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Canicule, vieillesse et responsabilité
des points de vue de Jérôme Pellissier et Anne Roche. NOUVEAU ! - une déclaration discutable de Claude Allègre, un commentaire de Martin Winckler et un échange de courriers....
Article du 20 septembre 2003

Le premier des deux textes qui suivent est de Jérôme Pellissier, auteur d’un livre remarquable intitulé "La nuit, tous les vieux sont gris" (Ed Bibliophane/Daniel Radford), et paru cet automne.
Le second, plus court, est signé Anne Roche, écrivain et enseignante à la faculté d’Aix-Marseille. Je l’ai extrait d’un récent e-mail qu’elle m’a envoyé à la suite d’un article que m’avait demandé "Le Monde Diplomatique" pour son numéro de septembre 2003 ("La canicule, révélateur d ?une santé malade").

Nous sommes tous responsables

par Jérôme Pellissier

L’hécatombe de cet été témoigne d’abord qu’avant d’accuser les institutions ou les familles de manquer d’efficacité ou de solidarité, il faut leur donner les moyens d’être efficaces et solidaires. Il est urgent, en effet, que les personnes âgées puissent matériellement vivre dignement et accéder aux aides et aux soins nécessaires, quels que soient la période de l’année et le temps qu’il fait.

Est-ce pour autant suffisant ?

Peut-on se contenter de penser que ce sont seulement la chaleur ou le froid, le manque de nourriture ou de médicaments, qui mènent tant de personnes âgées à devenir dépressives (on parle de plus de 20 % de personnes dépressives parmi celles qui vivent à domicile, de 50 % parmi celles qui vivent en établissement), à se laisser mourir ou à se suicider, particulièrement à Noël et lors de la Fête des mères (le taux de suicide le plus élevé est celui des plus de 75 ans) ?

Peut-on se contenter d’estimer que c’est seulement le manque de moyens qui empêche tant de familles de téléphoner ou de rendre visite à leurs aînés (d’après une enquête du CERC réalisée en 1990, plus de la moitié des personnes de plus de 80 ans vivant chez elles sont isolées ou très isolées) ?

Peut-on se contenter de considérer que c’est seulement le manque de personnels qui transforme de nombreuses institutions en lieux de garde et non en lieux de vie ?

Peut-on se contenter de croire que c’est seulement par manque de ressources que de nombreuses personnes vivent les vingt ou trente dernières années de leur vie sans participer socialement, culturellement, politiquement, à la vie de leur société ?

Il ne suffit pas de donner les moyens matériels d’exister pour maintenir le désir de vivre. Réduire un être humain à ses besoins physiologiques revient à le nier comme personne et comme citoyen. Si tant de vieux sont morts durant ce mois d’août, c’est que beaucoup de vieux étaient et sont pour nous, socialement, culturellement et politiquement, déjà morts.

Au-delà de la gravité depuis longtemps connue de tous ces manques, la prévisible hécatombe de cet été pose la question du sens que nous donnons à la vieillesse et de la place que nous réservons aux vieux. Notre peur de la vieillesse et de la mort nous a conduits à nous cacher que nous serons bientôt tous vieux et à cacher ces vieux qui nous le rappellent, ainsi que celles et ceux, familles, aidants, soignants, qui en sont proches.

Notre conception marchande de l’homme nous a conduits à perdre le sens de la valeur humaine de tous ceux qui ne sont plus économiquement utiles. Notre perception de la vieillesse et des personnes âgées, essentiellement constituée de stéréotypes et de clichés, nous a conduits à les considérer comme naturellement et forcément inadaptées et dépassées.

Au mieux leur accorde-t-on d’être des réservoirs de mémoires, révélant ainsi que nous n’attendons plus d’elles qu’elles soient acteurs de leur présent et de leur avenir, du présent et de l’avenir d’une société que nous sommes censés construire tous, quel que soit notre âge.

Dans les débats actuels, les voix les moins entendues sont celles des personnes âgées. Or si une partie d’entre elles sont physiquement fragiles et dépendantes, une majorité sont psychiquement autonomes, c’est-à-dire libres et aptes à décider elles-mêmes de leur mode de vie. L’aurions-nous oublié ?

Il faut insister : à cause de nous, les personnes âgées, dans leur grande majorité, souffrent de se sentir inutiles. Si nous ne leur offrons aucune possibilité d’exercer librement, comme elles le souhaitent, leurs droits sociaux, culturels et politiques, nous les condamnons au dés¦uvrement et à l’ennui.

Et si nous n’attendons plus rien d’elles, nous finirons par ne plus vouloir rien leur donner. Rien n’empêchera alors qu’on finisse, tous, par ne plus voir en elles que des bénéficiaires passifs de soins et de services, autrement dit des poids, des boulets qui nous empêchent, comme l’écrivait Alfred Sauvy en 1946, de " vouloir et réaliser le progrès ".

Rien n’empêchera alors que les invisibles d’aujourd’hui deviennent les indésirables de demain, que l’indifférence aux hécatombes involontaires devienne un choix d’eugénisme social.

Réduire les leçons à tirer de l’hécatombe qui vient d’avoir lieu à un problème économique serait confirmer que notre société, par ses choix, s’est déjà posé la question : " A quoi sert un vieux ? " et qu’elle a déjà répondu implicitement, au moins pour ceux qui sont morts cet été : " A rien. "

(Reçu le 2 septembre 2003)


La rupture

par Anne Roche

Cher Marc,
J’ai trouvé très bien votre article dans Le monde diplomatique(...)
J’ai juste une réserve sur le dernier paragraphe, ou plutôt un complément.

Vous écrivez : "aucune institution de soins /.../ ne peut remplacer un environnement social et familial", et on est bien d’accord. Mais d’où vient que cet environnement soit défaillant ou dégradé ? Pas seulement, ou pas surtout, de "l’individualisme" cher aux media. Il me semble venir en grande partie du chômage, des problèmes économiques. Deux exemples. Dans les années 70, quand on a détruit la sidérurgie en
Lorraine, de nombreux Lorrains (du moins, ceux qui étaient encore en état de travailler) sont venus s’installer à Fos, sur l’étang de Berre : depuis, bien sûr, ils ont forgé à nouveau ces solidarités familiales
et sociales, mais ils se sont éloignés, par force, de la génération précédente restée en Lorraine, et les petits-enfants ne connaissent qu’à peine leurs grands parents.

Et les voyages coûtent cher... Autre exemple, dans une autre catégorie sociale : nombre d’intellectuels du
Maghreb, exilés de leurs pays, ne trouvent pas de travail en France, et dans certains cas émigrent au Canada. Tant mieux pour le Canada...

Tant pis pour leur pays d’origine, pour la France, et pour la rupture des générations. Et je pourrais trouver bien d’autres exemples, mais je ne veux pas trop allonger ce message...


Encore une parole malheureuse :
Extrait de la chronique de Claude Allègre, L¹Express du 18 septembre 2003

On nous dit que cette vague de chaleur a tué 15 000 personnes supplémentaires par rapport aux chiffres habituels de mortalité en août, et l’on parle de catastrophe sanitaire. Les décès ayant touché en grande majorité des personnes très âgées vivant souvent chez elles (et quels que soient les drames humains que chaque décès provoque chez les proches), il faut du point de vue épidémiologique poser une question simple : pour une large part, la canicule n’a-t-elle pas seulement avancé de quelques mois des décès inévitables pour des personnes très âgées affaiblies ou malades ? Cette constatation, dont, bien sûr, je mesure la cruauté, doit être malgré tout soulignée.

Commentaire personnel :
Je résiste au désir violent de qualifier cette phrase ;après tout, Claude Allègre n’est pas médecin (sauf erreur de ma part) et quand on est ignorant de certaines choses, on court le risque de prononcer des affirmations hasardeuses (oui, même un politicien peut se tromper...)

Alors je me permettrai de lui faire la remarque suivante (j’ai envoyé ce commentaire à L’Express, mais si quelqu’un parmi les visiteurs de ce site a l’e-mail de Claude Allègre, qu’il soit assez gentil pour lui indiquer le lien vers cette page !)

En l’absence de données précises sur chaque décès et d’une analyse complète de tous les décès (on en est loin...) rien ne permet d’affirmer que ces milliers de personnes seraient mortes dans les mois qui viennent. Le terme de "supplémentaires" pour qualifier ces milliers de décès signifie simplement que le nombre est supérieur à la moyenne des décès habituellement observés. Mais Rien ne permet de considérer comme "normaux" ces décès "habituels". Qu’est-ce qu’un décès "normal" par déshydratation ? Est-ce que ça existe ?

La déshydratation peut entraîner la mort rapide de personnes âgées habituellement valides - la meilleure preuve, c’est qu’elles vivent chez elles, justement - et qui auraient pu y vivre encore très longtemps. Si, après 70 ans, l’équilibre est souvent fragile, cet équilibre existe et il n’est pas synonyme de mort imminente au premier incident ; s’il l’était, il n’y aurait pas de plus en plus de centenaires.

Quand un nourrisson meurt de déshydratation par manque d’eau au Sahel ou de diarrhée aiguë par contamination de l’eau en Afrique australe, est-ce qu’on dit : "Bah ! De toute manière, il serait mort un peu plus tard de malnutrition ou du sida" ?

Martin Winckler

Claude Allègre m’a répondu (le 22 septembre) par le message suivant :

Cher Monsieur,
Le fait d’être médecin ne vous donne aucune donnée statistique !
Si j’écris c’est que j’ai moi-m^me quelques données préliminaires sur
ce que j’avance et qu’un
professeur de médecine a confirmé dans le journal Le Monde.
Attendez un peu et nous saurons la vérité.
Bien à Vous
Claude Allègre


Et moi, là-dessus :

Monsieur
Le fait que je sois médecin ne me donne aucune donnée statistique. Mais le fait que vous, vous disposiez de données statistiques ne vous permet manifestement pas de comprendre la remarque que je vous ai faite : qu’il y ait eu des décès "supplémentaires" ne signifie aucunement que les décès "habituels" liés à la chaleur et à la déshydratation soient "acceptables"...
Cela, je n’ai besoin d’aucune donnée statistique pour le penser. J’ai juste besoin de mon bon sens et de mon humanité.
Bonjour chez vous.
Martin Winckler

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