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Le prix Goncourt 2008 à Atiq Rahimi pour "Syngué Sabour", aux éditions POL

Autopacte - site sur l’écriture autobiographique

Philippe Lejeune est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages sur l’écriture intime - journal personnel et autobiographie - et un grand observateur et praticien de l’internet. Son site, Autopacte est un lieu précieux pour ceux qui s’intéressent au sujet. Avec Catherine Bogaert, il vient de publier Un journal à soi , magnifique ouvrage consacré au journal intime.
Visitez son site, lisez ce livre, vous m’en direz des nouvelles


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" Sans Titre "
une nouvelle d’ Emmanuelle Sachs
Article du 21 mai 2005

Je travaillais comme comptable dans une petite entreprise de bâtiment. J’habitais la même ville depuis mon enfance, je vivais chez ma mère, avec ma fille Sarah. Le papa de Sarah était mort, et ma mère et moi, nous avions bien du mal à payer le loyer et à nous nourrir toutes les trois. Maman ne travaillait plus, elle avait du mal à marcher. Elle s’occupait très bien de Sarah et toutes les deux s’entendaient bien.

L’entreprise pour laquelle je travaillais fit faillite, et je pensais retrouver facilement du travail. J’avais tout de même un petit diplôme et j’espérais juste que nous puissions continuer à vivre toutes les trois en n’ayant ni faim et ni trop froid. J’espérais mal.
Sarah était une jolie petite fille, jolie comme un cœur comme l’est toute petite fille pour sa maman. Parfois, j’avais juste l’impression qu’elle avait le regard vide de ceux qui n’attendent plus rien et ça me pinçait le cœur. Dans quel pays vivions-nous ? Avais-je eu raison de mettre au monde un enfant dans cette laideur, cette froideur ?

Je suis restée plus d’un mois sans travail, malgré mes recherches. J’allais me présenter aux patrons, j’ai du en faire une trentaine au moins, mais aucun n’avait de travail pour moi.

Par désespoir presque, oui par désespoir, je suis allée me présenter à une usine d’armement. Je ne voulais pas travailler dans ce genre d’endroit, même si ce n’était pas pour fabriquer des armes mais pour tenir une comptabilité. Je fus bien reçue, par un homme d’une cinquantaine d’années, qui me posa des questions sur mes qualités professionnelles mais aussi sur ma vie. Etais-je mariée ? Avais-je des enfants ?

Avais-je beaucoup d’amis ? A toutes les questions je répondis « non », sauf à celle de l’enfant, je ne voulais pas mentir : « Oui, j’avais une fille ».
« Très bien, me dit-il, tout ça est très bien. Je crois que je peux vous trouver du travail. Allez voir Hans Werner de ma part. Vous le trouverez à cette adresse vendredi prochain entre 15h et 16h. Soyez précise. » Je pris le papier qu’il me tendit.

Je passais les jours qui me séparaient de ce rendez-vous dans une presque euphorie. Je sentais que les choses allaient s’arranger pour nous trois, que je n’aurais plus à me réveiller la nuit en me demandant comment nous allions pouvoir vivre les prochains mois. J’avais surtout peur que le propriétaire de notre appartement nous mette à la porte. C’était un gentil monsieur, mais lui aussi avait besoin d’argent pour vivre.

J’allais ce vendredi-là à ce rendez-vous. Le numéro que le patron de l’usine d’armement m’avait indiqué correspondait à un petit hangar, sale. La porte en était ouverte et j’entrais. Sur la gauche, un homme était assis à une petite table. Il me dit : « Ne soyez pas timide, approchez vous.
- Je suis…
- Je sais qui vous êtes. »

Il alla chercher une chaise, la posa de l’autre côté de la table, face à lui, et me dit : « Asseyez-vous ».
Ce que je fis.
Il me regarda un certain temps, je baissais un peu les yeux et regardait autour de moi. Je ne savais pas quoi dire, je ne me sentais ni mal ni bien, cet homme m’impressionnait.

Lorsqu’il s’adressa à nouveau à moi, il me dit :
« Vous gagniez peu à votre ancien emploi ?
- Assez pour vivre.
- Je vous en offre dix fois plus, indexé sur l’inflation. »
Je me disais qu’il s’était trompé, ce n’était pas possible, je ne valais pas ça. Il devait se trompait de personne. Et pourtant il continua : « Il y a des conditions. Ce travail exige, en contrepartie de sa rémunération, des sacrifices de votre part. »

Il tapota des doigts sur la table puis reprit :
« Vous devrez quitter votre famille pendant tout le temps de votre travail. Je connais votre famille, votre mère et votre fille.
- Combien de temps ?
- Un an environ. Et vous serez dans un lieu tenu secret, que vous ne pourrez quitter tant que vous n’aurez pas accompli votre tâche. Vous serez seule ».

A ce moment-là, je l’écoutais à peine. Je pensais à tout ce que ma mère pourrait acheter à Sarah : un manteau chaud pour l’hiver qui arrivait, elle portait le même depuis trois ans et, à son âge, on grandit vite. Maman pourrait s’acheter un gilet, et aussi de nouvelles casseroles, et plein d’autres choses encore. Elle pourrait surtout trouver de la viande, cela faisait au moins deux mois que nous n’en avions pas mangé.

L’homme reprit :
« Chaque mois, j’irai voir votre mère pour lui donner l’argent.
- Vous savez où habite ma mère ?
- Bien sûr, nous nous sommes renseignés avant que vous veniez.
- Et qui m’emploie ?
- L’Etat, madame. L’Etat. »

Là, tout était dit. A l’époque je pensais qu’il ne pouvait y avoir de meilleur employeur que l’Etat. L’homme semblait très satisfait de sa réponse. Il avait le menton relevé, ses yeux sur moi. Comme je devais avoir l’air un peu surprise, il continua :
« Rassurez-vous, nous ne sommes pas des monstres, nous savons le sacrifice que nous vous demandons. Pensez que vous travaillerez comme comptable et que vous ferez vivre votre famille. C’est moi qui vous fournirais tout ce qui sera nécessaire pour faire votre travail. N’est-ce pas ce que vous souhaitez, un travail ?
- Oui. Bien sûr, oui. »

Nous nous sommes tus quelque temps, puis j’ai demandé :
« Je peux commencer quand ?
- Ce soir. Tout de suite en fait. Je vais vous accompagner. Je serai votre unique interlocuteur pour votre travail. Ecrivez à votre mère, sur ce papier, (il me tendit un petit bout de papier de la taille d’une carte postale) que vous avez trouvé du travail et que vous reviendrez dans quelques mois, dites lui que quelqu’un viendra lui apporter de l’argent tous les mois, qu’elle n’a pas de soucis à se faire ».

Je fis ce qu’il dit. Il ferma la porte du hangar, me fit monter dans une voiture garée dans la cour arrière, monta avec moi à l’arrière. Une personne était assise devant et conduisait la voiture.

Lorsque nous sortîmes de la ville, le on me mit un bandeau sur les yeux, et je ne réagis même pas. Je ne savais pas où j’allais, je ne voulais pas le savoir, je me disais juste que ma mère et ma fille auraient de quoi vivre correctement. Je n’ai pas pensé que cet homme puisse me mentir. J’ai pensé aussi que je n’avais pas le choix. J’avais souvent pensé dans ma vie que je n’avais pas le choix.

Je fus installée dans une pièce sombre, sans fenêtre, avec juste un vasistas minuscule. S’y trouvaient un lit, avec un matelas correct, une table (assez grande pour y mettre tous les papiers qu’on m’apportait tous les jours), une chaise, un petit lavabo, et dans un recoin, un WC. Le vasistas était trop haut pour que je puisse voir le dehors, même montée sur la chaise.

Une femme m’apportait à manger tous les jours, du lait, du pain, un peu de viande, des pommes de terre. J’ai demandé des vêtements de rechange au bout de quinze jours, on m’en a donné. J’ai pu aussi avoir des petites serviettes pour mes désordres mensuels, et du savon. Je me disais que j’étais mieux qu’en prison, parce que je n’étais pas maltraitée et que j’avais du travail. Oui, si je parle de prison, c’est parce que je ne pouvais pas sortir de la pièce où je fus amenée. J’étais enfermée.

Je ne m’inquiétais pas. Ma mère m’écrivait de temps à autre. Dans ces lettres, elle me disait que tout allait bien, que Sarah grandissait bien, que depuis qu’elles mangeaient toutes les deux à leur faim, le froid de l’hiver était plus supportable…

La séparation me paraissait supportable aussi, sauf parfois le soir, lorsque je n’avais plus de travail. J’avais envie de parler à quelqu’un et alors je pleurais. J’avais besoin de pleurer quand je ne me sentais pas bien, j’ai toujours été comme ça. Comme le jour où j’ai appris que François était mort. Sarah n’avait pas un an, François fut tué dans un restaurant où il se réunissait avec des amis et des personnes de sa famille.

François était juif, je ne l’ai su que lorsque qu’on s’est marié. Parce qu’il était circoncis. J’ai cependant cru, la première fois que j’ai vu son sexe, qu’une maladie avait obligé les médecins à lui en enlever une partie. J’étais naïve ! Je n’avais jamais vu de sexe d’homme. Nous ne nous sommes mariés qu’à la mairie, maman n’est pas vraiment croyante, moi non plus, et François de même. Il m’avait expliqué la religion juive, à laquelle je n’ai pas compris grand-chose, et nous n’en avions plus jamais reparlé.

Il ne se sentait pas juif, sa sœur non plus. Etre juif ne voulait rien dire pour moi, c’était comme être blond, ou être beau, on naissait avec ou pas, peu importait. On n’avait pas demandé à venir sur terre, on était là, les autres étaient là, il fallait vivre ensemble le mieux possible jusqu’à notre mort. Sans obliger les autres à croire ce qu’on croit vrai.

Toute la journée, je faisais mon travail de comptable : j’additionnais, je compilais, je convertissais, je consolidais. J’ai toujours aimé les chiffres, ils me rassuraient. Je ne savais pas vraiment à quoi correspondaient ces chiffres, les tableaux étaient codés, mais j’ai toujours aimé l’abstraction, je crois que j’aurais pu faire des études de mathématiques si maman avait eu les moyens de me payer l’université. Les documents que l’on me donnait étaient nombreux, parfois peu lisibles, et j’aimais déchiffrer ces écritures pressées pour en faire des tableaux impeccables dont j’étais fière.

Parfois, lorsque je voulais me libérer l’esprit de tous ces chiffres, j’écrivais des poèmes. Des tout petits poèmes qui parlaient d’attente, de misère, de froid, de silence. Du sourire d’une petite fille.

J’avais un tout petit miroir au dessus du lavabo, et je me voyais vieillir dedans. J’avais une petite crainte : que ma fille ne me reconnaisse plus. Je marchais autant que je pouvais dans la pièce, pour me maintenir vivante, j’avais souvent envie de voir le soleil, mais je me disais : « Plus tard, ce sera pour plus tard ».

Au fil des jours, la femme qui m’apportait la nourriture me semblait de plus en plus fatiguée. J’avais osé des questions parfois, et jamais elle ne m’avait répondu. Je me demandais si elle était muette ou sourde, alors un jour je lui pris la main, elle se recula rapidement et dit : « Non ! ». Je sus qu’elle n’était pas sourde et muette, mais elle ne répondit jamais à mes questions pour autant. En fait, je n’en avais qu’une de question : « Que faisait-elle et où étions-nous ? » Je la posais aussi à l’homme qui m’apportait les documents, celui qui m’avait recrutée. Je n’eus jamais de réponse non plus.

Au bout d’un an, je m’inventai des pièces de théâtre, et je tenais tous les rôles. J’étais l’amoureuse, la presque-morte, ou le père colérique. Je récitais Phèdre : « Je ne me soutiens plus, ma force m’abandonne » et « Je sentis tout mon corps et transir et brûler ».

C’est au bout d’une bonne année que les choses changèrent : je n’additionnais plus des A, des B, des O, et toutes les lettres de l’alphabet, mais de l’or, de l’argent, du bronze, du coton, de la laine, du cuir, des pierres précieuses. Et les unités de mesure n’ont pas changé : des grammes, parfois des kilos. Je devais tout convertir en kilos et demeurais très précise sur le poids en or, moins sur la laine, le coton et les fibres diverses et le crin.

L’homme me complimentait sur mon travail. Lorsque je lui demandais quand je pourrais renter chez moi, il me disait : « Bientôt. Bientôt ce sera fini, nous aurons fait notre travail et vous aussi. Il n’en reste plus beaucoup. ».

Ces paroles me réconfortèrent et je vécus quelques jours dans une douce euphorie, je rêvais de maison à la campagne, de fenêtres ouvertes, de fleurs, de miaulements de chats, de piaillements d’oiseaux. J’aimais me coucher le soir, mes nuits étaient plus belles que mes jours, je rêvais de plénitude et j’étais bien. Je voyais dans le petit miroir mes cernes sous mes yeux, mais elles étaient moins importantes que celles de l’homme qui me faisait travailler.

Je vis arriver un deuxième hiver et je commençais à faiblir un peu. Puis, pendant un jour entier, je ne vis personne. Un deuxième jour aussi. J’ai patienté mais je commençais à avoir très faim. J’ai trompé mon ennui en feuilletant les registres que j’avais remplis pendant des mois (j’en remplissais toujours deux, un que l’homme prenait et ramenait chaque jour, l’autre que je gardais avec moi).

Pendant tous ces mois s’étaient additionnés, liste après liste, des milliers de kilos de matériaux divers dont j’ignorais la provenance et la destination. Le troisième jour, je n’y tins plus et frappai à la porte. Je frappai une bonne heure jusqu’à ce que la femme qui me donnait à manger vienne m’ouvrir et disparaisse aussitôt.

Je me retrouvai dans un couloir sombre, très long. J’avançais prudemment, la pente était douce et je montais sans effort. Un rai de lumière grisâtre filtra enfin sous une autre porte, tout au bout. Je l’ouvris, sans rencontrer de résistance.

Dehors, il faisait très froid. Je me rappelais la date : 18 janvier 1945. J’ai toujours noté la date chaque jour. J’entendis des bruits de voix, au loin, des appels dans une langue que je ne connaissais pas, des ordres, des cris, le martèlement des bottes sur le sol glacé, des cris, toujours des cris puis des coups de feu.

J’ai avancé dans ce froid, on m’a bousculée, j’étais étourdie par ce remue-ménage. J’étais restée des mois au calme, je me sentais ivre. Personne ne m’a regardée, j’ai suivi les hommes qui couraient. Je me suis arrêtée à un moment au pied d’un immense portail, j’ai levé la tête et j’ai lu : « Arbeit macht frei » [1]. J’ai souri : « Oui, j’ai bien travaillé, je suis libre, je vais pouvoir vivre avec l’argent durement gagné ».

Soudain, au milieu de la débâcle, je reconnais l’homme qui me donnait les registres, il a l’air anxieux, je l’attrape par la manche de son uniforme, et je lui dis : « Ca y est, je peux rentrer chez moi, retrouver ma mère et ma fille ? Elles sont toujours vivantes, n’est-ce pas ? »

L’homme leva le bras, désigna évasivement le ciel brumeux : « Elles sont là-haut. Le reste doit être dans vos registres… ».
Avant de s’éloigner, sans me regarder, il m’a crié : « Bienvenue à Auschwitz, Madame Muller ! Nous vous laissons à vos nouveaux maîtres ! ».

Je me suis assise par terre. Je ne sentais plus le froid. J’ai été secourue par une femme, une femme en blouse blanche avec un grand manteau noir. Depuis, je suis dans une sorte d’hôpital. Je ne parle pas, je ne dors pas. Je veux mourir bientôt. Je vais mourir bientôt. Et c’est heureux.

* * * * * * * * * * *

« Si tu savais, François, quelle abomination, ce fut ».
Daniel Zimmermann, L’anus du monde.

« Les détenus explosent de joie à l’annonce de l’arrivée imminente de nouveaux Juifs à gazer. Les S.S. ne répriment pas cette sympathique manifestation, si spontanée. Pour eux aussi, la nouvelle est excellente. Grave question, le convoi sera-t-il pauvre ou opulent ? »
Daniel Zimmermann, L’anus du monde.

Emmanuelle Sachs (il s’agit d’un pseudonyme...) est une lectrice fidèle du Webzine. Elle m’a confié cette nouvelle. Je la remercie de l’avoir partagée avec nous.
MW


[1« Le travail rend libre »

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