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"Les Cahiers Marcoeur", 51e épisode
Article du 13 octobre 2004

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(Bruit de page qu’on tourne)

(Soupir)
Le dossier vert. Une citation. Ah, ça les citations ne manquent pas dans ce foutu manuscrit... Ouvrez les guillemets... Effectivement, l’écriture n’est jamais que le reste souvent assez pauvre et assez mince de choses merveilleuses que tout le monde a en soi. Ce qui vient à l’écriture ce sont de petits blancs erratiques ou des ruines par rapport à un ensemble compliqué et touffu. Et le problème de l’écriture est là : comment supporter que le flot qu’il y a en soi aboutisse dans le meilleur des cas à un filet d’écriture ? Marcoeur se débrouille mieux en n’ayant pas l’air de construire une totalité et en laissant à découvert des résidus pluriels.

C’est ainsi qu’il justifie sa fragmentation. Cela dit, on sent chez lui la tentation très forte de faire une grande oeuvre continue et non pas fragmentaire. C’est d’ailleurs un problème typiquement proustien, puisque Proust a vécu la moitié de sa vie en ne produisant que des fragments et que, tout d’un coup, en 1909, il s’est mis à construire le flot océanique de la Recherche. Chez Marcoeur, la tentation est telle que tout dans sa vie se construit à partir de ce problème, par le biais de nombreux détours. Et ce que Marcoeur appelle "faire un roman" vise à accéder à un genre d’écriture qui ne soit plus fragmentaire. Fermez les guillemets. Et c’est signé Peter L. Yuth - Who else ?

(Bruit de papier froissé. Echo d’un papier tombant dans une poubelle métallique)

Le grand cahier rouge et noir. Bruno. En haut de la page : Aujourd’hui, rien. Puis, plus bas : Pendant longtemps, il était presque réconfortant de se dire qu’un jour les mots viendraient : un jour, on se mettrait à écrire. Pendant longtemps, on croit qu’écrire cela voudra dire trouver, découvrir, comprendre, comprendre enfin, être illuminé par la vérité. Mais non : quand cela a lieu, on sait seulement que cela a lieu ; c’est là, on écrit ; écrire, c’est seulement écrire, simplement écrire, tracer des lettres sur une feuille blanche.

Le mardi Bruno ne travaille pas. Il écrit dans son bureau. Il met l’ordinateur en marche, et pendant que la machine effectue ses contrôles automatiques, il téléphone à Pauline. En général, juste au moment où elle décroche, l’ordinateur fait bip ! pour signaler que tout fonctionne bien. Elle sait ainsi que c’est lui qui l’appelle, sans qu’il ait besoin de parler. Bruno cale le combiné entre sa tête et son épaule, il continue à taper, il lui parle en regardant l’écran. Elle entend le petit bruit plastique des doigts sur le clavier, elle dit : C’est bon de vous entendre taper. Parfois ils restent comme ça de longues minutes au téléphone, sans parler, lui à tapoter sur le clavier, elle à corriger un texte, mettre du blanc, coller des photos ou des titres, chacun percevant les bruits minuscules de l’autre, ce que font les mains, les grincements de la chaise qui tourne, les vitres qui vibrent au passage d’un camion.

Plus loin : Il raconte à Pauline un incident survenu lorsqu’il était encore médecin au centre d’interruption de grossesse : un mois après son intervention, en consultation de contrôle, une jeune femme de 20 ans lui demanda si une grossesse pouvait avoir un caractère psychologique. Comme il s’étonnait, elle lui expliqua que sa grossesse avait été conçue un jour bien précis, correspondant à sa propre conception par sa mère au même âge qu’elle aujourd’hui. Elle demandait s’il était possible que ce soit une "simple coïncidence".

Bruno s’était dit ensuite qu’elle avait bien de la chance de pouvoir donner sens à son épreuve. Il y a tant de gens qui ignorent à jamais que leur vie à un sens, et tant qui en doutent désespérément.

(Bruit de page qu’on tourne)

Bruno s’assied. Ses épaules tombent, son dos s’affaisse. Il baille. Ses yeux larmoient. D’un geste un peu las, il met l’ordinateur en marche. Des signes kabbalistiques défilent sur l’écran. Il ferme les yeux. Bip ! La procédure de mise en route est terminée. Sur le clavier, il tape le mot Mots (c’est le nom de son logiciel de traitement de texte). L’écran se peuple de signes qu’il ne reconnaît pas. Le programme vient d’afficher un texte inconnu. A l’aide d’une touche de direction il remonte jusqu’à la première ligne et lit (ouvrez les guillemets)

La nuit est tombée depuis longtemps déjà. Voici enfin le bruit du moteur de la voiture qui ralentit, des roues sur les gravillons de la cour. Coup de frein, un peu sec. Les pneus crissent. Ça ne va pas. La voiture s’immobilise juste devant la porte de la maison. La portière s’ouvre et déjà il serre le frein à main. Sèchement aussi. Ça ne va vraiment pas. Il claque la portière, il ne la ferme pas. Décidément, ça ne va vraiment pas.

Lorsqu’il entre dans la grande salle, Bruno tente de dissimuler les marques de son tourment. Malgré lui, ses gestes parlent. Bien sûr le doux regard de ses yeux sombres, le large sourire qui accompagnent le Bonsoir Vous. C’est bon de vous retrouver, sont là, tendres, chaleureux, sincères. Mais le cartable est tombé net sur le sol. Les gants n’ont pas trouvé leur place dans les poches de la grande veste de cuir brun, mais l’ont rejoint, par terre.

« Hmmm, ça sent bon, j’ai faim. » D’une voix faussement enjouée et quelque peu chantante, il ajoute : « J’ai faim, Maman, tu sais, c’est vrai, je mangerais un éléphant ! »

Pauline s’est avancée vers lui. D’un bras il enserre sa taille, de l’autre il entoure ses épaules et l’attire tout contre lui, pour blottir sa tête dans son cou et l’embrasser.
Sa tête est lourde, ce soir. Longue aussi l’étreinte, avec quelque chose de tendu, presque crispé. Pauline ne dit rien. Elle sait déjà qu’il n’a pas envie de dire ce qui le soucie. Pas encore, en tout cas. Mais elle sait aussi que ce n’est pas la garde de ce soir. Peut-être "son" patient, mais ça ne ressemble pas à un souci professionnel, en tout cas pas de cet ordre. Elle glisse ses mains sur son dos, le serre contre elle, appuie doucement mais sensiblement sa tête contre la sienne et murmure à son oreille « Bonsoir, Vous. C’est bon de vous accueillir. »

La respiration de Bruno est tantôt forte et saccadée, tantôt presque imperceptible. Par le poids de sa tête sur son épaule, Pauline sent le poids, sur son coeur, de douleur silencieuse. Il n’aime pas se montrer ainsi. Elle le sait. Et lorsqu’il se redresse, il détourne aussitôt les yeux pour l’entraîner vers la cuisine où le dîner les attend. Malgré sa soudaine vivacité, elle a surpris l’éclat particulier que seules les larmes prêtes à poindre et retenues donnent au regard. Elle ne dit rien.
- Ça vous ennuie si j’écoute la fin des informations ?
- Pas du tout, bien sûr.

En fait d’appétit d’ogre, il prendra trois feuilles de salade, une toute, toute petite part de coca (C’est bon froid aussi, n’est-ce pas ? Elle sera bonne encore demain ? - Ne vous inquiétez pas pour ça. Là, c’est moi qui gère, d’accord ? ), et bu un grand verre d’eau glacée.
- Vous ne m’en voulez pas ?
- De quoi ? De chipoter devant un dîner de roi ?
- Non, vous savez bien...
- Oui, je sais. Vous en vouloir de n’être pas bien. D’avoir des soucis et de ne pas avoir envie d’en parler ? Je sais que je n’en suis pas la cause car vous sauriez me le dire. Sans détour, sans embarras. Non, je ne vous en veux pas d’avoir des variations d’humeur. C’est en cela aussi, vous savez, que réside votre charme à mes yeux. Vous êtes sensible et vivant. Vos peines ont autant de valeur, autant d’importance pour moi que vos joies : elles sont vous, les unes comme les autres. Et je vous aime dans votre entièreté. De plus, il n’arrive pas très souvent que vous soyiez affligé au point de ne rien vouloir en dire. Je peux respecter ce désir, ce besoin, quand il se manifeste, de vous voir garder tout cela pour vous, autant que je peux le partager lorsque vous le souhaitez. Je ne me sens ni visée, ni exclue. Non, je ne vous en veux pas. Mais je n’aime pas vous voir et vous savoir souffrir.

Comme à chacune des rares fois où Bruno est rentré soucieux à ce point, il demeure silencieux. La nature de son silence n’est cependant plus tout à fait la même, non que la cause ait disparu ou se soit envolée, aspirée par les paroles apaisantes de Pauline, mais parce que - et Pauline le lit dans son regard, une fois encore Bruno reste presque incrédule devant cette acceptation qu’elle a de lui. Comme s’il doutait de mériter que tout un chacun - et, à plus forte raison, elle -, agisse envers lui ainsi qu’il le souhaite, ainsi qu’il en a besoin. Il a construit autour de lui de hauts remparts destinés autant à le protéger du monde qu’à s’y insérer. Des murailles dignes du Labyrinthe. Lorsqu’un mur s’effondre, par son oeuvre ou celle d’un autre, l’espace qui s’ouvre alors ne lui paraît pas sien. Est-ce l’homme qui apprivoise son espace intérieur, ou bien est-ce l’espace intérieur qui apprivoise l’homme ? Lentement, le temps apporte sa réponse.

Pauline a laissé Bruno l’aider à ranger les restes de leur repas. Par leur répétitivité, ces gestes-là ont quelque chose de rassurant.
Maintenant elle le pousse doucement vers l’escalier. Je me suis permis de déposer quelque chose contre votre écran. Voulez-vous monter ?
Il l’étreint.
- Merci, Vous. Merci d’être là, d’être ce que vous êtes. Merci pour tout... Elle l’embrasse.
- Allez !

Machinalement, en même temps qu’il s’assied, Bruno allume son ordinateur. Il saisit la grande enveloppe kraft sur laquelle Pauline a écrit : Pour votre héros dénudé. Je vous aime.
Il en sort deux feuillets, et lit (rouvrez les guillemets et j’espère que vous me suivez bien... )

Il avait pour habitude d’attacher à un passant de ceinture de ses jeans - toujours le même, celui de la fesse droite - un encombrant trousseau de clefs. Lorsqu’il se déshabillait, s’il n’y prenait pas garde, le poids les faisait immanquablement basculer à l’intérieur du pantalon. Aussi, pour le renfiler sans avoir à effectuer les gestes nécessaires qu’il jugeait superflus - des deux mains défroisser le pantalon, de la main gauche le maintenir à hauteur de taille, de la main droite saisir le fameux trousseau, lui faire contourner le bord du vêtement puis le lâcher pour le laisser pendre à nouveau au passant, reprendre le pantalon des deux mains et le passer enfin - il attrapait les jeans par la ceinture entre les poches avant et le bouton et d’un geste sec et précis donnait, tel un joueur de bilboquet, l’impulsion nécessaire pour que les clefs sortent en redressant la toile et retrouvent enfin leur place à l’extérieur. Déjà, une jambe était enfilée. Maintenant, l’autre. Le bouton attaché, la fermeture Eclair remontée, notre homme de nouveau était habillé. (fermez les reguillemets)

Bruno se sent secoué d’un rire silencieux. Il sent son visage naguère crispé, à présent déridé par un large sourire. Il tapote à nouveau le clavier, ouvre au bas de l’écran une seconde fenêtre, et dans cette fenêtre fait apparaître un autre texte. Il transfère, sans y toucher, le texte écrit par Pauline de la fenêtre du haut dans la fenêtre du bas. Les deux textes n’en font plus qu’un. D’un doigt assuré et presque joyeux, il enfonce la commande Sauvegarde.

(Bruit de page qu’on tourne)

Le petit cahier noir...

(Silence)

Non. Pas tout de suite. Plus tard. Ya pas le feu.

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