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Histoires de religions
par Bruno Schnebert
Article du 1er février 2005

Dans mon cabinet de consultation, comme nombre de mes collègues, j’ai sur mon bureau des photos, de mes enfants, de ma douce et tendre, et aussi sur un des murs de la pièc : c’est un peu mon « wall of fame » : quelques affiches, Lennon, Bill Evans (je n’ai malheureusement pas celle du film « La maladie de Sachs », je crois que le livre n’était pas mal non plus), une planche grand format de Franquin, quelques dessins de mes enfants, New-York, Saïgon et une très belle photo de Jerusalem au crépuscule.

Pourquoi Jerusalem ? D’abord parce l’endroit m’a laissé un souvenir empreint d’une beauté magique, parce que j’ai effectué ce voyage dans le mois précédent mon installation mais aussi parce qu’issu d’une famille mélangée, un père juif allemand, une mère catholique italo-alsacienne, j’aime la symbolique oecuménique de cette photo : prise du Mont des Oliviers, on y voit l’Esplanade des Mosquées et le Mur des Lamentations.

Tout cela n’est pas ostentatoire et souvent permet de nouer le dialogue avec des patients, il n’est pas rare que nous parlions voyages, bande dessinée ou musique (les rares qui reconnaissent Bill Evans ont droit à un bon point et à l’expression de ma considération distinguée...)

Cette attitude me vaut parfois quelques déboires et réflexions, désagréables ou non. Les quatre anecdotes qui suivent sont toutes récentes.

Un patient turc ne parlant pas Français vient accompagné de sa fille, superbe jeune femme d’une vingtaine d’années totalement « occidentalisée », je n’ose pas encore écrire « européanisée ». Pendant la consultation, ils se poussent du coude en jetant des regards sur mon affiche, l’air totalement interloqué par cette vue des mosquées. Ils finissent par me demander des précisions et c’est finalement moi qui leur apprend que pour un musulman les trois grands lieux de pèlerinage sont La Mecque, Medine et Jerusalem. Le patient, diabétique, repart enchanté mais aussi avec une interdiction de manger de la halva...

Un couple de la bonne bourgeoisie locale vient pour bilan systématique, ils sont plutôt sympathiques et tout le long de la consultation, nous devisons et passons un moment assez agréable. Quelques jours après, Monsieur revient voir un de mes associé, lui aussi issu de la bourgeoisie locale, afin de pratiquer un électrocardiogramme d’effort. En fin d’examen il lui parle de moi et lâche d’un ton méprisant : « Dites donc, votre associé juif, il est quand même un peu gonflé d’afficher ostensiblement son appartenance religieuse avec son Jérusalem au mur ! ».

En salle d’attente, je vais chercher ma patiente suivante, la consultation sera rapide, il s’agit de lui donner les résultats d’une mesure ambulatoire de pression artérielle. J’appelle son nom à voix haute et ce sont deux femmes totalement voilées qui se lèvent. Nous sommes là très loin du voile habituel, même ostensible, encore plus du bandana : on ne voit que les yeux, comme Tintin dans Les cigares du pharaon ou Coke en Stock... Mais il n’y a aucune raison, modestement, pour que ma gentillesse habituelle n’agisse pas et avec un grand sourire je leur tends la main « Bonjour ! » Elles l’ignorent superbement et nous partons vers mon bureau, moi le rouge aux joues fixant la moquette, elles, sans me regarder, sous les yeux de la salle d’attente bondée à cette heure de l’après-midi.

Un des « épiciers arabes » de l’agglomération m’amène son oncle du Maroc. Celui-ci a déjà bénéficié de soins là-bas et malgré sa modeste retraite, a déboursé l’équivalent de plus de 9000 euros pour sa maladie coronarienne et doit maintenant se faire ponter pour 12000 euros environ. Sa famille préfère demander un deuxième avis en France. Après avoir visionné, avec un des mes associés, les cassettes de sa pathologie coronarienne, nous décidons qu’il peut bénéficier d’une dilatation de ses coronaires [ce qui évitera un pontage, intervention plus invasive] et, même si le geste est un peu complexe, il ne lui faudra payer que les deux jours d’hospitalisation, les actes médicaux seront gratuits de même que le matériel, tout ceci est préparé en quelques coups de fil, le montant total sera environ de 1500 euros.

Pendant ce temps, le neveu a pu observer à loisir mon « wall of fame ». Après que je lui ai expliqué ce que nous pouvons faire pour son oncle, il me dit d’une voix très émue : « Tu vois, cousin, j’espère qu’Allah te réserve un palais à côté de lui au paradis ! »

Un petit mot encore : j’insiste sur le fait que ces quatre histoires ne se sont pas déroulés depuis mes plus de quinze années d’installation, mais ces quinze derniers jours.

Signe des temps ?

Bruno Schnebert

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