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L’éthique dans les séries télé : une émission radio hebdomadaire en ligne sur Radio Créum
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Peut-on faire confiance à un témoignage ?
14 octobre 2002
Article du 1er septembre 2004

Bonjour à tous les amoureux de la vérité...

D’abord, une question : est-ce que vous avez de la mémoire ? Que la réponse soit oui ou non, vous allez essayer de répondre à ces trois questions : Quelle est la date de la bataille de Marignan ? A quel âge avez-vous commencé à marcher ? Pouvez-vous me citer l’un des sujets que j’ai abordés dans les pages précédentes ?

Vous voyez, en vous interrogeant je n’ai pas sollicité tout à fait les mêmes zones de votre mémoire : il y a des choses qui sont inscrites de manière indélébile, soit par l ?apprentissage, soit par votre affectivité, et d’autres que vous retenez par goût ou intérêt personnel - le fait que vous citiez telle chronique plutôt que telle autre n’est pas anodin. La mémoire, en effet, ne fonctionne pas comme une sorte de magnétophone branché en permanence qu’il suffirait de rembobiner pour retrouver l’enregistrement d’un fait.

La mémoire ne stocke pas de la même manière les faits anciens et les faits nouveaux. Contrairement à ce que vous croyez peut-être, oublier des faits récents n’est pas un signe de dégradation des facultés, c’est le plus souvent un signe de fatigue, d’inattention ou simplement que tout ne mérite pas d’être mémorisé : ainsi, nous oublions où nous avons posé nos clés ou notre montre parce que des gestes courants ne laissent pas nécessairement une trace dans notre mémoire. Et s’il vous arrive de descendre d’un étage pour chercher quelque chose et de temps en temps d’oublier ce que c’était, dites-vous bien que ce n’est pas grave...

La mémoire est sélective, et elle ne sélectionne pas les mêmes choses à mémoriser chez tout le monde. Ainsi - pardonnez-moi si je me mets à parler comme l’inspecteur Columbo - ma femme peut se rappeler comment nous étions habillés il y a sept ans à l’anniversaire d’un de nos amis, ce qu’on a mangé ce jour-là et avec qui nous étions assis, alors que j’en suis incapable. En revanche, quand je lis une revue de cinéma, je mémorise sans effort des informations concernant des films que je n’ai jamais vus, ce qui fait que je me souviens que Gabin et Dietrich ont joué ensemble dans Martin Roumagnac, un film qui ne dit plus grand-chose à grand-monde.

De plus, la mémoire transforme les souvenirs et nous pouvons le constater chaque jour. Il vous est sûrement arrivé de revoir un film qui vous avait laissé un souvenir « inoubliable » et de découvrir avec stupéfaction que telle scène dont vous aviez gardé une image très précise est très différente quand vous la revoyez à l’écran. Et il suffit que vous vous mettiez à comparer vos souvenirs d’un événement vécu avec ceux d’une personne qui y a assisté également pour constater que vous n’êtes pas du tout d’accord sur des éléments qui peuvent pourtant paraître très simples et pas du tout sujets à controverse.

Enfin, il n’y a pas que la mémoire qui nous joue des tours : devant un événement, notre perception elle-même est altérée par notre vigilance ou nos sentiments. Par exemple, les auditeurs qui ont cru m’entendre dire une chose alors que j’en ai dit une autre, peuvent aller comparer leur ouïe à mes dires sur le site, ils seront surpris de la différence.

Autre exemple : un de mes amis avait été très choqué par La cité des femmes, de Fellini. Il avait très mal supporté que le grand cinéaste ait osé, sous prétexte de féminisme, y infliger à ses spectateurs masculins l’image d’un vagin denté. Un vagin denté dans La cité des femmes ? J’avais pas vu ça, moi ! Alors, pour en avoir le c ?ur net, j’y suis retourné. En réalité, au milieu du film, Mastroianni se retrouve perdu dans un congrès féministe. Dans une salle, l’une des oratrices projette des diapositives représentant les formes qui, dans la nature, évoquent le sexe féminin. Parmi les diapos apparaît celle d’un magnifique coquillage aux bords festonnés. C’est cette image, fugace mais équivoque, que mon ami avait manifestement prise pour celle d’un « vagin denté »...

Perception faillible et mémoire fallacieuse suffisent pour que la notion de témoignage en prennent un sacré coup. Devant un événement, quel qu’il soit, qui peut nous assurer que tel témoignage humain est fiable et tel autre douteux ? Bien malin qui pourrait le dire, mais j’aimerais, pour ma part, que les forces de l’ordre et les magistrats ne se méfient pas seulement des témoignages qu’ils recueillent, mais aussi de leur propre perception et de leur propre mémoire sélective. Après tout, eux aussi sont des êtres humains.

À propos, quelle est la première question que je vous ai posée en début de chronique ? Ne trichez pas ! [1]


[1Je vous ai demandé si vous aviez de la mémoire

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