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"Les Cahiers Marcoeur", 49e épisode
LA CHEMISE ROUGE (fin)
Article du 6 octobre 2004

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LA CHEMISE ROUGE (fin)

(A) - Yves tourne en rond. Françoise n’est pas là, elle est à son séminaire de pratique analytique.

* * * * *

(A) - Judith donne à manger à Abel, avec une petite cuillère et une pipette en plastique. Il est assis dans un fauteuil, on a noué un drap autour de sa taille pour l’empêcher de glisser sur le côté. A la fin du repas - il n’a pas mangé la viande hachée, seulement la purée, et encore, avec difficulté - il se met à gémir. Judith lui demande ce qu’il veut. Evidemment, il ne peut pas répondre. Il fait wonwonwonwonwon et se met à pleurer.

Elle appelle l’aide-soignante. Antoinette accourt et comprend tout de suite ce qui se passe. Elle écarte la table roulante, détache Abel et demande à Judith de l’aider à se tenir debout pendant qu’elle lui essuie les fesses avec le drap plié en quatre qu’on avait posé sur le siège au cas où il ferait sur lui. Quand elle aperçoit la verge tuméfiée prolongée par le tuyau d’une sonde urinaire (on lui en a remis une, bien entendu), Judith se mord les lèvres.

* * * * *

(A) - La montre d’Abel est sur sa table de nuit. Elle marque neuf heures moins une mais elle est arrêtée, c’est une montre qui ne se remonte que quand on la porte.

* * * * *

(A) - Conversation téléphonique entre Luciane et sa meilleure amie, qui est allée vivre à Avignon au début de l’année scolaire. Luciane dit que son papa est à l’hôpital. L’autre : Il est malade ? Luciane : Oui, mais je ne crois pas qu’il va mourir.

* * * * *

(A) - Judith apporte un cahier et des stylos, parce qu’elle sait qu’il en demandera quand il aura récupéré. Elle imagine qu’il récupèrera plus vite s’il a de quoi écrire.

* * * * *

(A) - Longue conversation entre le neurologue appelé en consultation, le chef de clinique, et l’interne. Ils discutent tous trois à la porte de la petite chambre du fond ; le chef de clinique joue sans cesse avec la poignée de la porte, il l’ouvre, la referme. Yves se demande s’ils iront finalement le voir, ce malade. Pendant la visite, et tout le temps, Abel est conscient, il comprend tout ce qu’ils disent. Avant de sortir, (Françoise) (non ! elle est à son séminaire !) Yves s’approche de lui pour lui dire (qu’elle) que l’orthophoniste viendra dès demain s’occuper de lui. Abel ne peut pas répondre, il souffle, il essaie de parler mais tout ce qu’il parvient à faire c’est une bulle de salive, et des larmes coulent le long de ses joues.

* * * * *

(A) - Il est abruti par les sédatifs. L’interne demande pourquoi on lui en a fait. L’infirmière : Il était agité. L’interne : Si vous vous réveillez à demi-paralysé dans un lit d’hôpital en vous demandant ce qui vous est arrivé, vous ne croyez pas que vous seriez agitée, vous aussi ? Et en plus, les sédatifs entraînent une amnésie ! L’infirmière répond que ce n’est pas lui qui se coltine les patients agités.

* * * * *

(A ou B) - Le soir, (Yves) va chercher (Françoise) à la gare, il lui parle de ses patients, de celui qu’il veut lui montrer le lendemain, et l’invite à dîner au restaurant. Comme il se sent triste, et n’a pas le courage de lui dire ce qui lui brûle les lèvres, il lui raconte des histoires drôles.
- Et celle de la femme qui était allergique à son mari, je ne te l’ai pas racontée ?
- Ah ! Pas encore... Je t’écoute !
- Eh bien voilà, par un beau jour de printemps, alors que son mari se penche vers elle pour l’embrasser sur le pas de la porte, cette femme se met à éternuer, ses yeux à piquer, elle pleure comme une madeleine. Dès qu’il sort de la pièce, cela cesse. Le soir, ils en blaguent. Mais ça recommence le lendemain matin. Et que j’t’éternue, et que je te pleure une rivière, ça ne s’arrête que lorsqu’il s’en va. Et ça recommence tous les matins. Evidemment, elle va consulter tous les médecins possibles et imaginables, on lui fait le grand jeu, les tests, les prises de sang et tutti quanti, on la désensibilise des poussières, des cheveux, des poils de chat - ils ont un chat qui grimpe souvent sur le cou du mari lorsqu’il somnole dans son fauteuil - on la bourre d’antihistaminiques, de cortisone, d’immunosuppresseurs et de je ne sais quoi, bref, elle essaie tout ce qu’il est humainement possible d’essayer, rien n’y fait ! Chaque matin, dès qu’il s’approche d’elle, elle se met à éternuer.

Elle se sent coupable, elle ne comprend pas, elle commence à déprimer, elle se dit C’est psychosomatique, je ne vois pas d’autre explication. En désespoir de cause, elle consulte une analyste. L’analyste est très perplexe. C’est une femme d’une soixantaine d’années, qui a été très belle, qui l’est encore et qui regarde cette femme éplorée avec une certaine sympathie. Manifestement ce qu’elle lui raconte ne semble pas du tout expliquer une symptomatologie aussi excessive. Elle l’écoute, la fait parler de son mari, lui demande de le décrire. La femme fond en larmes, dit qu’elle l’aime, qu’il l’aime aussi d’ailleurs il est très affecté par ce phénomène mais il est très doux, très tendre, il essaie de la consoler, elle ne peut pas croire qu’il soit la source d’une pareille souffrance.

Le plus troublant, c’est que le soir tout va bien, ils se retrouvent, ils s’étreignent comme des fous, mais lorsqu’ils se réveillent le matin, l’angoisse les étreint jusqu’au moment où il va partir. Il faut préciser que ce sont des gens assez réservés en public. Ils se touchent à peine entre le moment où il la quitte le matin et celui où ils se couchent. Le baiser du matin est très important pour elle : c’est le seul baiser de la journée. Elle explique à l’analyste combien il est doux, cet unique baiser, et combien elle souffre de ne plus pouvoir le recevoir. Dès que son mari est sur le point de partir, et veut l’embrasser, rebelote : éternuements, larmes et sanglots. Curieusement, le dimanche, ça ne le fait pas.
- Ah bon ? dit la psychanalyste. Et les jours fériés ?
- Les jours fériés non plus... renifle la femme. C’est pour ça : je me dis que je fais une allergie à son départ. J’ai peur d’être tellement attachée à cet homme que son départ me rend malaaaaaaade. Bouhouhouh...
- Mais, reprend l’analyste, le baiser du matin, il ne vous le fait pas le dimanche ?
- Si, mais enfin, vous comprenez, le dimanche nous faisons la grasse matinée, nous nous levons plus tard, enfin, vous comprenez, ce n’est pas pareil. Les jours de semaine, il m’embrasse devant la porte, je lui arrange sa chemise...

(Françoise) : ... il a toujours une pointe dehors, une pointe dedans...
(Yves) : Comment as-tu deviné ?
(Françoise) : Ça ne fait rien, continue...
(La femme) : ... je me mets sur la pointe des pieds et dès que je m’approche, je sens que ça me pique, et j’éternouhouhou et sanglots divers... Et ce matin je lui ai dit que je n’en pouvais plus, que je le fais souffrir et qu’il ne devait plus m’aimer et il s’est mis en colère et il est parti fâché...
(Françoise) : Bouhouhou... ?

(Yves) : Hmm... Là-dessus, la psychanalyste se lève et lui dit : « En sortant d’ici, traversez la rue et entrez dans la parfumerie qui se trouve juste en face. Demandez qu’on vous remette ceci. Et réconciliez-vous avec votre mari. »
Et elle lui tend un papier sur lequel elle vient de griffonner deux mots.
La femme abasourdie demande : « Vous croyez que... ? »
La psychanalyste, la coupe un peu sèchement « Je suis catégorique. » Et annonce le montant de ses honoraires.

Hébétée, la femme paie, sort et se retrouve devant la boutique. Elle entre et tend le papier à la vendeuse.
- Madame a beaucoup de goût. Je lui fais un paquet cadeau ?
Elle fait oui de la tête. Le prix du cadeau en question est à peu de chose près le montant de la consultation - fort onéreuse - de la psychanalyste.
- Ah, là là, ces psy ! Ils n’y vont pas de main morte...
- Mmmhhdans le cas présent, ça valait le double, car cette femme n’a plus jamais éternué en embrassant son mari, dit Yves, tout fier.
- Comment ça ?... Explique-moi !
- Elle a offert le cadeau à son mari. C’était une eau de toilette pour hommes. Très—très, comment dit-on ? Enfin, ça lui allait parfaitement.
- Mais ce n’est pas ça qui l’a empêchée d’éternuer, quand même ?
- Eh si ! Parce que vois-tu, les parfums et les cosmétiques bon marché renferment presque tous un stabilisant : le métaldéhydoformolactibartitol.
- Le quoi ?
- Je sais, ça fait cet effet-là à tout le monde. J’ai enlevé la note maximale à un de mes oraux parce que je savais le dire sans respirer...
- Félicitations... Et alors ?
- Les parfums de prix, les vrais, ceux qui sont fabriqués avec une cornue, distillés à la sueur du chimiste, n’en contiennent pas, eux.
- Et alors ?
- Le mari de notre héroïne, homme très bien de sa personne, était aussi très coquet. Il aimait les after-shave, les savons qui sentent bon, les déodorants parfumés, etc... Le matin, avant de sortir de la salle de bains, il se frictionnait partout. Il avait du goût, note bien, parce qu’il sentait toujours très bon et n’aurait pas mélangé l’ambre et le patchouli, mais il achetait ses produits au supermarché voisin.
- Tu veux dire que...
- Au fil des années, sa femme était devenue allergique...
- Au métaldéhydoformolactibartitol !
- Euh... (Yves se gratte la tête tandis que Françoise arbore un sourire angélique)... Dis donc, ça sert, les études d’orthophonie !... Oui, elle était allergique au métamachin. Une fois que son mari a utilisé un vrai parfum, tout est rentré dans l’ordre. Moralité : rien ne vaut le haut de gamme...
- Mais comment la psychanalyste a-t-elle deviné ?
- Elle a deviné parce qu’elle n’avait pas de préjugé. Elle n’a pas pris cette femme pour une idiote ou pour une folle, ni même pour une névrosée banale. Elle l’a prise pour une femme qui souffrait. Un autre l’aurait fait s’engager dans une cure à dormir debout et à n’en plus finir. Elle, en revanche, l’a écoutée en se souvenant qu’elle aussi était une femme, qu’elle aussi avait eu un mari, qu’elle aimait l’embrasser le matin, sentir le frais de la joue rasée et les effluves du parfum mêlé à l’odeur de son homme. Elle s’est souvenue aussi des grasses matinées du dimanche et des siestes crapuleuses des jours d’été, quand on a chaud derrière les volets fermés et que la joue de l’homme vous pique dans le cou. Alors elle s’est mise à penser : si cette femme éternue seulement quand son homme est tiré à quatre épingles, c’est qu’il doit se passer quelque chose juste avant... Et que fait un homme dans sa salle de bains ? ... Elémentaire mon cher Watson !
- Quelle histoire !
- J’en ai plein comme ça à ton service, je ne t’ai pas raconté celle de l’homme qui prenait sa femme pour sa mère ?
- Euh, non... (elle rit)
- Ah, c’est que nous ne sommes pas encore assez intimes...
- Tes histoires, tu devrais les écrire !
- Ecrire ? Boh, je passe bien trop de temps à rédiger des observations sans intérêt. Et puis, je ne connais que des histoires de médecin... Bien sûr, ça peut être drôle de raconter les déboires d’un médecin et les aléas de sa pratique, en revanche je ne sais pas si j’oserais parler comme ça de mes patients. S’ils m’entendaient parler d’eux, ils ne me trouveraient peut-être pas très drôle.

* * * * *

(A) - Judith fouille dans ses papiers, elle retrouve des lettres, des nouvelles qu’Abel avait écrites. L’une d’elle s’intitule Manqué ! C’est l’histoire d’un écrivain sans arrêt refusé par les éditeurs. Pendant des années, il envoie des manuscrits, en vain. Finalement, il en conclut que ses livres ne valent rien même si le fait d’écrire lui est indispensable. Il continue à écrire et à poster ses textes : il a ainsi au moins un lecteur dans chaque maison d’édition à qui il envoie quelque chose. Par contre, il n’ouvre plus les courriers qu’on lui adresse pour le refuser. Un jour, on lui répond qu’on voudrait le publier, et ce courrier-là il ne l’ouvre pas non plus.

* * * * *

(A) Ne pas oublier d’intégrer :
- La radio : Au début du chapitre, dans la chambre, la radio est allumée. C’est Luciane qui a prêté son poste pour que Judith puisse le lui apporter. Un petit poste radio-cassette rose, très mignon. Elle a laissé dedans une cassette que son père lui a offerte. Au début du chapitre, Judith enclenche le lecteur de cassette. Bruit d’une porte qu’on claque, bruits de pas, voiture qu’on met en route. Juste quand tu démarres, le minimum. Juste ce que tu sais faire, le minimum.

A la fin du chapitre, la cassette se termine, un grain de poussière, rien qu’un grain de poussière, perdu comme un enfant, dans l’oeil du firmament, prisonnier d’un courant d’air, juste un grain de poussière, fils de la terre et du vent. Après la fin de la chanson, un bruit de voiture qui passe et un bip-bip qui pourrait bien sortir d’une des machines sur lesquelles Abel était encore branché la veille.
- le texte qu’il a écrit (son cahier de Bulle). Est-ce que Judith le lui apporte, finalement ?
- le mal de tête (il est un peu normal qu’un comateux ait mal au crâne pendant les jours qui suivent son réveil).
- l’observ de l’interne : Yves écrit quelque chose comme : « Aujourd’hui : r.a.s. » Abel l’intéresse moins, on dirait. Ou alors peut-être qu’il est plus préoccupé par son autre patient, celui qui a glissé dans le coma. Yves est soulagé de voir qu’Abel récupère, même s’il se sent honteux d’avoir pensé qu’il ne s’en sortirait pas. Il n’est pas sûr que ce soient ses bons soins qui l’ont amélioré, il aurait peut-être récupéré tout seul. « Enfin, il est encore aphasique et hémiparétique ». (Dire ça autrement).

* * * * *

(A) - Antoinette pleure. Le patient du n°8, celui qui lui a donné le livre, est à l’agonie. L’électroencéphalogramme est plat. Dans le couloir, le chef de clinique dit qu’il faut tout de même le laisser sous respirateur, perfusion et enregistrement cardiaque, c’est un type important, on ne peut pas se permettre de le débrancher. Antoinette, scandalisée l’apostrophe : « On ne peut pas le laisser comme ça, il m’a dit qu’il espérait qu’on ne s’acharnerait pas, s’il devait mourir il fallait le laisser tranquille, il m’a dit ça la semaine dernière. »

Le chef de clinique : « Vous ne nous avez pas prévenus ». Antoinette : « Il m’a dit ça le premier soir vers dix heures, juste au moment du changement d’équipe, il allait bien à ce moment-là. Je lui ai répondu qu’il ne fallait pas avoir des idées pareilles, mais je comprends maintenant qu’il se rendait bien compte ». Le chef : « Vous auriez dû nous le dire, nous en aurions parlé avec lui ». Antoinette : « Il m’a fait promettre de n’en parler que s’il se trouvait dans le coma, justement ». Le chef hausse les épaules : « Rien à en tirer de cette fille ».

Il tourne les talons en ordonnant à l’infirmière de le laisser sous machine, « le patron et moi nous nous absentons deux jours pour un congrès, d’ici là nous verrons bien ». Yves sort de l’ascenseur. Il croise Antoinette et l’infirmière. Elles lui racontent ce qui vient de se passer. Il veut aller discuter avec le chef de clinique, mais celui-ci est déjà parti. Yves entre dans la chambre n°8, regarde longuement l’homme couché dans le lit. Il lui prend la main, se penche vers lui, chuchote quelques mots à son oreille. Il arrête le monitoring cardiaque, coupe l’oxygène, ôte le tube trachéal. L’homme continue à respirer seul, lentement mais seul. Yves laisse la perfusion couler au ralenti.

Il retourne au bureau des infirmières, et écrit sur le cahier de transmissions qu’il a pris lui-même la responsabilité de débrancher le respirateur du patient n°8. Il entre ensuite dans le bureau du chef de clinique, décroche le téléphone et appelle la compagne de l’homme qui écrit. Qui écrivait. Il l’a vue à plusieurs reprises ces derniers jours, mais ne lui a jamais parlé. C’est une grande et belle femme au visage marqué. Il croit avoir compris qu’elle écrit, elle aussi.

Là-bas, à l’autre bout du fil, ça sonne occupé. Il décide de ne pas bouger avant de l’avoir jointe. En attendant de refaire le numéro, il s’installe dans le fauteuil ouvre un tiroir et y trouve le dictaphone du chef de clinique. Il y insère une micro-cassette, rembobine, appuie sur la touche rouge, se gratte la gorge...
- Essai. Un... Deux... Trois... Ça marche ?

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