logo Winckler’s Webzine
Le site personnel de Martin Winckler
logo

 Sommaire | Edito | In italiano | Courriers et contributions | Contraception et gynécologie | Radio et télévision | Lectures | Mes Bouquins | Les médecins, les patients, et tout ce qui s’ensuit... | WebTV | Être un(e) adulte autiste...
Recherche


L’éthique dans les séries télé : une émission radio hebdomadaire en ligne sur Radio Créum

Les séries TV et le soap opéra

Conférence donnée à l’université de tous les savoirs le 17/04/2004.


Radio et télévision > Séries télé >

Cinéma
"Elephant" : Etrange Palme d’Or
à propos du film de Gus Van Sant
Article du 19 octobre 2003

En vue de préparer un CD rom pédagogique, un de mes amis, qui travaille à l’éducation nationale, m’a demandé de rédiger une fiche établissant les relations entre Elephant, le film de Gus Van Sant palme d’or à Cannes en 2003, et les séries télévisées américaines. Le film n’a pas encore été montré en France (ni aux USA), de sorte que ce texte est en quelque sorte une "avant-première" critique...

Tout le contraire d’une série télévisée...

Elephant contient tous les ingrédients d’une série télévisée, et pourtant n’a rien à voir avec elles.

L’un des paradoxes du film de Gus Van Sant est qu’il représente l’antithèse des séries (ou des téléfilms) habituellement présentés à la télévision américaine et souvent diffusés en France, sur TF1 ou M6, en particulier... tout en ayant été produit pour et par la télévision.

Le film a en effet été commandé à Van Sant et produit par HBO, chaîne américaine payante du câble et du satellite, sur laquelle les programmes ne sont pas saucissonnés par de la publicité, et qui est non seulement la plus regardée aux Etats-Unis, mais aussi celle que les critiques américains (et français) considèrent comme la plus audacieuse d’un point de vue artistique : elle diffuse et produit en particulier les séries The Sopranos, Oz et Sex and the City, excellentes séries qui sont aussi trois chouchous de la critique américaine et française.

Elephant n’a pas encore été projeté à la télévision mais sa diffusion sur le câble d’ici quelques mois (après son exploitation en salle à partir d’Octobre 2003 aux Etats-Unis), ne fait aucun doute.

L’autre paradoxe d’Elephant est qu’il se déroule dans un des lieux les plus familiers aux spectateurs de séries américaines destinées aux adolescents (l’école) et en parcourt les espaces (les couloirs, les toilettes, le self, la bibliothèque, la pelouse sur laquelle se déroulent les entraînements sportifs, le bureau du principal, etc.) pour en faire un usage radicalement différent.

Voici quelques exemples de ces éléments et des différences les plus évidentes - et les plus signifiantes :

- les adolescents comédiens d’Elephant sont des non-professionnels ; cela se voit à leur visage, mais aussi à leur manière de se déplacer ; ils ne sont ni maquillés, ni filmés à leur avantage ; dans les séries, ils le sont...
- le lycée où se déroule l’action est un vrai lycée (en réalité, un lycée désaffecté) ; on le devine à la taille des espaces (couloirs, cafétéria, bibliothèque), plus vastes que dans les séries, où les décors sont conçus pour donner une sensation d’étouffement, et où les personnages sont en général filmés en plans rapprochés, non en plan large ou en " plan américain " (de la tête à la ceinture) comme c’est le cas ici ; ces lieux sont filmés de manière plate, sans effet, tandis que dans les séries adolescentes, le lycée est souvent transformé en un lieu fantasmagorique, féérique, onirique ou maléfique ; ici, le lycée est un lieu sans personnalité ;
- les déplacements des personnages dans les couloirs du lycée sont souvent filmés " en temps réel ", presque sans coupures ce qui donne à la narration un " poids " supplémentaire en insistant sur un déroulement lent ; la mise en scène recourt à des procédés qui ne sont pas du tout ceux de la série : plans-séquences, plans larges, travellings et aucun effet de champ/contre-champ alors que les séries y recourent sans cesse pour mettre en scène les dialogues ;
- les dialogues, réduits à leur plus simple expression, semblent très peu travaillés, comme pour ressembler le plus possible à la réalité (et, pour avoir passé une année dans un lycée de ce genre, je peux dire que c’est le cas...)
- il n’y a pas de musique et les scènes sont de longs plans-séquences, alors que dans la plupart des séries, la plupart des scènes, montées de manière très rapide, avec plusieurs actions parallèles, sont soulignées par une musique parfois omniprésente ;
- les adultes sont quasiment absents du film, et ceux qui sont présents sont inexistants ou défaillants, tandis que dans les séries, les interactions et conflits entre adultes (présents ou non) et adolescents sont l’un des ressorts principaux de l’action et figurent constamment dans les dialogues ;
- le film est tourné " comme un documentaire télé " affectant une apparente absence de narration (un peu comme les films du " Dogme " prôné par Lars Von Trier), alors que les procédés narratifs et esthétiques y existent, comme en témoigne la scène filmée dans le couloir, où John et Elias se saluent tandis que la jeune fille timide passe en courant, scène montrée trois fois, du point de vue de chacune des trois personnes qui y figurent ; dans une série télévisée, la volonté narrative est toujours affichée (c’est elle qui donne envie aux spectateurs de regarder le prochain épisode...) ;
- enfin, Elephant semble refuser le propos de la plupart (pour ne pas dire de toutes) les oeuvres télévisuelles actuelles - y compris des séries comme The Sopranos ou OZ, diffusées ar la chaîne HBO. Le film de Van Sant raconte un fait divers en faisant mine de ne pas prendre position quand il s’agit de nommer ou d’identifier les origines de la fusillade. Mais il a une position ; et celle-ci est plutôt malsaine, me semble-t-il, puisqu’elle choisit d’effleurer des causes/circonstances sans s’y attarder, comme si ces causes ou circonstances faisaient partie de la vie de tous les adolescents américains : l’humiliation (l’un des deux garçons fait l’objet de brimades en classe) ; les armes (on peut en commander sur l’internet), les jeux vidéo (un plan de la fusillade est tourné comme les images du jeu de " shoot-them-up " des deux garçons - autre effet " esthétique " qui dément l’absence d’esthétisme...), l’absence des parents (qui ne sont pas montrés, ou montrés " sans tête "...), la télévision (le documentaire sur Hitler, parfaitement explicite, mais regardé de manière absente par les deux garçons) et la frustration sexuelle - les deux garçons s’embrassent sous la douche, mais Van Sant a déclaré à la presse américaine que cette scène le gênait, qu’il l’a coupée pour la version US à la demande de HBO, et dans son esprit, de toute manière, les deux garçons ne sont pas homosexuels - toutes déclarations qui laissent rêveur sur ses intentions réelles...

Toutes ces " conditions favorables de la violence " pourraient parfaitement s’appliquer à d’autres jeunes gens qui sont manifestement très désarmés devant le monde : John a un père alcoolique et incapable ; la jeune fille timide est rejetée par ses camarades ; Elias est si fasciné par les images qu’il pratique la photographie (il prend même l’un des tueurs en photo avant de se faire tuer, ce qui montre à quel point il est décérébré, aux yeux du cinéaste !) ; le grand beau garçon brun a une petite amie avec laquelle il a peut-être déjà couché (mais au lieu de la faire sortir du lycée, il l’entraîne dans une chambre froide, alors que la cafétéria donne sur la pelouse extérieure...) ; quand à Benny, garçon noir dont on pourrait penser qu’il n’est pas moins intelligent que ses camarades, il se rend calmement vers le lieu du carnage et se fait tuer aussi bêtement que brutalement.

Bref, tous ces jeunes gens sont terriblement démunis, matériellement et psychologiquement. Le film semble suggérer que toutes ces lacunes réunies en une seule (ou deux) personnes sont meurtrières (pour les autres et pour eux). On en reste au constat glacé, non sans image caricaturale (les trois filles qui se font vomir en coeur dans les toilettes) et non sans un certain sadisme, manifeste dans la manière dont l’un des deux garçons tue le principal, et dont le second tue son camarade avant de mettre en joue le jeune couple, dans la chambre froide, au dernier plan du film.

C’est sans doute en cela que les 80 minutes d’Elephant se situent (opèrent, fonctionnent) à mille lieues de la durée, de la finesse de narration et du souci du détail des séries télévisées. Plusieurs séries dramatiques situées en tout ou en partie dans un lycée abordent ou ont abordé, de près ou de loin, la problématique des armes et de la violence : depuis Angela, 15 ans (My So-Called Life/Angela, 15 ans, 1993) jusqu’à Boston Public (actuellement sur France 2), en passant par Buffy The Vampire Slayer/Buffy contre les vampires, (actuellement sur M6). Ces séries très familières aux jeunes spectateurs pourraient servir de base de discussion et de comparaison avec les adolescents.

La dramatique Law & Order/New York District (13e Rue), série policière et judiciaire considérée depuis près de quinze ans comme l’une des critiques sociales les plus acérées de la télévision, a également transposé la fusillade de Columbine dans un de ses épisodes, et aborde régulièrement le problème de la vente des armes aux Etats-Unis.

Il serait aisé, à partir de ces séries, de montrer qu’Elephant, loin d’être un film révolutionnaire, témoigne plutôt - par son contenu, sinon par sa forme - d’une régression en regard du discours analytique et critique qu’exercent depuis une dizaine d’années la plupart des séries télévisées de qualité (et il y en a beaucoup) sur la société américaine.

En ce sens, le sens du titre revendiqué par Van Sant (" la violence est un problème dont on ne parle pas, alors qu’elle est aussi visible qu’un éléphant dans une salle à manger ") est hypocrite et malhonnête : la violence, ses causes et ses conséquences, sont constamment abordées à la télévision américaine, laquelle touche aujourd’hui infiniment plus de spectateurs dans le monde que le cinéma.

Martin Winckler

PS : Ce texte a pris un relief supplémentaire lorsque j’ai appris en lisant Libération que l’ "Elephant" de Van Sant est un remake (!!!).


L’autre « Elephant »

La version de Gus van Sant est un remake d’un film d’Alan Clarke, projeté à l’Etrange Festival.

Par Philippe AZOURY

Libération, lundi 01 septembre 2003

L’amour est aveugle. Il est aussi dur de la feuille. Ce fut flagrant à Cannes : alors qu’avec une franchise totale, Gus Van Sant n’a cessé de répéter que son Elephant palmé d’or était, de la forme au titre, une transposition d’un film anglais de 1989 signé Alan Clarke et produit par la BBC, sur des massacres perpétrés en Irlande du Nord, aucun (à commencer par nous) ne fit l’effort de le croire. Que pouvait un pauvre moyen métrage, anglais qui plus est, face au génie plastique de Gus ?

En projetant, première en France, cet Elephant originel trop vite renvoyé au cimetière des cinéphiles, l’Etrange Festival en refroidira quelques-uns : la palme d’or 2003, si géniale soit-elle, est un remake. Ça méritait d’être dit. Et il suffit d’un seul plan pour s’en convaincre : dès l’ouverture, la caméra d’Alan Clarke se tient à juste distance d’une silhouette d’homme, de dos, gabardine ambulante suivie pas à pas. A la façon d’une partie de jeu vidéo, ce dos qui marche dézinguera tout ce qui se présente sur son passage.

Elephant ne dure que 39 minutes, il ne comporte qu’une seule idée mais, comme certains groupes de rock ou de techno, Alan Clarke répète cet unique motif, enfonçant à chaque séquence le clou du désespoir contemporain : on ne comprend rien aux événements puisqu’ils se sont fondus dans la monotonie. L’événement ne fait plus événement. On y revient en octobre, à la sortie d’Elephant 2003.

Et l’oublié Alan Clarke ? Mort d’un cancer depuis treize ans, Elephant étant son dernier film, le testament au désespoir d’un homme de 54 ans, d’abord ouvrier à Liverpool, puis voyageur de commerce et ensuite voyageur tout court, qui entra à la BBC comme régisseur de plateau dans le milieu des sixties et passa réalisateur pour la même chaîne en 1969. Il avait le don de découvrir des acteurs : Tim Roth dans Made in Britain, en 1982, ou Gary Oldman, en 1988 pour The Firm. Cinéaste de l’insistance, politique et conceptuel, on rêve désormais de redécouvrir son oeuvre. Déjà ce soir, en complément de programme, Christine, autre grand film miniature (50 min), où des adolescents propres sur eux se fixent à l’héroïne tout en faisant la vaisselle.

(c) Libération


IMPRIMER
Imprimer


RSS - Plan du site  - Site conçu avec SPIP  - Espace Privé