logo Winckler’s Webzine
Le site personnel de Martin Winckler
logo

 Sommaire | Edito | In italiano | Courriers et contributions | Contraception et gynécologie | Radio et télévision | Lectures | Mes Bouquins | Les médecins, les patients, et tout ce qui s’ensuit... | WebTV | Être un(e) adulte autiste...
Recherche


Petit éloge des séries télé

Voir aussi :

Littérature
- Soutenons les libraires
- Les Cahiers Marcoeur - Un roman complet inédit en 54 épisodes
- "Spectacle Permanent"
- Les médecins de ma vie
- Station debout
- Quel homme du XVIIIème siècle fut inventeur, homme d’état, diplomate, imprimeur et homme de presse, philosophe, météorologiste et humoriste ?
- Que s’est-il passé le 18 Septembre 1931 ? (Histoire de Tchang Tchong-Jen)
- Combien y a-t-il de versions des dix commandements ?
- Qui a peur de réformer l’orthographe ?
- Les Médecins et le Crime

Mes Bouquins > Les Cahiers Marcoeur >


"Les Cahiers Marcoeur", 54e et dernier épisode
Article du 25 octobre 2004

Pour télécharger ce fichier en PDF, cliquez sur l’icône en forme de livre, au bas de la page


Lire l’épisode précédent


Lire le PREMIER EPISODE

(A nouveau la voix s’élève, plus forte que précédemment)

Allez, faut finir. Conclure. Mettre un terme. Viens ici, petit cahier noir. Viens mon vieux, on va danser.

(Grand soupir.)

Les Cahiers Marcoeur... volume neuf... Introduction, par Jérôme Cinoche...
Au commencement...
(silence)
... mais d’abord, bien avant le commencement, un homme écrit.

Il se met à sa table et il écrit, il se met devant sa machine à écrire ou son écran et il écrit. Il écrit pendant toute la journée ou pendant toute une nuit, il met des grands I et des petits a, il fait des ébauches, il met un mot à côté d’un autre, il regarde dans un dictionnaire, il recopie, il relit, il rature, il froisse, il jette, il reprend, il oblique, il hésite, il sourit (parfois), il grince des dents, il se frotte les reins ou se gratte le dos, il s’étire, il se mord les lèvres quand un mot ne vient pas, il se gratte l’aile du nez quand ça le démange, il soupire quand il a le sentiment que ça ne va nulle part. Il griffonne. Il gratte. Il dépose. Parfois, il se nourrit de l’illusion que le gribouillis inconsistant ressemblera un jour à un texte.

Plus tard, il fait autre chose. Il va dormir. Il mange, il boit, il baise, il travaille, il va au cinéma, il parle, il crie, il pleure (parfois), il s’engueule avec quelqu’un d’autre. Une femme. Un homme. Bref, il vaque.

Plus tard encore, il revient à sa table, à son stylo son clavier, il se remet à écrire.

Bien plus tard encore, il laisse le texte définitivement. Il ne l’abandonne pas véritablement, il le confie. A d’autres mains. Qui en font (au mieux) un texte imprimé ou (au pire) du papier à brûler, ou du papier de brouillon puisque les manuscrits ne sont dactylographiés qu’au recto. En principe.

Bien plus tard encore, le texte tombe sous les yeux d’un autre, d’une autre. Qui le recueille, le choisit et, dans le meilleur des cas, paye pour l’obtenir. Et c’est alors, seulement, que l’histoire commence...

Au commencement, un homme lit. Comme l’autre - qui regardait le texte s’écrire - celui dont le regard galope sur les pages est seul. A ce moment-là, personne d’autre que lui ne lit cette page-là, cette ligne-là. Personne n’est comme lui allongé sur le lit ou affalé dans le fauteuil ou penché sur la table de la cuisine, personne ne s’absorbe au point de laisser le téléphone sonner, le café refroidir, la casserole déborder.

Comme pour l’autre, tout se passe dans la tête. Personne n’est là pour entendre. Personne n’est là pour sentir ni savoir. L’alchimie des mots reste silencieuse. Invisible. On aura beau dire le-livre-est-une-machine-paresseuse-qui-exige-du-lecteur-une-coopération-effrénée and all that jazz, lire ça demande qu’on soit réceptif. Ouvert. Offert. Le cerveau du lecteur est un contenant. Vos yeux de lecteur ont beau traverser les pages au galop, ça ne laisse pas de trace entre les lignes.

N’empêche que si vous galopez, c’est parce qu’il vous emporte. Et vous vous laissez faire. Il vous enlève. Il vous emmène loin, très loin, juste là où il le veut, et là, dans un coin sombre, il vous baise. Et là aussi, vous vous laissez faire.

Parfois, on ne s’en relève pas.

Imaginez. Imaginez un homme. Un homme qui lit. Qui aime lire. Qui n’aime rien tant que se faire baiser par les livres. Il ne confond pas. Ce n’est pas le scribouillard, qui le baise. C’est le bouquin. Le scribouillard, tout seul, dans la rue, il changerait peut-être de trottoir s’il le croisait.

Un jour, il est dans une librairie ou à une terrasse de café, ça n’a pas d’importance, et il tombe sur un texte extraordinaire. Formidable. Epatant. A en crever. Il n’en revient pas d’être heureux comme ça. Heureux et triste à la fois. Bouleversé. Renversé. Baisé en beauté.

Il n’en croit pas ses yeux.

Il revient sur les lieux du crime, vaguement troublé. S’il en trouvait un autre. Pareil. Enfin, qui l’emballe autant. Non, il se dit : Ça n’est pas possible. Pas deux fois. Un type comme ça que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam, il peut m’avoir une fois, pas deux. Je suis pas né de la dernière pluie. J’en ai lu d’autres. On me la fait pas. Pas deux fois.

N’empêche qu’il en trouve un autre. Du même. Il tourne autour. Le renifle. Si c’est pas aussi bien, je vais être déçu. Vaudrait pt’êt mieux que je laisse. Ça peut pas être aussi bien. Une vraie midinette. Un vrai puceau. C’était trop bien la première fois. C’est un hasard. Sûrement. Je vais tomber de haut. Vous l’entendez, hein ? Vous voyez bien ce qu’il se dit. Il commande un café-crème, il allume une cigarette, il se met à lire.

Et ça recommence. On l’emballe. On l’enlève. On le possède. D’un bout à l’autre.

Inutile de préciser qu’il a du mal à encaisser.

Bon, il m’a fait ça une fois, deux fois. Trois, c’est tout bonnement inconcevable.

Il y revient. Il en trouve un autre. C’est qu’il a l’air productif, le bougre. On dirait qu’il ne fait que ça, cracher de l’encre sur du papier. Voyons. Voyons. Non. Je ne veux pas. Non, non et non.
Oui...

Non, je sais, ça ne marche pas à tous les coups. Ça marche parfois. Et pas avec tout le monde. Mais avec moi, ça a marché. La première fois. La deuxième. La troisième et toutes les fois qui ont suivi. Vous m’avez emporté. Emballé. Possédé. Parce que c’était moi. Parce que vos textes étaient faits pour moi. Bien sûr, vous ne le saviez pas. Vous ne saviez même pas que j’existais. Et moi je recevais, ici derrière les yeux. Je recevais ce que vous m’écriviez.

Savez-vous ce que c’est ? D’être le lecteur d’un homme qui écrit, et qui ne le sait même pas ? Savez-vous ce que c’est que d’être celui qui jouit de l’écriture d’un autre, quand on a écrit pendant longtemps et qu’on se trouve un jour sec comme un bout de bois, incapable d’aligner deux mots sans se dire c’est de la merde, c’est infect, ça ne sert à rien ni à personne ?

Non, sans doute. Vous, vous écriviez. Vous n’en aviez cure. Et moi, moi qui vous suivais à la trace, je crevais de bonheur et de douleur en même temps.
Il a bien fallu que je fasse quelque chose. Avec mes dix doigts. Avec un crayon, un stylo, un feutre et du papier. Des cahiers. Et d’autres stratagèmes.
Je vous voyais chaque jour, assis là devant moi. Je me disais : que faire ? La seule manière de m’en sortir c’était peut-être de renvoyer la balle.

Pendant longtemps, on griffonne. On gribouille. On note. On fait des croquis. Des schémas. Des listes. On bricole. En regardant l’autre faire. Ça n’est pas si compliqué que ça, finalement, il suffit de faire comme lui.
Mais recopier, ça n’est pas écrire.

Et puis, pourquoi écrire quand quelqu’un d’autre a écrit avant vous ? Quelqu’un qui, chaque fois qu’il écrit, vous fait lecteur. Vous fait comme un rat. Se mesurer à l’autre zigue, c’est proprement dérisoire. Impossible de faire même semblant d’écrire en même temps que lui. Tout ce qu’on gribouillera, même si ça dépasse le bas de la première page et si ça finit par ramper péniblement jusqu’à la cent dixième, ça n’aura l’air de rien, comparé à ce qu’il produit, lui, cet autre type penché sur sa table de bistrot, dans la force de l’âge, indestructible, inamovible.

Et en plus, vous commencez à l’apprécier, à aimer ses petites manies, ses peurs, ses hésitations, ses timidités, ses révoltes, ses regards fuyants, ses silences, ses chemises informes et sa bouille invraisemblable. Vous commencez à vous y attacher. Plus seulement aux textes, au bonhomme tout entier.

Vous vous dites : Bah, je laisse tomber. A quoi bon écrire ? puisqu’il écrit déjà. Et mieux que ce que vous pourrez jamais faire.
A moins que. A moins qu’il ne vous lise. A son tour. A moins qu’il ne se fasse prendre, lui aussi. A moins que vous ne le possédiez sans même le prévenir.

Oui, c’est ça, vous vous dites : A ton tour, mon bonhomme. A présent, je te connais bien, je vais te montrer. Ils sont bien beaux tes textes mais moi, je peux les travailler, les disséquer, les découper en petits morceaux, les tourner dans tous les sens. Ton boulot, je peux le mettre en pièces.
Et vous vous mettez au travail. Aux ciseaux, au couteau, au rasoir.

Vous écrivez entre les lignes. Vous rayez tel mot, corrigez telle phrase - c’est plus compréhensible, tel chapitre est de trop, telle allusion on comprend rien, telle anecdote ça me fait pas rire. Tu vas voir.
Mais ça suffit pas. Vous pouvez faire encore mieux. Ah ! il vous a possédé, mais vous, vous allez vous l’approprier, le séquestrer, le manipuler, en faire votre jouet, lui refaire le portrait. La gueule de l’emploi.

Vous taillez dans la pierre, vous vous ouvrez un chemin au chalumeau dans les mots qui vous paraissaient sans faille, ignifugés. Vous bataillez, vous fulminez. Vous vous en payez une tranche.

Après tout, s’il est si fort, s’il est si intelligent et sensible - il doit l’être, ce salaud, autrement vous ne seriez pas assis là, à dérouiller, à vous creuser la cervelle pour trouver la sortie - il va les apprécier, les fausses critiques, les pseudo-commentaires, les analyses superposées, les entretiens factices, tout l’appareil lourdingue et empesé dont on vous bassine chaque jour à propos du premier Marc-Machin Demesdeux venu, ça devrait le faire marrer de se les voir appliquées à lui, pour une fois...

Mais peu à peu, insensiblement, ça vous échappe. C’est que, vous avez beau vous mettre à votre table et écrire, votre corps se rappelle à vos mauvais souvenirs. Ils sont deux à présent : cette carcasse et Lui, à vous parasiter. Eh bien, faut leur faire subir le même traitement ! Allez, tous les deux dans le même paquet de linge sale, que je te secoue tout ça. Et que j’te frappe, et que j’te frotte. D’ailleurs, si on y regarde à deux fois, la critique ironique et les morsures rageuses, le pastiche, le sarcasme, les règlements de comptes, ça ne va pas loin. C’est un peu court. C’est du vent. Vous, ce que vous aimez dans ses textes, c’est la chair qu’on entame, c’est le sang, la sueur et les larmes qu’il fait couler à coups de plume.

Alors, vous ouvrez la bonde : les femmes et les familles, les maux d’estomac et les mots d’enfants, les vraies questions et les fausses réponses. Toutes les histoires qu’on raconte, qu’on leur raconte, qu’on se raconte. Toutes vos histoires, elles finissent par déborder de l’encrier. Et c’est comme un barrage fissuré : plus ça va, plus la brèche s’agrandit.

Et un jour, vous accouchez d’un paquet mal ficelé, pas dégrossi, encore gluant. Mais qui remue.

(Bruit de chaise qu’on écarte. Bruits de pas sur un carrelage, des pas qui vont et viennent et rythment la voix qui reprend :)

Vous êtes assis là, à votre table de cuisine, vous regardez sans bien comprendre la pile de feuilles qui a grimpé tout doucement, bien réelle à présent.
Vous avez écrit. Et vous ne savez pas quoi en faire.

Pourquoi donc avez-vous écrit tout ça, d’abord ?
Pour lui.
Enfin, pour vous aussi, un peu, quand même...
D’ailleurs, quand vous relisez, il vous arrive de vous marrer. Ou de sentir vos yeux piquer. Ou de vous révolter.

Mais, pensez-vous, comment lui montrer tout ça ? Impossible de lui déposer ça sur sa table de bistrot, ou sur son paillasson, ni de le lui envoyer par la poste... Il ne va pas comprendre. Et, surtout, il n’a rien demandé.
Alors, vous tournez en rond, vous ruminez, vous rongez votre frein. Et, peu à peu, vous sentez que tout a changé.

Vous ne voyez plus les choses comme avant. Ce qui vous a jeté sur le papier - la marque indélébile qu’il a laissée en vous - est encore là, présente. Mais elle ne vous fait plus souffrir. Elle n’est plus douloureuse et pesante. C’est une cicatrice sensible. Elle fait partie de vous. Vous existez avec elle, et plus contre elle. Votre corps aussi est différent. Il vous apparaît moins sinistre, moins tragique dans le miroir des mots. Il arrive même qu’il vous fasse rire.

Vous regardez les cahiers, les dossiers, les piles de feuilles, les chemises bariolées et vous vous dites : je suis peut-être capable d’aligner trois phrases, après tout. Vous regardez le réveil, vous voyez qu’il va être dix heures, vous pensez : Allez ! je vais me faire un café. Celui-ci, je prendrai le temps de le boire dans mon fauteuil, tranquillement. Vous vous levez - Bon, c’est déjà fait, mais pour la démonstration mettons que ça ne l’était pas -, vous remplissez...

(Frottement contre le micro. Les bruits s’assourdissent quelque peu, comme si l’enregistreur avait été glissé dans une poche. Bruit d’eau qui coule)
la casserole...
(Choc métallique. Pof ! du gaz qui s’allume)
...et pendant que l’eau chauffe, vous vous dites que plutôt qu’un café vous allez vous préparer un repas. Un bon petit repas de midi avant l’heure. Après tout, vous êtes levé depuis bien longtemps, vous avez faim, qu’est-ce que ça peut faire qu’il soit à peine dix heures du ma-Tiens ! voyons ce qu’il y a dans le frigo !...
(Grondement du réfrigérateur couvrant le filet de musique de la radio)

... des oeufs, des champignons, un peu de jambon, de quoi faire une quiche... ou des tagliatelle alla carbonara plutôt... Vivre, après tout, ça n’est pas si mauvais... Aimer, lire, écrire, que demander de plus ? ... Et d’ailleurs, je suis sûr que l’autre... c’est pareil : quand il en a un peu marre d’user ses manchettes, il pose un point virgule à défaut de point final, il se lève, et il va se balader...
(Bruit d’eau qui coule à nouveau, plus longtemps, cette fois-ci)

...il donne un coup de fil à un copain, il invite une femme à déjeuner, il entre dans un cinéma, il se promène au parc et regarde les enfants jouer, il se paie un sandwich au mouton dans un restaurant grec, que sais-je ? Ce n’est pas parce qu’on ne le voit pas le faire qu’il ne le fait pas. Il vit. C’est inévitable. Et je suis sûr qu’il aime ça...

(Le son de la radio augmente sensiblement) dernières mesures voici notre flash d’information. Bonjour...

A présent, vous souriez. Vous comprenez l’évidence. Bon vous avez écrit. C’est presque fini. C’est pas le dernier vrai roman de ce siècle ni le premier vrai du prochain, mais c’est vous qui l’avez fait. Enfin. Passer le plumeau et la pierre ponce, fignoler les dix dernières pages, introduction conclusion dernière pirouette, dernier clin d’oeil, vous avez ramé pendant deux, trois, quatre cents inculpations pour délit d’initié. De nombreuses personnalités de Tour/ment pas de raison que vous n’arriviez pas au bout !

Et, surtout, même si vous avez écrit à cause de lui, contre lui, pour lui, vous sentez qu’à présent ça n’a plus d’importance.
(L’eau cesse de couler, petits bruits successifs suggérant qu’on y jette quelque chose)

Même si vous l’avez mis dedans, ça existe sans lui, ça ne lui ressemble plus, ça ne ressemble à rien d’autre qu’à vous, ce sont vos tripes et vos radotages qui sont là-dedans. Ça ne vaut pas plus que les triques et les piratages d’un autre, mais pas moins. Ça ne vaut pas moins que ses tourments, à Lui. Vous êtes parvenu à en faire quelque chaudes au fond du gouffre de Lédiziom, plusieurs escadrons de gendarmerigoler d’être arrivé jusqu’ici mais le fait est là, vous le comprenez bien : ce n’est plus l’indicible déclencheur d’écriture qui compte, c’est l’écriture, ce qu’elle a produit en vous, ce qu’elle produira plus tard quand ceci ne sera plus parole mais texte qu’à présent vous (oui, vous ! qui êtes à plat ventre sur le) lisez. Ce qui compte c’est d’être entier, douloureux mais entier parce que reconstruit, recomposé dans l’écriture, que l’ulcère ou gastriQue faire docteur en cas de maux d’estomac ne fasse plus de noeuds mais que tout se dénoue en fin de compte...

(Claquement du couvercle sur la casserole. Bruits de pas)
... Allez ! un peu de sel de la vie...
(Froissement de papier)
... Une bonne poignée de main - Combien de temps, ces pâtes ? Sept minutes ? Parfait ! Quatre cent cinquante mille exemplaires à éplucher un peu de crème un peu de jambon et c’est tout bon ! ...

(Trois pas. Bruit d’une main qui plonge dans l’eau)
... Où est-ce que j’en étais ? ...
(Clic)
(Nouveaux froissements de tissu, le volume est plus fort à présent)
- semble stabilisé après l’intervention de chirurgie du cerveau - c’est une drôle de machine, finalement : même bombardé d’information on s’habitue à tout, y compris à l’insupportable - les grincements de l’esprit, les incapacités du corps, les horreurs de la vie - Allez, ça va bien ! Râlez une dernière fois, pour le principe, mais vous êtes entier, vivant, vous aimez vivre, il faut que vous soyez quitte, vous voyez ce que je veux dire : sortir dans la rue, entrer dans un café, vous asseoir à une table, ouvrir un livre, et patienter. Et quand l’autre entrera, vous vous direz...

(Bruits d’eau qu’on remue)
... Cette fois-ci, je ne vais plus le regarder faire, je vais attendre rien qu’une minute et puis je me lèverai, je m’avancerai vers lui - à la longue vous vous êtes fait à l’idée, vous vous êtes dit : C’est un homme lui aussi y’a pas de quoi en faire une maladie, et vous aussi vous êtes un homme même si vous n’avez pas encore tout à fait son âge et son expérience, il faut bien commencer un jour y’a pas de mal à ça, Allez ! un peu de courage ! Levez-vous, avancez, approchez-vous de lui, souriez attendez qu’il relève la tête et quand ses yeux croiseront les vôtres, accrochez-vous au livre, mais desserrez-moi ce noeud dans votre gorge, souriez et dites-lui Pardonnez-moi je ne veux pas vous déranger, je voulais vous dire... ça vous paraîtra bête... excusez-moi, je ne trouve pas mes mots... j’ai lu tous vos livres, ils m’ont... oh ! je voulais seulement vous serrer la main et vous remercier, je suis très très heureux de vous rencontrer Monsieur Jérôme Cinoche vient de mourir à l’âge de 55 ans.

EPILOGUE

Regardez autour de vous.
Vous êtes toujours dans la cuisine.
Devant vous, sous son regard brouillé, la table est vide. Les feuillets, le programme du Royal, les chemises bariolées, le Journal de Kafka, les dossiers, les cassettes, tout est par terre. Ses mains, encore humides, sont posées, vides, sur le formica.

Vous vous levez lentement, pour ne pas déranger, mais c’est inutile : il ne vous entend pas, il ne vous sent pas. Il n’a jamais su que vous étiez ici, mêlé à lui, buvant les sensations qui se sont bousculées en lui et en vous pendant ces sept minutes - ou bien étaient-ce sept jours, sept semaines, ou plus encore ?

Vous pourriez rester, bien sûr, mais vous comprenez que ce n’est pas votre place. Ce qui vient de se briser en lui, par la voix monocorde d’un orateur indifférent, vous n’avez pas à l’affronter.

Vous sortez de la cuisine. Peut-être allez-vous marcher un peu sur la route, prendre l’air. En tout cas, vous tournez le dos à la maison, à l’homme, à ses sanglots étouffés.

Plus tard, vous repassez devant la maison. Bien plus tard, car il fait sombre.

Une dernière fois, vous vous approchez, vous collez votre front sur la fenêtre de la cuisine.

A présent, la cuisine est vide. Je veux dire que personne ne s’y trouve plus. Au sommet du frigo, la lueur rouge a disparu. L’eau ne coule plus mais les champignons trempent encore et noircissent dans la bassine en matière plastique. Sur la casserole, des traînées blanches laissent deviner que l’eau a débordé longtemps avant qu’il ne pense à éteindre le gaz.

Il fait presque nuit. Vous écartez les bras, vous rabattez doucement les volets. Vous vous penchez, vous retrouvez à tâtons le bagage posé contre le mur. Sous vos pas, le gravier crisse jusqu’au moment où vous refermez la grille.

***************************** FIN ***************************

Merci à Louise Kelso Bartlebooth, Fanny Malovry et Violette Moriarty d’avoir permis la mise en ligne de ce long roman.

Merci à celles et à ceux qui le lisent, l’ont lu, le liront.


Relire Les Cahiers Marcoeurà partir du PREMIER EPISODE

MW


Les_Cahiers_Marcoeur_54e_episode

IMPRIMER
Imprimer


RSS - Plan du site  - Site conçu avec SPIP  - Espace Privé