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Juste après dresseuse d’ours - par Jaddo
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Transmission
par Véronique G.
Article du 29 décembre 2004

J’ai eu un père qui est mort à l’hôpital il y a trois ans après un AVC plus sévère que les précédents, il avait 84 ans. C’était mon premier mort. Je ne me serais jamais cru capable de l’accompagner dans son agonie et pourtant je l’ai fait, je l’ai vu mourir, je lui ai tenu la main, je ne sais pas où j’ai trouvé la force et j’ai erré dans un couloir d’hôpital en pleine nuit pour trouver une infirmière et lui annoncer cette terrifiante et inimaginable nouvelle : mon père est mort.

J’ai connu d’assez près le quotidien de ce service de neurologie car mon père y a fait plusieurs séjours avant d’y mourir. J’ai connu les barreaux au lit, les couches de bébé, les plateaux-repas à peine entamés et pas encore débarrassés en plein après-midi, j’ai trouvé mon père certains après-midi endormi dans un fauteuil, penché en avant et retenu par la ceinture avec laquelle on l’avait attaché le matin à dix heures, les liens de cuir au lit pour attacher les bras des vieux messieurs la nuit et les empêcher d’escalader les barreaux, j’ai cherché partout une infirmière pour demander si c’était normal de laisser toute la journée des compresses tachées de sang sur ces liens de cuir, j’ai connu ces nuits avec si peu de personnel que les malades ne peuvent compter sur aucun réconfort, j’ai connu ce coup de fil où l’on m’annonce que mon père s’est sauvé du service pendant la nuit, qu’on l’a retrouvé à cinq heures du matin au fond du parc, en pyjama, le visage tout en sang et tuméfié parce qu’il était tombé, je sais que le lendemain, il n’y avait personne de disponible pour aider ma mère à fouiller le parc à le recherche des lunettes perdues, j’ai vu le regard perdu de mon père le lendemain qui ne se souvenait plus de rien et qui ne comprenait pas pourquoi il avait des pansements sur la figure, il voulait rentrer à la maison, sûrement, rentrer à la maison...

J’ai connu un neurologue qui a su nous dire la vérité quand tout a été perdu, un toubib qui a su dire la vérité avec des mots qui ne blessaient pas, un toubib qui nous a expliqué comment accompagner cette fin de vie dans la dignité et cela nous a consolés de cet autre qui quelques mois plus tôt avait asséné à ma mère de quatre-vingts ans que son mari allait devenir " sénile et grabataire", j’avais essayé de lui dire qu’on peut dire la vérité en choisissant ses mots, qu’on ne parlait pas de la même manière à un confrère qu’à une vieille dame très perturbée et très angoissée, je lui avais dit que son discours avait été si violent que ma mère l’avait "zappé" et enfoui au plus profond de son inconscient mais je crois qu’il n’avait rien compris, j’ai connu des infirmières et des aides soignantes et des femmes d’entretien, débordées, parfois inattentives, trop habituées aux dérives hospitalières, mais souvent aussi chaleureuses et compatissantes, prêtes à nous offrir du café et à nous écouter. J’ai écrit tout cela, pour pouvoir le supporter, pour réussir à mettre ce vécu à une distance tolérable.

Voyez-vous, ce père-là n’avait pas pu faire d’études. Né dans un milieu très populaire, dans une famille de neuf enfants, il avait perdu son père vers l’âge de dix ans et comme dans l’histoire de Camus, il y avait eu pour lui un instituteur qui s’était déplacé auprès de ma grand-mère pour la persuader de le laisser entrer en sixième et elle avait refusé, il devait gagner sa vie comme les autres même si lui avait le goût pour l’étude. Il avait toujours les larmes si proches quand il racontait cela, c’était si vivant encore, cette déception...A douze ans, il est entré comme commis dans les bureaux d’un journal local et il y a construit sa carrière, autodidacte, la plume à la main, prêt à tous les sacrifices pour que ses filles fassent les études qu’il n’avait pas pu faire. Et Dieu sait que parfois c’était lourd à supporter...

Quand il est mort, nous nous sommes séparé sa bibliothèque, il y avait là tous les livres reliés cuir et dorés sur tranche qu’il achetait par correspondance, s’initiant seul à Balzac et à Maupassant, c’était si impressionnant d’entrer en possession de ces livres-là...Vous avez raison, il n’y a pas de gène de l’écriture mais on n’écrit pas par hasard, j’en suis persuadée. Mon père avait tenu un journal pendant la guerre, un gros livre illustré de photos, de dessins, tout en pleins et en déliés, à l’encre et à la plume, sans une seule faute d’orthographe et ce journal se lit comme un roman, il y a là tout l’art de la narration, du récit bien mené, des personnages bien campés, il y a aussi le besoin de mettre par écrit des émotions, des états d’âme et ces passages trop intimes qu’il avait par la suite rayé de noir et sur lesquelles tous ses enfants et petits-enfants s’esquintaient les yeux.

Par la suite, il n’écrira plus rien de personnel. Après sa mort, j’ai retrouvé aussi un cahier d’écolier où il essayait les derniers temps de se réapproprier cette écriture que les accidents cérébraux avaient altérée, j’ai pleuré sur ces lignes vacillantes, des bribes de contes de Maupassant recopiées d’un bouquin, et aussi, parfois,juste sa belle signature désormais hésitante, comme s’il tentait de se reconquérir. Il a dû tant se désespérer de ne plus pouvoir écrire, de ne plus rien retenir de ce qu’il lisait, de perdre le sens des mots écrits ou imprimés. La mort s’est annoncée à lui en le touchant au plus précieux, au plus ancré de ses conquêtes personnelles.

Je dois les livres à cet homme silencieux, je lui dois la littérature, le goût des mots, le goût de lire, le goût d’écrire , le goût de partager ces plaisirs-là, aussi. Moi qui ne crois pas au ciel, je crois à cette transmission-là. Et ce n’est pas toujours léger...

(c) Véronique G., 2004

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