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Témoignage
Une blonde au Japon
par Marie-Françoise Taggart
Article du 11 octobre 2004

Marie-Françoise Taggart est enseignante et écrivain. Elle vit à Victoria (Colombie Britannique), au Canada. Elle publiera bientôt son troisième roman et sera l’une des contributrices de l’anthologie Noirs Scalpels que je prépare aux éditions du cherche-midi dans la collection Néo, dirigée par Hélène Oswald.

Occidentale, elle a vécu au Japon, en a appris la langue et les coutumes. Ce texte inédit témoigne de la difficulté de s’insérer dans une culture différente de celle dont l’on est issu(e).

MW


Quand j’ai appris le japonais, je me suis forcée, en fille et petite-fille de linguistes, à apprendre les expressions de politesses purement japonaises, un peu traditionnelles, plutôt que de me contenter du "japonais pour étranger" qui est généralement tout ce qu’on enseigne.

J’étais un peu toquée. J’allais au-delà, je voulais les vraies formules. Je les ai mémorisées. Des trucs longs comme des guirlandes qui voulaient dire "L’humble petit morceau que je suis vous remercie et s’engage à prier pour vous et pour votre descendance pendant les générations à venir...", que je répétais au laboratoire afin d’avoir l’intonation exacte, l’inflexion féminine japonaise exacte, etc.

Or, arrivée au Japon, et essayant ma formule lors de circonstances qui me semblaient appropriées, je ne recevais en réponse qu’un fou rire dissimulé derrière une main gênée. Je me suis vite rendu compte que mes réponses provoquaient un malaise chez mes interlocuteurs, et j’en suis arrivée à la conclusion que ces formules étaient désuètes et qu’on ne les utilisait plus. Pourtant, je les entendais à la télé, dans la bouche de mes collègues... mais bien vite je les avais abandonnées pour le langage plus succinct et plus direct du japonais de tous les jours :

"Tu veux...?" -"Ah... montre ? D’acc..." "Tiens !" " ’erci !"

Ce n’est que quelques années plus tard, au Canada, que j’aurais la vraie explication à ces réactions. Voulant faire une blague à la femme japonaise d’un ami de mon mari que je n’avais encore jamais rencontrée, et m’étant déguisée en japonaise (avec une perruque), je me suis présentée à une soirée comme le produit d’un mariage mixte d’une française et d’un japonais (j’étais une "half", à prononcer hha-fhuu).

Notre hôte avait invité sa soeur, et toutes les trois nous avons eu une discussion animée en japonais, anglais et français. À un moment, l’occasion s’est présentée d’utiliser une de ces longues formules de politesses considérées très féminines et traditionnelles. Je l’ai déroulée presque sans y faire attention, étant trop "dans mon rôle".

En la disant, je m’attendais à être couverte de ridicule, et peut-être à être dévoilée. Or, c’est l’inverse qui s’est produit : pour la première fois, j’ai eu droit à la réplique-réponse, apprise par toute jeune fille bien japonaise :

- Moi : Doomo arrigato gozaimasu atashi-wa itsumo osewani natte orimasu..." (Moi, petit rien du tout, vous suis reconnaissante au point de prier pour vous et votre descendance...)
- Elles : Iie iie cochira kosoo (Non, non, c’est nous)
- Moi : Iie, doomo, doomo (Non, merci, merci)
- Elles : Doo itashimashite... (Je vous en prie), etc.

Aucun fou-rire, pas un nuage de malaise. Ce que j’avais dit était passé comme dans du beurre. Un peu plus tard la soeur de la dame a allongé vers moi un bras bienveillant : "Tu sais, même si tu es hha-fhuu, tu es réellement une vraie japonaise à mes yeux" (!).

Plus tard encore j’ai enlevé ma perruque dans un coup d’éclat, à la surprise générale. Heureusement, mes hôtes avaient une personnalité ouverte et elles ont bien réagi. Elles étaient enchantées d’avoir été ainsi "trompées". Elles sont aujourd’hui de bonnes amies.

Mais ce que j’ai appris ce soir-là était que tout le long, quand j’étais au Japon, on riait de moi lorsque j’employais des formules réservées à une japonaise classe, parce que c’était incongru que ça vienne de la bouche d’une "kimpatsu" - une occidentale blonde.

Avec la perruque japonaise, ça passait, pas de problème.

Je ne veux pas généraliser, car j’ai aussi rencontré beaucoup de Japonais très ouverts d’esprit, et il faut l’être pour comprendre notre monde occidental, mais j’ai appris là que l’apparence physique est déjà une mise en contexte...

(c) Marie-Françoise Taggart, 2004

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