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"Les Cahiers Marcoeur", 50e épisode
Article du 11 octobre 2004

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PRIERE D’INSERER, 7

Marcoeur écrit.
Partout, n’importe quand, avec ce qui lui tombe sous la main, sur n’importe quoi. Dans Tourmens qui le cerne et le porte, six hommes vivent hors des lignes de ses Cahiers. Les pages filent. Les hommes trébuchent. Les mots se dispersent ou se rassemblent. Les hommes hésitent. La plume glisse. Les hommes changent. Un manuscrit informe prend, jour après jour, la place de la fuyante pensée. Les hommes crient. Bientôt il y aura sur le papier quelque chose de ces cris. Les jours (sept) passent. Les enfants jouent. L’air se réchauffe. La mort renverse une ou deux quilles de sa boule folle.
Marcoeur écrit.
Mais qui écrit Marcoeur ?

Septième Partie :


Mardi

Cahiers Raphaël Marcoeur, volume IX

Jérôme Cinoche - "Aujourd’hui, rien" : L’homme dans les Cahiers.

Raphaël Marcoeur - Le manuscrit C.H.E.K

Raphaël Marcoeur - Entretien inédit avec Jérôme Cinoche

LES MICRO-CASSETTES, 7

« . Ça marche... Bien, donc, puisqu’il faut bien en arriver là, Mardi...
Mardi vingt-deux février...

C’est pas le tout de construire, en fin de compte faut finir. Empaqueter. Envelopper. Serrer les ficelles. Mettre l’étiquette. Mettre un terme. Sceller. Conclure. Ça fait suffisamment longtemps que je suis dessus. Et vous aussi. Vous ne savez pas que je vous parle, vous croyez que vous me lisez alors que je vous parle. Oui, c’est ça, c’est toute l’ambiguïté. Je parle et vous lisez. Je parle dans mon petit enregistreur, avant que quelqu’un ne transcrive ça sur le papier, et dans six mois dix ans, vous êtes en train de lire. Vous m’entendez et ce n’est pas ma voix, c’est celle que votre cerveau me prête.

Donc Nous sommes là-dessus depuis assez longtemps. Il faut en finir. Ça fait dix ans que ça devrait être fini. Mais on n’en a jamais fini avec le livre, quand il s’écrit. Quand il n’en finit pas de s’écrire dans la tête, où qu’on soit, où qu’on aille, quoi qu’on fasse, dans son bain, ses chiottes, son lit, à table, au boulot, on y pense, il s’écrit dans la tête, il s’écrit sur le papier. C’est vrai qu’on oublie, on écrit parce qu’on oublie tout ce à quoi on a pensé, on s’oublie en écrivant.

J’ai trop écrit.

A présent, oui, il faut relire. Ordonner. Il n’y pas encore d’ordre, ça n’est pas encore livre, puisque je n’ai pas lu. Pas fait le lecteur. Avant de le refaire. Quel effet ça fait de se sentir refait ? Pour que le lecteur soit refait, il faut d’abord que l’écrivain soit fait comme un rat. La lecture est ce curieux processus durant lequel un nouvel arrivant, suivant des chemins tout tracés, sachant parfaitement qu’il s’aventure en terrain préparé, se laisse enfermer à la place de l’ancien. Pour que je puisse sortir, il faut que vous veniez prendre ma place. Mais pour que vous veniez jusqu’à moi, il faut que je m’y mette. Que je m’y enferme.

Relire. Comme ça vient. Comme ça me vient sous les doigts, une feuille après l’autre. Relire. Il n’y a qu’à taper dans le tas, enfin prendre les feuilles l’une après l’autre, un coup à droite dans le dossier, un coup à gauche dans la dernière chemise, ça ira bien comme ça, de toute manière, comme dit ma mère, tout est écrit. Mais je crois que nous allons avoir du travail.

(Bruit de page qu’on tourne)

Le dossier vert, ouvrez les guillemets. Je pose au départ comme une évidence cette équivalence de la vie et de l’écriture, de la même manière que j’assimile la feuille blanche à cet autre lieu d’hésitations, d’illusions et de ratures qu’est le mur sur lequel se profile mon ombre. Je sais que cela ne va pas de soi, mais il en va ainsi, pour moi, désormais, et c’est précisément là l’enjeu de ma vie. C’est cela qui a lieu, c’est cela qui est façonné, de jour en jour, depuis le début. Fermez les guillemets.

(Bruit de papier froissé, choc léger, métallique, du papier dans la corbeille)

Le grand cahier rouge et noir, Abel... Où en est-il, ce bon garçon ? Encore dans le coltard ? C’est fabuleux, un personnage qui passe tout le livre-dont-il-est-le-héros dans le coma, vous ne trouvez pas ? Enfin, ça n’est pas tout à fait vrai : Yves a certainement jugé que les tranquillisants étaient superflus. Voyons : Contre toute attente, et surtout parce que l’interne a demandé de supprimer les sédatifs - Tiens, vous voyez ? c’est formidable, vous avez le sentiment d’avoir une idée lumineuse et en réalité quelqu’un l’a déjà eue avant vous.

Le fait que ce quelqu’un soit vous-même n’y change rien, c’est pas la première fois, ça ne l’est jamais d’ailleurs, l’enfer c’est quand on se rend compte que toutes les premières fois ne l’étaient pas vraiment... les tranquillisants... Abel sort de sa torpeur. L’interne a demandé qu’on aille lui dire toutes les heures où il se trouve, ce qui lui est arrivé, ce qu’il a. Il vient le voir le matin, il lui dit qu’il est content de voir qu’il va mieux, il s’assied au bord du lit, il écrit "Va mieux" et le souligne de trois traits dans l’observation que personne ne lira, il le regarde, il n’ose pas le toucher et l’examiner, il lui demande s’il souffre, Abel hoche la tête et répond que non.

Yves est content de constater qu’il le comprend. Abel ne peut toujours pas se servir de sa main C’est la gauche ou la droite, finalement ? mais peut-être peut-il faire quelques pas. Yves lui propose d’essayer. Il l’aide à se mettre debout, mais Abel a peur, il tremble sur ses jambes. Yves l’aide à se rasseoir, il n’insiste pas, c’est assez pour aujourd’hui. Abel ne peut pas parler du tout... mais il peut peut-être écrire. Oui, ce serait utile, pour le ressort dramatique. Je note... Plus... par-ler...é-cri-re...

Yves lui dit que l’orthophoniste viendra ce matin. Abel le regarde. Sa bouche se tord, on dirait qu’il essaie de gonfler un morceau de chewing-gum mais qu’une de ses joues n’est pas d’accord. Yves lui dit : Pour vous aider à parler à nouveau. Et il lui tape sur la main. Brave type. Tellement bon. Tellement attentif. Tellement improbable. Yves sort de la chambre. Il voit Judith arriver. Elle a un cahier sous le bras. Il lui annonce la bonne nouvelle. Elle semble à la fois heureuse et inquiète. Yves est perplexe... C’est que tout n’est pas encore très clair dans sa tête à elle non plus, sans doute. La porte vitrée s’ouvre. Sur un brancard, on transporte un type qui a l’air bien mal en point. Il est couché en chien de fusil, il geint, il est blanc comme un linge, il a du sang au coin de la bouche. Le brancardier fonce vers l’ascenseur, aperçoit l’interne : Ah ben justement ce client-là c’est pour vous. Yves suit le brancard dans l’ascenseur.

(Bruit de page qu’on tourne)

Abel, encore. Le goût du liquide gastrique - Oui le sale goût dans la bouche après qu’on a somnolé lourdement sur le canapé à la suite du repas de famille, le dimanche de préférence, ou dans un fauteuil devant la télé un soir pas bouffé de la journée quand on rentre on n’y tient plus on vide le frigo sur la table tout y passe on s’empiffre des tomates un avocat un peu mûr il faut le manger ou demain la poubelle, huile d’olive tapenade citron tarama pâté et puis tiens ! des calamars frits ça fait longtemps, et puis un peu de boeuf carottes que je réchauffe ah zut j’ai oublié d’enlever la graisse figée avant de le coller au micro-ondes oh ça fait rien je prendrai pas de sauce et il reste un fond de Champigny en ce moment j’ai pas trop mal à l’estomac si j’ai le ventre bien plein ça ira, et après, on va se faire une petite séance de téléciné et même on se met le fromage sur la table basse pour grignoter pendant les publicités, paupières lourdes, canapé, somnolence... et on se réveille avec cette aigreur qui a remonté débordé de la poche là en bas, comme une machine à laver dont on n’aurait pas bien fermé le couvercle sauf que ça remonte tout droit dans le tuyau - le goût de liquide gastrique dans le fond de la bouche, la gorge qui brûle de la sonde de gavage qu’on lui a retiré depuis trois jours mais qu’il sent encore, la gorge qui brûle de soif, la bouche qui marmonne wonwonwonwon.

Il en a bien besoin de son orthophoniste. Mardi, c’est le jour J, Abel est assis dans le fauteuil, son bras perfusé attaché à un bras du fauteuil, et comme c’est le bras valide (le gauche), pas moyen de bouger. Vous vous demandez : Pourquoi ne pas avoir perfusé le bras paralysé ? Eh bien parce que ça leur fait du mal, aux ramollis, ça leur envoie de drôles de signaux au cerveau, via ce bras qu’on pense insensible et qui ne l’est pas, ça remonte, ça titille, ça brutalise, et le bras se met à devenir raide comme la justice, puisque c’est comme ça, je joue plus je bouge plus.

Plus bas :

Yves accompagne Françoise jusqu’au seuil d’une chambre, et lui dit qu’il a un rendez-vous à la clinique Métallier. On est venu lui proposer de travailler là-bas. Il ne veut pas partir.
- Qu’en penses-tu ?.
Françoise ne répond pas. Elle sourit. Il dit :
- Evidemment, on se verrait moins... Elle répond :
- Une carrière, ça ne se joue pas sur ce genre de considération. Il veut en savoir plus, elle dit :
- Tu me raconteras ! et elle entre dans la chambre.

(Bruit de page qu’on tourne)

Judith entre dans le service et arpente le long couloir en direction de la chambre d’Abel. On l’a appelée pour lui dire qu’il va mieux, qu’il est plus lucide, qu’il devrait récupérer rapidement. Elle est émue et troublée. Elle a apporté le livre et le cahier en cours. Elle n’a pas pu le lire jusqu’au bout. Dimanche, à cinq heures et demie de l’après-midi, elle a vu Bulle rentrer chez elle, ouvrir sa fenêtre, une écharpe rouge autour du cou, l’a vu fermer ses volets. En arpentant le couloir, elle voit tout au fond l’interne parler avec une femme brune, la femme brune se tourne quand Yves s’éloigne et la regarde. Par-dessus sa blouse, elle porte un long manteau bleu nuit sous laquelle est blottie une écharpe rouge.

En voyant Judith, Yves s’avance vers elle, et rappelle Françoise. Celle-ci les rejoint. Judith la regarde intensément.
- Je vous présente Françoise Doucet, notre orthophoniste, elle va s’occuper de votre... enfin, de monsieur Saks.
Judith reste sans voix. Françoise lui tend la main, l’accompagne jusqu’à la chambre, lui demande ce qu’Abel a fait comme études, s’il lisait beaucoup, quels étaient ses intérêts dans la vie en dehors de son travail. Judith répond du bout des lèvres. Françoise la laisse entrer la première.
- Bonjour... fait Judith en se penchant vers Abel pour l’embrasser. Tu vas mieux. On m’a dit que tu allais bientôt récupérer.
- Wonwonwonwon.

Judith a du mal à avaler sa salive. Elle s’assied sur le bord du lit, sort d’un sac en plastique le livre et le cahier rapportés de chez Abel, les pose sur la table roulante devant lui.
- Wonwonwonwon.
- L’orthophoniste est là. Je vais l’appeler. Madame Doucet ?
- Wonwonwonwon.

Françoise entre. Elle tient une sorte de dossier de cuir serré contre elle. Elle s’approche du fauteuil.
- Bonjour, Monsieur.
Judith se lève, lui laisse la place. Françoise tire une chaise à elle et s’installe devant Abel. Judith la regarde faire puis, brusquement, sort dans le couloir. A mi-chemin, elle voit une infirmière sortir d’une chambre et courir au bout du couloir.
Yves sort précipitamment du bureau où il était en train de se rhabiller. Il n’a pas fini d’enfiler son pull, il le rajuste en catastrophe et court vers la chambre n°8.

(Bruit de page qu’on tourne)

Dans la chambre d’Abel, Françoise commence ses tests. Sur une feuille de papier, elle a tracé deux phrases : Fermez les yeux et Donnez-moi la main. Elle plie la feuille en deux, de manière à ne présenter qu’une des deux phrases à la fois.
- Je vais vous montrer un papier et vous allez essayer de faire ce qui est écrit dessus.

Abel ne bouge plus. Il ne regarde pas le papier qu’elle lui présente. Il la regarde bouche bée. Un filet de salive coule le long de son menton. Il baisse la tête. Françoise, perplexe, regarde le cahier et le livre devant lui.
- won...
Abel veut prendre le cahier mais sa main est attachée. Françoise le libère. Il ouvre le cahier, tend la main vers elle, ouvrant et refermant les doigts. Elle prend un stylo dans la poche de sa blouse et le lui donne. Il le serre maladroitement et tente de griffonner quelque chose, mais ne parvient qu’à produire un gribouillis informe.

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