine. Comme dans un film à suspens. J’avais peur d’être rattrapée ; je savais mon poursuivant suffisamment malin pour ne pas avoir besoin de courir pour me rattraper.
Pour tout dire, j’étais terrifiée. Pendant plusieurs mois, je me suis sentie comme une proie en fuite ; je ne cessais de courir. Ma tête était encombrée en permanence de réminiscences désagréables et d’angoisses. J’avais peur de la voir arriver chez moi, qu’elle me téléphone ou simplement de la croiser dans la rue.

Mais comme simultanément, je renouais avec le bien-être, je m’interdisais de vivre en fonction de cette peur. Je devais agir comme si celle que je fuyais n’existait plus, ne rien faire en fonction d’elle. Me libérer, c’était ça aussi : Ne plus la nourrir de mes craintes et de mon désarroi. Ne plus admettre le pouvoir qu’elle avait sur moi.

Son ombre planait en permanence et je ne parvenais pas encore à jouir pleinement de ma liberté retrouvée. Je la sentais rôder. Je devais mettre un grand coup de pieds dans le monceau de certitudes qu’elle m’avait assénées et faire voler en éclat la masse d’automatismes que j’avais acquis durant ces années d’étroite relation psychique.

Car si j’avais fait place nette dans ma vie, il n’en allait pas encore de même dans ma tête. Il fallait que je trouve le moyen d’anéantir le programme qui me régissait depuis des années. (vivent les logiciels libres !)

Je devais réapprendre à me faire confiance et à repositionner mes valeurs, mes repères, mes opinions, mes goûts sans référence à son échelle de valeurs. Je ne les avais jamais vraiment perdu puisque je passais mon temps à les repousser accaparée par les préceptes de ladite manipulatrice.

Pour cela, une solution : Arrêter de courir ; cesser cette fuite pour enfin reprendre mon souffle... respirer à un rythme décent.

Recommencer à exister sans elle, ce fut en premier lieu faire le tri. D’un côté ce qui était à moi, de l’autre ce qui était à elle. Dissocier ce qui m’appartenait en propre de ce que je croyais détenir mais qui n’était qu’une projection de ses valeurs. Il est coutume de dire qu’il y a en tout de bonnes choses. « Ses bonnes choses », elle ne me les avait pas offertes ; elle me les avait imposées, injectées, implantées... sans que je m’en aperçoive.

Ce vocabulaire de science-fiction peut paraître à la fois effrayant et excessif. Car avec ces quelques mois de recul, je ne peux pas dire que j’avais été dépossédée de ma personnalité ; mais l’emprise qu’elle avait sur moi me faisait douter de tout, porter un regard qui n’était pas forcément le mien sur les événements et sur la vie en général. Je vivais en fait en porte-à-faux ; ce qui prouve, j’en suis fort aise, que je n’avais pas été totalement décérébrée. Parfois, en me remémorant certaines scènes, j’ai presque envie de rire de ma crédulité.

Un manipulateur est capable de vous faire croire au Père Noël si vous avez envie d’y croire. Sa séduction est telle, son emprise si assurée, votre estime et votre admiration à ce point colossale que vous ne vous autorisez même pas à envisager qu’il se trompe. S’il se trompait, ce serait votre propre discernement qui serait mis en cause puisque le manipulateur est devenu votre référence.

J’éprouve tant de dégoût à écrire ses mots. Une partie de moi m’en veut encore.

J’ai passé ces derniers mois à refaire connaissance avec moi-même. Je voulais être certaine de ne pas me tromper à mon sujet.

En ce qui concerne ma vie de famille, sociale et affective, j’ai très vite retrouvé mes marques. Avec une aisance que je n’aurais d’ailleurs pas soupçonnée, j’ai repris les rênes de mon existence en n’ayant cesse de me dire « Que c’est bon de s’appartenir enfin ! » .

En revanche, il m’a été beaucoup plus difficile de redonner un sens à ma vie intérieure. Nous avions tant partagé (ce que je prenais pour du partage) nos jardins secrets, nos passions que je n’étais plus sûr de ce que j’aimais. J’éprouvais un tel sentiment de rejet envers tout ce qui la concernait que j’avais peur de la retrouver au détour de mes lectures, de films ou d’autres centres d’intérêt.

Le plus difficile fut de rétablir mon rapport à l’écriture. Avec elle, écrire c’était être lue par ELLE et flattée par ELLE. Ce soi-disant talent, l’avais-je effectivement ; et quand bien même, ce que j’écrivais n’était-ce pas d’une certaine façon ce qu’elle me faisait écrire ? Dans quelle mesure ma conception de cette activité et ma façon de l’exercer étaient-elles les miennes ? Je redoutais tant de la retrouver, triomphante, jusque dans mes stylos que je n’écrivis plus.

Il m’apparaissait comme indispensable cette période d’abstinence. Peu m’importait, cela ne me manquait pas. Je lisais ( des livres dont je n’avais jamais parlés avec elle) en attendant le moment propice pour réessayer. J’étais d’ailleurs prête à ne plus jamais écrire si je découvrais que mon penchant pour l’écriture n’avait été motivé que par son regard.

Auparavant, il m’aurait été extrêmement pénible d’envisager l’abandon de cette activité. Reconnaître que ça ne m’intéressait plus aurait été pire que m’avouer mauvaise mère. Et pourtant... tout cela me semble bien dérisoire aujourd’hui. Quel besoin de (se) prouver que l’on est capable de, que l’on est fait pour, que l’on a trouvé sa vocation.

J’aurais au moins appris qu’il y a un temps pour tout et qu’il faut parfois accepter de se laisser porter. C’est non seulement plus facile mais tellement plus efficace !

Si subsistait encore l’appréhension de la croiser (combien de fois ai-je imaginé la scène ?), je me délectais du sentiment de légèreté que j’éprouvais.
J’étais Gene Kelly ; rappelez-vous :

I’m singing in the rain,
just singing in the rain,
what a glorious feeling,
I’m happy again !!!

A mesure que je m’apaisais, je prenais conscience du poids avec lequel j’avais vécu. Un poids, une pression d’autant plus gênants qu’elle s’appliquait à l’entretenir en donnant l’illusion du contraire.

Mon étonnement tenait surtout au fait qu’il avait fallu que je m’évade de prison pour comprendre que j’y étais enfermée.

Abasourdie par mon aveuglement d’alors, il me fallait encore creuser cette histoire, disséquer pour mieux comprendre. A n’importe quel moment de la journée, une anecdote surgissait de ma mémoire et je me mettais à la décortiquer, la décoder.
A chaque fois, le même constat : Elle est très forte.

Ainsi, je parvenais à me défaire de ce bagage encombrant et culpabilisant. En mettant en lumière l’envers du décor, je me guérissais et me remettais sur mes propres rails.

Seule, je n’aurais jamais réussi à me retrouver. Le contact rassurant de mes proches, la douceur d’échanges normaux m’ont permis de me rendre à nouveau disponible. Car je me suis aperçue que j’avais des gens à rencontrer, des projets à mettre en oeuvre. Repartir à la conquête du monde en pleine autonomie m’enchantait.

Ce n’était plus elle qui m’indiquait ce qui était valable ou pas, qui était assez bien. Elle avait toujours su faire en sorte que je ne m’investisse pas dans de nouvelles relations, s’attachant à détériorer les déjà existantes. J’ai retrouvé le plaisir de la rencontre, de la découverte de centres d’intérêts communs, de la bonne entente, de la tendre complicité.

A bien y réfléchir, il ne faut pas grand chose pour ça : Ne pas attendre quelque chose de précis de la part de l’autre, ne pas avoir d’exigences, ne pas juger à la hâte, ne pas déclarer de sentences. Bref, ne pas se croire détenteur de la vérité absolue !

J’ai vu dans le regard des gens que je croisais quelque chose que je ne voyais plus depuis longtemps. Même ceux qui ne me connaissaient pas semblaient m’avoir retrouvée. Comme si jusqu’alors on ne pouvait pas me reconnaître déguisement.

Il m’est souvent arrivé de me demander si je ne lui faisais pas un peu trop porter le chapeau. N’avais-je pas un peu tendance à l’utiliser pour expliquer certains de mes travers, de mes manquements et de mes lâchetés ? Car si l’on veut être juste, il faut établir que dans cette relation, nous étions deux. Une image m’est venue.

Dans son regard, je me voyais comme Christine Angot sur la couverture de son roman « les désaxées. » Oui, c’est ça ; elle m’avait désaxée, m’empêchant ainsi d’avoir recours à l’idée que je me faisais de moi-même. Comme s’il n’y avait qu’elle pour me renvoyer mon reflet. Ainsi, elle en faisait ce qu’elle voulait, la déformant à loisir.

Au printemps dernier, je trouvai une lettre dans ma boîte ; une lettre non affranchie. Cela peut paraître anodin mais compte tenu du fait qu’on ne peut passer devant chez moi par hasard, cela en dit long. J’ai pris ça comme une intrusion, une violation. C’est comme si elle me disait : « Je viens encore chez toi quand je veux. »

Je savais qu’elle m’écrirait. J’ignorais quoi et surtout comment mais je le savais.
Je ne fus pas déçue. Elle réussit à m’épater par son aplomb. Loin de parler de souffrance, d’ incompréhension, elle m’assena une suite de reproches.

En m’éloignant d’elle, je la censurais, je l’emprisonnais, je la mettais en cage...
Pas une once de remise en question ou tout du moins d’interrogation. J’étais encore et toujours coupable. Je m’opposais à elle, j’avais forcément tort. Elle était encore et toujours la victime.
Elle voulait me voir ; je n’ai évidemment pas donné suite.

En achevant la lecture de sa lettre de doléances, je n’étais que tremblement. Le sans-gêne caractéristique qu’elle manifestait me faisait froid dans le dos. Je lui fus tout de même reconnaissante d’être si peu encline à vouloir essayer de comprendre. Je ne m’étais décidément pas trompée et elle m’en apportait une vibrante démonstration ; comme pour me rendre service.

Ainsi, au fil des mois, j’ai réappris à agir en toute quiétude. Chaque décision que je prends, aussi minime soit-elle, c’est sans me reprocher de l’avoir prise. Je ne vis pas chaque hésitation ou interrogation comme une grave remise en question de toute ma personnalité et de mon comportement.

Curieusement, j’ai acquis grâce (je dis bien grâce) à cette expérience une certaine force. Cette force ne peut logiquement être dissociée de son contraire car j’ai gagné en fragilité aussi. Fragilité ne signifiant pas faiblesse, je m’efforce de la contrôler sans pour autant me la reprocher.

Je réalise que chaque petit coup de griffe que je peux recevoir m’affecte terriblement. Je passe une nuit à ruminer mais la nouveauté est que le lendemain, je passe à autre chose sans focaliser plus avant.

J’ai toujours eu une aversion pour les conflits, les rapports de force. J’ai toujours fui devant l’agressivité verbale qui me paralyse littéralement. Aujourd’hui, c’est encore pire. Il me suffit d’être témoin d’une dispute ou d’une petite altercation pour sentir monter en moi une angoisse sourde et ne plus savoir où me mettre.

Après avoir lu et entendu de nombreux témoignages analogues au mien, j’ai conscience d’avoir eu de la chance. Toutes les victimes d’un manipulateur n’ont pas la possibilité de pouvoir mettre en mot leur souffrance et ce d’une manière ou d’une autre.

Pourtant, la guérison réside essentiellement dans cette possibilité de parler, d’expliquer. Pour qu’en face de vous, enfin, quelqu’un reconnaisse la valeur de vos propos et ainsi atteste de votre souffrance et surtout de votre crédibilité.

Je crois qu’il faut ne pas omettre un point qui me paraît être essentiel. Le manipulateur qui a jeté son dévolu sur vous ne vous a pas choisi par hasard.
Je me rends compte, surtout plusieurs mois après, qu’un manipulateur se sert de vos faiblesses déjà existantes.

Il procéde de main de maître pour que vos failles deviennent des gouffres. C’est ce qui fait que vous doutez encore plus de vous. De quoi peut-il être responsable puisque vous reconnaissez que vous étiez déjà comme ça. Il vous choisit également selon vos qualités qui correspondent à son processus d’action et, ne l’oublions pas, à ses besoins.

Il y a de bons terrains pour les manipulateurs. Il reconnaissent très vite la personne au sein de laquelle il vont nicher et pondre les oeufs de la soumission, de la perte de soi, de l’angoisse qui peuvent conduire parfois au suicide.

Je sais que c’est un mot qui fait peur et je ne l’utilise pas ici pour son côté « sensationnel » et racoleur. Bien heureusement, cela reste un cas rare, mais il me paraîtrait injuste à l’égard de ses victimes de feindre cette réalité-là ; aussi dérangeante soit-elle. Cette issue fatale démontre que si l’emprise d’un manipulateur est silencieuse, sournoise donc impalpable, c’est bien en cela qu’elle représente un danger majeur.

La détresse d’un manipulé est immense et parfois plus que ça. Il conviendrait à quiconque la discernant de ne pas l’ignorer. Un manipulé n’est pas un faible ; il est affaibli, amoindri, déstabilisé, perdu, étouffé, rabaissé, abattu, muselé... Il a besoin d’aide.

J’ai compris aussi que les parents ont un rôle à jouer. Soyons fiers de nos enfants afin qu’ils n’aient pas besoin plus tard d’aller se jeter dans la gueule du premier loup qui leur dira qu’ils sont beaux ou intelligents. Permettons-leur de ne pas être d’accord avec nous ; accordons-leur le libre arbitre et l’esprit critique. Car, non les parents n’ont pas toujours raison et oui les profs peuvent se tromper.

Accordons-leur le droit de donner leur avis, respectons leurs chagrins, permettons-leur de pleurer, et parfois même de nous détester ; n’en faisons pas nos obligés parce que nous les nourrissons et que-nous-faisons-tout-pour-eux. Laissons-les fouiner dans la vie, chercher leurs propres aspirations et valeurs. C’est autant d’indépendance et de prise de conscience de soi qui leur éviteront de tomber dans le piège d’un manipulateur.

J’ai appris une chose aussi : Il est possible de ne plus pouvoir prononcer un prénom.

Marie

Je dédie ce texte à Isabelle Nazare-Aga

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