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Juste après dresseuse d’ours - par Jaddo
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Nos frères humains
Monsieur Mangeterre
par Julien Bezolles
Article du 1er septembre 2003

De ce texte, qu’il partage avec nous, Julien Bezolles dit :
Quand on est médecin, écrire, ça sert à témoigner, car pour ceux d’entre nous, soignants, qui le veulent nous avons les outils pour la rencontre de l’extrême humanité, ou de l’extrême inhumanité, ça dépend. Et cette rencontre faite ne peut être tue car elle est par définition exceptionnelle. Ce témoignage nous permet de continuer à être soignant, au delà de la rencontre soignante, au delà de la prescription. C’est un témoignage de soignant mais c’est surtout un témoignage soignant.

« J’viens pour mon traitement » et il pose sur le bureau la notice du médicament, et aussi une enveloppe, fermée, mais pas à coté de la notice, un peu en retrait, un peu plus loin.

Faut bien un prétexte pour voir le docteur, faut bien avoir un médicament à demander, le médicament c’est pour la dignité, c’est pour faire passer l’enveloppe, mais la vraie raison, j’ai pas mis longtemps à le comprendre, c’est l’enveloppe, celle un peu en retrait, un peu plus loin.

Et puis il sort l’attestation de CMU. « J’ l’ai faite docteur, vous voyez bien. Du jour où vous m’l’avez dit, j’l’ai faite, je suis repassé le soir même pour vous la montrer mais vous étiez fermé. »

Est ce que c’est inhumain de dire à quelqu’un qui sort de la prison directement à la rue, sans passer par la case maison, vu que pendant son séjour derrière les barreaux le proprio y s’est dépêché de la refourguer à d’autres miséreux son taudis, est-ce que c’est inhumain de dire à cet homme qui vient de passer trois nuits dehors, qui court les foyers pour pas y rester, dehors, est ce que c’est inhumain de lui dire :

« Monsieur Mangeterre, pour que je vous soigne faut que vous ayez fait les papiers de la CMU, parce que je soigne pas gratuitement, vu que vous êtes pas un clochard » ? C’est sans doute inhumain. En tout cas c’est ce que je me dis souvent en exigeant de ces patients-là des démarches et des papiers pour qu’ils soient dans les règles communes, mais pourtant y a pas le choix. Leur faire la charité, ça serait plus facile pour eux comme pour moi, moi la bonne conscience, eux des démarches en moins dans l’océan de papiers où ils se débattent. Mais cette charité-là retarde l’accès au droit de se soigner normalement. La charité du soin, sauf l’urgence bien sûr, c’est le maintien dans la dépendance au bon vouloir des puissants, au bon gré du médecin. L’accès au droit c’est un effort inhumain quand on est dans la misère, mais pourtant y a pas le choix.

C’est pour ça que Monsieur Mangeterre est si fier d’exhiber son attestation aujourd’hui. L’attestation de CMU c’est SA victoire sur la misère, comme son logement qu’il a trouvé tout seul, sans les services sociaux, qui pouvaient rien faire pour lui.

L’attestation avec laquelle il peut demander son médicament, montrer sa lettre.

« Ca j’vous en parlerai après » dit-il en désignant la lettre.

Va donc falloir passer par l’avant pour arriver à la lettre. Et comment-allez vous monsieur Mangeterre ? Comme si ça ne se voyait pas comment il allait.

Ses lunettes, le verre gauche fendu, le droit retenu à la monture par du sparadrap. La maladie de peau qui revient avec la boisson. Les tremblements, parce qu’il sait que je n’accepte pas quand il arrive ivre àmon cabinet, si bien que le jour où il doit voir le docteur, il ne boit pas. Comme ça, quand je lui demande : « Et vous en êtes où avec l’alcool ? « il peut me dire : « Ca va, docteur, aujourd’hui j’ai pas bu. » Mais il tremble. Alors je lui en parle quand même de l’alcool, de toute façon il est coincé :
"Faut arrêter l’alcool, Monsieur Mangeterre. Vous savez que dès que vous êtes prêt je peux vous envoyer en cure.

"J’vous l’dirai, docteur, quand je serai prêt. Ca y est, les formalités sont terminées ? Ah oui, il y a encore la tension.
"Elle est bonne votre tension, Monsieur Mangeterre.

Et puis vient le comble de la misère.

Le comble de la misère c’est quand on vient voir son médecin pour qu’il lui lise son courrier. D’abord parce que qu’on ne sait pas le lire, ensuite et surtout parce qu’on n’a personne d’autre pour le lire.

« Vous savez bien que je sais pas lire docteur. »

Le comble de la misère c’est quand ce courrier est une convocation à un contrôle judiciaire, parce qu’on ne s’est pas rendu à la précédente convocation, parce qu’on n’a pas su lire le papier. « Celui à qui je demande de lire mes papiers, il était pas là, et je pouvais pas revenir vous voir docteur, vu que j’avais pas mes papiers de CMU. »

Le comble de la misère c’est quand le fonctionnaire qui a envoyé cette convocation a coché avec le plus parfait mépris toutes les cases concernantles documents à présenter, y compris le certificat de scolarité et les feuilles de paye.

Le comble de la misère c’est quand le docteur fait un certificat d’illettrisme pour justifier une absence à une convocation judiciaire. Et que le patient en est content.

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