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"Les Trois Médecins" sur Radio Canada
Entretien avec Marie-France Bazzo, "Indicatif Présent", 19 Novembre 2004
Article du 1er décembre 2004

Le 19 novembre dernier, j’étais l’invité de Marie-France Bazzo sur Radio-Canada, à l’occasion du Salon du Livre de Montréal. Elle m’a fait parler des Trois Médecins, qui recevait déjà un accueil extrêmement chaleureux de la part du public québecois.


Ecoutez l’entretien en ligne


Mon prochain invité est Martin Winckler, médecin, écrivain, c’est l’auteur du fameux livre La Maladie de Sachs, qui avait connu beaucoup de succès, La Vacation également, et il vient présenter son tout nouveau roman au Salon, ça s’appelle Les Trois Médecins, et c’est publié aux éditions POL. On y retrouve Bruno Sachs, le héros de La Maladie de Sachs, et ça raconte ses années de formation, ses sept ans à la Faculté de Médecine, on est au milieu des années 70, quand l’action commence.

Martin Winckler, bonjour.

Bonjour.

Est-ce que vous êtes encore médecin au fait ?

Oui oui oui, je suis médecin.

Vous pratiquez encore ?

Oui, je pratique à temps partiel dans un centre de planification, c’est-à-dire que je m’occupe de contraception, de désir d’enfant, etc, à l’hôpital du Mans, dans l’ouest de la France.

Donc vraiment le fait d’écrire, de connaître ces succès littéraires ne vous a pas empêché de continuer la pratique, le désir est toujours là ?

Non, parce que moi j’ai deux métiers, donc je fais les deux, alors j’en fais un à temps partiel, la médecine c’est à temps partiel, mais je continue à exercer, oui.

Alors ce roman-là, comme La Maladie de Sachs, il est polyphonique, plusieurs vois, parfois ce sont les patients, parfois c’est tel médecin, tel autre... La trame, c’est celle des Trois Mousquetaires, donc une composition, une construction assez complexe, très stimulante, et il paraît que vous avez eu le gros flash mauve de la construction en scooter ?

Oui, en général, c’est quand je conduis, ou quand je fais la vaisselle, ou quand je suis en scooter que je pense...

Ah bon ?

Oui, parce que quand je fais des activités un peu automatiques, comme ça, mes pensées vagabondent librement et là je fais des associations d’idées, c’est-à-dire je me dis "je voudrais écrire un roman sur les études de médecine dans les années 70 en France, mais je veux faire un roman qui soit un roman d’aventures, un roman d’amour, un roman sur l’amitié, un roman politique, puisque dans les années 70 il y eu la loi sur l’avortement, il y a eu beaucoup de choses... Comment je vais faire tout ça ?" Et puis d’un seul coup je me dis "mais" - et j’étais en scooter, je me dis "mais Alexandre Dumas a fait ça dans Les Trois Mousquetaires".

Et je rentre à la maison, je prends le dictionnaire des œuvres, je lis le résumé des Trois Mousquetaires que j’avais lu quand j’étais adolescent, bien sûr, et je vois qu’effectivement, il y a tout ce qu’il faut, il y a...

Mais là, vous êtes déprimé, parce que ça a déjà été écrit avant vous ?

Non, parce qu’il l’a pas écrit dans une fac de médecine, lui... si vous voulez, justement, le grand avantage de reprendre une trame qui a déjà existé, c’est que vous la transposez pour en faire autre chose. L’exemple que je donne le plus souvent, c’est quand Leonard Bernstein et Jerome Robbins veulent faire un ballet sur les gangs de rue, ils se disent "comment on va raconter ça ?" et ils disent "on va transposer Roméo et Juliette" et ça donne West Side Story. Mais c’est très différent de West Side Story, et en même temps c’est le même genre d’histoire.

Donc là, c’est exactement la même chose, j’ai utilisé la trame des Trois Mousquetaires parce qu’il y avait les personnages qu’il me fallait, il y avait les relations de pouvoir aussi qu’il fallait, c’est-à-dire que dans mon livre, le roi Louis XIII, c’est le doyen de la Faculté de Médecine, Richelieu c’est le vice-doyen qui manœuvre dans son coin, il a deux chefs de clinique dont une, qui s’appelle Mathilde, qui est une chef de clinique de gynécologie qui traficote avec les laboratoires pharmaceutiques, qui est une manipulatrice, qui aime le pouvoir, avoir du pouvoir sur les hommes, etc...

Donc tous les personnages étaient en place, j’avais les trois camarades qui accueillent un quatrième qui veut devenir lui aussi médecin, mais qui veut faire de la médecine générale, et non pas devenir un grand patron hospitalier, il veut aller soigner les gens sur le terrain, etc. Tout ça, ça correspondait exactement à ce que je voulais faire, et ça m’a donné si vous voulez, le blueprint, le plan de l’histoire que je voulais raconter, mais dans laquelle je voulais mettre évidemment des éléments que je connaissais, moi.

En effet, donc alors chaque personnage a son double chez Dumas, on peut lire l’histoire comme ça... L’ambition de ce roman là, et j’ai lu ça quelque part, c’était que vous vouliez décrire le monde d’il y a trente ans parce que ça préparait le monde dans lequel nous sommes aujourd’hui.

Oui, moi aussi, aujourd’hui j’ai 49 ans, je suis médecin, mais beaucoup de mes camarades qui ont été formés dans les années 70 à la même époque que moi, un certain nombre sont des gens qui sont patrons dans des services hospitaliers. Or quand il y a trente ans, on ne nous a pas du tout formés à soigner les gens, mais à monter dans la hiérarchie et à avoir le pouvoir et à exercer un pouvoir quasi absolu sur les gens dont on s’occupait, on peut penser que les gens qui ont été formés à la même époque et qui n’avaient pas véritablement d’idée de ce que c’était que le soin, continuent à faire la même chose aujourd’hui.

Et c’est pour ça que je voulais montrer que quand aujourd’hui les étudiants en médecine, ou des parents d’étudiants en médecine disent "mais pourquoi est-ce qu’on nous traite comme des chiens dans les hôpitaux français, pourquoi est-ce qu’on nous méprise, pourquoi est-ce qu’on nous humilie au lieu de nous tenir la main et de nous parler ?", je dis "oui, mais il faut regarder peut-être comment ces gens-là ont été formés".

Et c’est ça que je voulais raconter.

Pour vous, la clé, elle est vraiment là.

La clé, elle est dans deux choses. Elle est dans le fait que premièrement, si vous voulez former des soignants, il faut les soigner. C’est-à-dire que vous ne pouvez pas former des gens à devenir des soignants pour le public si vous les humiliez en permanence en leur disant "vous êtes nuls, vous êtes nuls, vous êtes nuls", et on va vous en faire chier. Vous ne pouvez pas former des gens qui vont soigner ensuite les autres. Vous ne pouvez que leur apprendre... et c’est ce que je dis, en fac de médecine en France, on apprend pas l’humilité, on apprend l’humiliation. Et si vous apprenez l’humiliation, vous ne pouvez pas apprendre l’humilité vis-à-vis des gens. Ça, c’est une première chose.

Et la deuxième chose, c’est qu’on ne peut pas former des soignants en incitant les étudiants à se comporter comme des ennemis les uns avec les autres et comme des ennemis avec les autres soignants, avec les infirmières, avec les kinésithérapeutes, etc. Le soin, ça se fait tous ensemble. Mais la Faculté de Médecine, en France, c’est une structure très hiérarchisée, pyramidale, dans laquelle la seule chose qui compte, c’est le pouvoir, c’est pas du tout de travailler ensemble pour soigner les gens.

Quand on met vos romans bout à bout, en fait, les romans dont Sachs est le héros, on pourrait en fait lire presque un réquisitoire pour une médecine humaniste. Vous en appelez aux droits des patients, revaloriser les généralistes, réformer les études en médecine... Il y a vraiment une idée d’une médecine très humaniste qui se lit à travers vos romans...

Oui, c’est une idée que j’ai hérité de mon père, qui était comme ça, qui était médecin aussi, c’est-à-dire que soigner, c’est.... Une mère soigne son enfant, un compagnon soigne sa compagne ou inversement, on les soigne même s’ils ne sont pas malades, donc on doit pouvoir encore plus soigner les gens qui sont malades. Mais surtout, ce que je voulais dire, c’est que je n’écris pas des essais. Je pourrais écrire des essais sur le soin, j’en ai écrit d’ailleurs. Mais moi, ce qui m’intéresse aussi, c’est d’écrire des romans. C’est-à-dire des livres qui racontent des histoires.

Parce que je pense que la meilleure manière de faire passer un certain nombre d’idées, c’est de les raconter sous la forme d’histoires, auxquelles on peut se rapporter soi, qui nous émeuvent, parce que moi je suis un grand amateur de séries télé, et ma série préférée c’est Urgences, j’adore les histoires des gens, tout simplement, pas forcément des trucs extraordinaires, mais les histoires de tous les jours, j’adore qu’on m’en raconte, j’adore en raconter, et je pense que la narration, la littérature, le roman, le romanesque, le roman d’aventures, le roman d’amour, c’est pédagogique. C’est-à-dire qu’on transmet non seulement des idées, mais aussi une façon de voir le monde, et on transmet aussi une façon, si vous voulez, de communiquer des sentiments avec les autres.

Et vous, est-ce que ça vous permet également de mieux voir ce qu’est votre pratique comme médecin, et est-ce que ça vous permet de prendre une certaine distance ?

Disons que quand j’écris de la littérature, ça veut dire que j’ai déjà pris une distance. Mais en revanche, ce que ça m’apporte, c’est que comme les lecteurs m’écrivent beaucoup, maintenant je mets mon adresse internet dans tous mes romans, dans tous mes livres, les lecteurs m’écrivent beaucoup, et si vous voulez, ils me confortent dans certaines choses dont je suis pas tout à fait sûr. C’est-à-dire que le roman, c’est pas une manière de dire "je suis sûr de ça", mais c’est une manière de dire "voilà comment je vois les choses, et j’ai le sentiment que je suis pas complètement à côté de la plaque."

Quand les lecteurs m’écrivent pour me dire "vous n’êtes pas forcément à côté de la plaque, puisque nous on pense aussi la même chose, on ressent les choses de la même manière", c’est plutôt une manière pour moi de moins me sentir seul, exactement comme quand un patient vient me raconter son histoire, et que... une mère vient me voir en me disant "vous savez, j’en ai marre, je garde mon enfant toute la journée, j’ai envie de le jeter par la fenêtre", et que je lui dis "ah bon, vous aussi ?" et elle me dit "ah bon, parce que y’a des mères qui vous disent ça ?" et je leur dis "mais y’en a plein, et moi aussi, j’ai envie de jeter mes enfants par la fenêtre, c’est pas un problème d’avoir envie de jeter ses enfants par la fenêtre, ce qui est un problème, c’est de le faire ! Mais avoir envie, c’est pas..." "Alors, je suis pas monstrueuse ?" "Non non, vous êtes pas monstrueuse, madame".

Elle m’a raconté son histoire, je lui ai laissé entendre que finalement, son histoire, c’est la même histoire que tout le monde, et on est beaucoup moins seul. Et quand j’écris des romans, c’est aussi pour me sentir moins seul, parce que je sais qu’il y a des gens qui vont me dire "Ah ben tiens, oui, il m’est arrivé des choses similaires."

Est-ce que vos lecteurs parfois vous disent "je me suis reconnu, j’ai reconnu mon histoire, je suis une de vos patientes, un de vos patients, vous m’avez mis dans le livre", ou ils vous en veulent, ou ils vous en remercient, mais est-ce que ça arrive ?

Non, c’est pas arrivé, parce qu’en fait, comme dans mes romans en général je raconte des histoires archétypales, il y a beaucoup de gens qui peuvent se reconnaître dedans. Par exemple, un jour, une dame qui venait de lire La Maladie de Sachs vient me voir en disant "je suis heureuse que vous m’ayez mis dans votre livre". C’était une dame que je connaissais pas du tout, mais elle disait ça en rigolant, elle me dit "oui, parce que y’a une dame dans La Maladie de Sachs, qui dit tout le temps : ’Euhlamondieu, qu’est-ce que j’ai mal partout’. Et comme je me plains tout le temps, quand je rentre chez moi, mon mari et ma fille me regardent et ils me disent : ’Euhlamondieu !’" Et alors évidemment, après, elle se plaint plus de rien.

Donc il y a des archétypes. Il y a des médecins qui m’ont dit "comment faites-vous pour décrire mes patients ?" Parce que je décris de archétypes qui sont les... nous avons tous les mêmes comportements, les mêmes angoisses, les mêmes peurs, et puis des tas de points communs, dans toutes nos histoires. C’est ça que j’ai appris en écrivant de la littérature, c’est que toutes nos histoires se ressemblent.

Alors si tous vos personnages de la Formation de Sachs - enfin, ça aurait dû être le titre du livre au départ - si tous les personnages des Trois Médecins réfèrent à des personnages des Trois Mousquetaires, si Bruno Sachs est D’Artagnan, vous, vous êtes Alexandre Dumas ?

Non non, Alexandre Dumas, il a son équivalent dans le roman, c’est le narrateur de toute l’histoire, qui est le narrateur le plus humble, parce que je voulais qu’on sache que celui qui raconte l’histoire, c’est pas forcément celui qui sait des choses très savantes, c’est pas forcément un médecin. Et le narrateur de toute l’histoire, c’est l’appariteur qui ouvre l’amphithéâtre des étudiants en médecine, qui va tenir leur cafétéria avec sa femme, qui écoute leurs histoires, etc. Et un narrateur, c’est pas forcément quelqu’un qui est écrivain, et qui a un statut. Un narrateur, c’est quelqu’un qui connaît les histoires et qui les partage avec les autres.

Martin Winckler, merci beaucoup d’être venu partager celle des Trois Médecins, donc la formation, les années d’apprentissage de Bruno Sachs avec nous et avec vos lecteurs. Le livre est publié aux éditions POL, je vous souhaite un bien beau Salon du Livre.


(Transcription : Louise Kelso-Bartlebooth)

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