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"Les Cahiers Marcoeur", 44e épisode
Article du 20 septembre 2004

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LE DOSSIER VERT, 18

Ce qui distingue la littérature des autres arts, c’est qu’elle ne stimule directement aucun des cinq sens. En effet, si l’on accède à l’écrit par la vue, la lecture n’est pas pour autant assimilable à la simple perception d’images. La lecture est la transformation intérieure, en images ou en mots, de signes non figuratifs, reconnus ou non par la mémoire et associés par l’intelligence. La voix intérieure qui, chez certains, scande le texte lu, n’est pas non plus perçue par l’oreille, mais recréée par le cerveau.

La lecture n’a rien à voir avec les photos de la grande presse, les filets de voix de la radio, le bruit et la fureur de la télévision ou du cinéma. Elle n’a rien à voir avec le relief palpable d’une statue, les métamorphoses d’un tableau pointilliste, les vibrations d’un concert symphonique, les décors et la mise en scène d’un spectacle dramatique. Tous ces arts marquent physiquement leur distance avec le spectateur, et l’on ne se hasarde guère en affirmant que la distance à la scène de théâtre est différente pour deux spectateurs distincts.

En littérature, le texte est physiquement à égale distance de tous les lecteurs. On peut même affirmer sans risque que le lecteur est toujours à égale distance du texte. A la notion de distance physique se superpose une distance mentale, variable d’un individu à un autre quel que soit l’art considéré, littérature incluse. Mais si la littérature semble limitée par ses impératifs matériels - du papier, de l’encre - ces limites sont largement compensées par l’ubiquité et la toute-puissance de ses effets sur l’esprit. Enchaîné des deux mains, le lecteur n’en parvient pas moins à s’échapper pour recréer de toutes pièces l’univers que lui présente le livre. Pendant, et surtout après lecture, le texte est toujours plus flamboyant, plus riche, plus vaste dans la tête du lecteur, qu’il ne le sera jamais sur le papier.

[...]
Quand il s’agit de lire, la position adoptée est celle qui déchargera le corps de ses perceptions pour laisser libre cours à des émotions imprévues. Cependant, si la lecture ne fait pas appel aux sens - on pourrait presque dire qu’elle cherche à les mettre entre parenthèses - elle n’exclut pas les sensations, mais permet au contraire de les recréer. Chacun est libre, en lisant, de se représenter sa propre course de chars, son propre tremblement de terre, sa propre émotion à l’évocation du corps désiré. Chacun imagine à sa mesure l’apesanteur de la fusée en vol, le fracas de l’immeuble en chute, l’ankylose des bras attachés, les liens métalliques cisaillant les poignets et l’haleine fétide de la geôlière édentée et obèse éructant sa vengeance sous le nez du héros.

Qui plus est, et contrairement à toute autre forme d’expression artistique, la lecture n’est pas assujettie à la temporalité. Un film, une pièce de théâtre, vus dans les conditions habituelles, "fonctionnent" dans une durée déterminée, identique pour tous les spectateurs. La lecture n’est pas simplement le seul moment artistique, esthétique, où les sens sont stimulés de l’intérieur, elle est aussi le seul art sur lequel ni le corps, ni le temps n’ont de prise. En principe. Si le texte est beau. Un beau texte doit arracher le lecteur à son environnement physique et le projeter hors du temps. Un beau texte doit faire oublier le sable chaud, les cris des enfants, la faim qui gargouille dans le ventre, la sonnerie du téléphone, la tombée de la nuit, les fourmis dans les jambes. La lecture d’un beau livre doit vous faire oublier la vie, votre existence même. Mais un tel livre doit être écrit dans la vie pour prétendre vous faire oublier la vôtre. Comment mieux restituer un rayon de lumière qu’en le décrivant au moment même où il me frappe ?

Lecriture, 112

LA CHEMISE ROUGE (suite)

(D) - Ne pas oublier d’intégrer :


- Le BUREAU de Sara : La fille du relieur est assistante sociale, permanente d’une association. Elle s’occupe des immigrés, leur apprend à lire et à écrire le français. Elle parle turc, arabe, espagnol, portugais. Elle sillonne les quartiers populaires de Tourmens dans un camion équipé pour servir de classe ambulante. Tout pour lire et écrire. Son chauffeur vient de la lâcher.
« C’était un drôle de type, il passait son temps à lire et à griffonner dans des petits carnets. Il n’était pas très bavard. Il y a trois semaines, il m’a appelée pour me dire qu’il ne pouvait plus venir. Depuis, j’assure une permanence à la Maison des Parvenues, mais ça n’est pas pareil ; beaucoup de gens ne peuvent pas venir jusque là. Avec le camion j’allais partout, mais toute seule ce n’est pas possible. »
- Kernever : Pendant la semaine que D. a passée là-bas, ils étaient trois ou quatre partis faire une escalade dans les rochers. Il a eu la trouille, il est resté en bas. Un des garçons est tombé et s’est brisé le bassin. Plus tard, il l’a revu et a compris que ça avait aussi brisé sa vie : il en était resté impuissant.
- Croisement avec F. : Sara lui parle d’un homme qu’elle a rencontré un soir dans un bar d’homosexuels, et qui ne l’était pas. Il venait parce que ça le reposait des femmes. Elle y est allée parce qu’elle savait qu’on ne l’emmerderait pas. Tous deux avaient engagé la conversation très naturellement. Très vite, elle avait eu envie de lui et le lui avait fait comprendre. Il avait souri, un peu triste, l’avait regardée longuement avant de répondre : « J’aurais sûrement adoré ça mais mon programme ne le permet pas. » Enfin, il ne l’avait pas dit exactement comme ça. Et puis il était parti.
- Qu’est-ce que ça voulait dire ?
- Je ne sais pas. Ça n’était pas insultant, en tout cas. Il avait l’air navré. Comme quelqu’un qui baisse les bras.

* * * * *

(D) - Il se rase. Debout près de lui dans la salle de bain, la jeune femme le regarde : elle passe la main sur son dos nu. Qu’est-ce que c’est, toutes ces cicatrices ? Des souvenirs d’adolescence, répond Daniel.

Devant le miroir, il se souvient du jour où il a failli mourir d’une overdose. Il était déjà très mal en point, il était seul dans une chambre sordide. Il avait la seringue à la main et au moment où il allait tourner le verrou, on a glissé un télégramme sous la porte de sa chambre. Le télégramme disait qu’un de ses amis était mort. Il a posé la seringue, il a pleuré. Du coup, il a oublié de tourner le verrou. Quelques minutes après, sa mère, qui passait le voir, est entrée dans la chambre. Elle venait toujours sans s’annoncer. C’est cela qui l’a sauvé. Si la porte avait été fermée, elle serait repartie croyant qu’il était absent.

« L’interne du Samu m’a arraché à l’asphyxie en me mettant un cathéter dans le larynx. Je l’ai regardé faire dans un demi-coma, j’ai vu son scalpel au moment où il allait m’ouvrir le cou, c’était un jeune type qui n’avait jamais dû faire ça auparavant, je l’entends encore dire « Faut qu’je l’fasse mais faut qu’tu m’aides », il me parlait, il croyait que j’étais déjà mort, ou presque, il me parlait en m’incisant la peau du cou, là juste sous la pomme d’adam, moi je ne sentais plus ma bouche et j’avais une enclume sur la poitrine, mais ça s’estompait, je m’en allais tout doucement, j’étais indifférent. Je le voyais, je l’entendais, je lui disais de toute manière c’est foutu, je suis déjà mort, et puis brusquement j’ai senti l’air m’emplir et j’ai eu mal très mal comme si j’inhalais de l’essence enflammée j’ai voulu crier mais je ne pouvais pas bien sûr... »

Sara pose l’index sur son cou, juste en dessous de la limite tracée par le savon à barbe.
- C’est ça ?
- Oui, c’est la cicatrice de trachéotomie. Elle a la forme d’une bouche minuscule, une bouche de secours.

* * * * *

(D) - S. a reçu un ordinateur tout neuf. Ils l’installent sur la table basse de l’appartement en attendant d’aller l’installer dans le camion. La documentation est en anglais. Daniel la traduit et apprend très vite à s’en servir.
- Vous apprenez vite !
- Oui, mais ça ne sert pas à grand-chose...
- Ça pourrait, si vous vouliez...

* * * * *

(D) - Avant d’aller au cinéma à la séance de l’après-midi (qu’est-ce qu’ils vont voir ?), Daniel demande à (Solange) Sara de s’arrêter sur le quai de l’Université et l’entraîne avec lui jusqu’à la balustrade. Il explique qu’il est venu ici treize ans plus tôt après avoir quitté l’amphithéâtre de médecine. « C’était con. Médecin, on est toujours utile. » Sara se tait puis dit : « Vous êtes vivant. Mort, on ne sert plus à rien. »

Dans la voiture. Il écoute la radio tandis qu’elle va acheter du pain. L’émission Lu à haute voix. On y parle d’un livre, le livre qu’il a déjà aperçu plusieurs fois dans les vitrines et sur les tables, le livre qu’il a feuilleté au Shôgun, que Mitsu lui a proposé d’emporter mais qu’il a refusé. Ce livre lui fait penser à un autre livre, Le livre. Celui qui doit être encore là-bas, dans le tunnel.

* * * * *

(E) - "Aujourd’hui, rien." Mais qu’est-ce que c’est bon de pouvoir l’écrire !
(Qu’est-ce qu’elle fait ici, celle-ci, elle n’est pas à sa place... Quel bordel, vraiment...)

* * * * *

(D) - Il déniche dans la boutique une longue planche de bois massif, probablement une étagère, et l’emporte jusqu’aux remparts. Il retourne au tunnel. L’entrée du tunnel est une niche rectangulaire qui s’ouvre à environ trois mètres au-dessus du sol, dans la muraille des remparts sud de Tourmens. Sous la niche, contre la muraille, pas de planche à roulettes, cette fois-ci. Pour grimper, Daniel place son étagère verticalement contre les moellons et pose le pied sur le bord supérieur, comme sur une première saillie. Ensuite, il ferme les yeux, et tâtonne.

Il se rappelle l’emplacement des prises dans la muraille, mais quand il tend les mains pour les retrouver sous ses doigts, il a l’impression qu’elles sont moins éloignées que dans son souvenir. Il a grandi, sans doute. Il parvient sans difficulté dans le tunnel, mais il y est un peu plus à l’étroit que dans son souvenir. Dans son souvenir, il pouvait tenir assis, les jambes croisées en tailleur, sans avoir à se voûter. Il s’installe au milieu du tunnel humide. A son extrémité s’ouvre un puits où s’évacue l’eau de pluie qui s’écoule par la grille du chemin de ronde, quelques mètres plus haut. D’en bas monte l’écho de lointains clapotis.

La cachette est toujours là, il lui suffit de retirer deux moellons descellés et il retrouve son bien, une boîte métallique à serrure chiffrée, recouverte de peinture noire. L’utilisateur actuel du souterrain - sans doute le propriétaire de la planche à roulettes - n’a pas essayé de violer la boîte mais a agrandi la niche pour y ranger un cube de plastique transparent. Daniel n’y touche pas. Il sort sa boîte de la niche. Les petites roues de la combinaison coulissent mal. Il les avait graissées, mais après toutes ces années... Il tâtonne pour retrouver la combinaison, un mot de sept lettres qui signifie oubli mais dont il se souvient parfaitement.

Dans la boîte, protégés par des morceaux de tissu et des sacs en plastique, les objets sont intacts. Il y a là des photos, un fanion en feutre portant le nom d’une équipe de football américain, un carnet d’adresses, des badges ronds ou carrés, des tickets de cinéma, des programmes de théâtre en anglais, une "graduation ring"- chevalière aux armes de l’école que portent les lycéens et étudiants américains, et un livre.

C’est ce livre qu’il redoutait le plus de ne pas retrouver. Il y a huit ans, Daniel l’a pris au hasard parmi une pile de volumes identiques posés dans une librairie. C’est un livre assez mince, composé de sept cahiers de feuilles cousues. Le dernier cahier n’avait pas été imprimé. Les dernières pages étaient donc vierges, à l’origine. A présent il contient un texte manuscrit. On a écrit dedans après.

Daniel n’a pas "emprunté" le livre, il l’a payé sans dire un mot. C’est un livre de Cinoche, publié il y a neuf ans. Pendant son absence. Une série de textes publiés en revue, intitulée Lieux communs. Le texte manuscrit commence sur la première page vierge, à la suite du texte imprimé. Il est daté et signé. Le titre en est :

Pour Vous
par Raphaël Marcoeur

* * * * *

(D) - Il finit son cahier en cours. Il le relit à la terrasse vitrée d’un café. Il est tenté de le laisser posé là et de s’en aller, de rompre avec le passé récent. Mais il se ravise. Dans une petite rue du vieux Tourmens, il entre dans une papeterie sombre tenue par un couple de vieux et leur achète deux cahiers. Un pour tout de suite, un pour plus tard. Il enveloppe le cahier achevé dans du papier cadeau et l’offre à Sara. Son visage ému lorsqu’elle ouvre le paquet.

* * * * *

(D) - « Je ne voulais pas passer mon temps à déposer l’histoire des gens sur de petites fiches où j’aurais inscrit leurs bobos, leurs opérations, leurs grossesses, leurs hémorroïdes, leurs crises conjugales, leurs chutes de ski, parce que si ça n’est que ça qu’un médecin voit de la vie de ses semblables, ça n’est pas très reluisant ni très drôle, dans les livres c’est plus marrant, s’il me fallait écrire toute ma vie, je préfèrerais faire comme ce type dont on parle sans arrêt à la radio. »

* * * * *

(?) Après avoir fait l’amour avec ***, il se réveille au milieu de la nuit, et relit Le livre. Elle se réveille. A demi-endormie, elle lui demande si ça va. Il la rassure et pense : « C’est bon de s’envoyer en l’air une seconde fois, quand le corps est libéré. »

* * * * *

(D) - Il raconte que pendant plusieurs années, il allait voir un psychanalyste dans chaque ville qu’il traversait, en espérant que si "ça accrochait", ça lui permettrait de rester en place. « Mais ça ne marchait pas. A présent, je pourrais écrire un livre qui recenserait une centaine de "premières séances", ça serait édifiant. »
Sara dit : Chiche !
Daniel grommelle en disant qu’il ne lui racontera plus rien.
Sara dit : Chiche !
Daniel dit que si elle continue comme ça, il va faire un malheur.
Sara dit : J’espère bien. Et elle lui tend son stylo laqué.

* * * * *

(D ou C) - Histoire d’Allan.
« C’était un copain qui faisait du jazz en petite formation, il jouait du banjo. Il était sculpteur. Il faisait des figurines en glaise, en fonte, en plâtre. Il ne rêvait que d’une chose : partir dans le désert, découvrir une oasis isolée, s’y installer et y faire des sculptures de sable que le vent saurait modeler, patiner, éroder.

Il a toujours vécu avec sa mère qui a bientôt près de quatre-vingt dix ans, et je suis sûr qu’elle vit encore, il n’a jamais réussi à se marier. Peut-être qu’il ne voulait pas. Un jour, en pensant à lui, j’ai inventé une histoire, une histoire de science-fiction dans laquelle un homme nommé Turk est isolé sur une planète, il a fait un atterrissage forcé et il vit dans la carlingue où l’ordinateur de bord, qui a une voix de femme doucereuse, lui tient compagnie, lui parle, le materne. Il a peu de vivres, mais les conditions climatiques et la gravité sont telles que son métabolisme est très ralenti. Le soleil lui suffit à synthétiser de la nourriture à partir des quelques végétaux qu’il parvient à faire pousser dans une serre de fortune.

La planète est une sorte de grand désert de cailloux, il est seul, il s’emmerde. Un jour, il sculpte dans la roche, au rayon-laser, une silhouette représentant un petit bonhomme assis, au visage sans yeux, mais tourné vers lui. Il le nomme Martin. Quand il en a marre de l’ordinateur, de ses livres, ses musiques et ses émissions de télé enregistrées, il va parler à Martin. Un jour, Martin lui sourit. Le jour suivant il se met debout. Le troisième, il le suit. Le quatrième il est assis à son chevet quand il se réveille. Turk se rend compte que Martin matérialise les choses qu’il dit : S’il dit "Ras le bol", par exemple, Martin lui présente un bol plein de choses innommables... finalement, Martin se met à parler.

Turk se dit qu’en fait il est en train de devenir fou et que Martin n’est que le produit de son imagination. Il se laisse faire. Martin répare le vaisseau et le transforme en plateforme roulante sur laquelle Turk repart et parcourt la planète à la recherche de La Ville, la cité légendaire qui accueille tous les voyageurs perdus de la Galaxie.

En réalité, Turk/Allan s’est jeté sous une voiture. Il est en train de mourir sur son lit d’hôpital. Le temps n’a plus de prise pour lui, et l’ordinateur de soins (un MRTN VII), contrôle son pouls et sa tension, ses fluides et son électroencéphalogramme, les perfusions et les injections. L’ordinateur de soins est équipé d’un haut-parleur et doté d’une voix tantôt féminine tantôt masculine. La voix électronique berce les comateux jusqu’à l’agonie, jusqu’à ce moment où les cellules du cerveau déchargent une dernière fois leurs endorphines pour donner aux mourants l’illusion ultime et miséricordieuse qu’ils s’envolent aux étoiles. »

* * * * *

(D) - La cassette que contenait le baladeur est l’enregistrement d’une édifiante conversation téléphonique entre les agresseurs et un conseiller municipal proche du maire. Lequel a chargé ses hommes de main d’effrayer le relieur pour qu’il vende sa maison et s’en aille. La conversation ne laisse aucun doute sur les intentions de l’élu, ni sur son identité. De toute évidence, il ignorait que ses sbires l’enregistraient, probablement pour préserver leurs arrières. Daniel, tout heureux de sa découverte, s’assied devant l’ordinateur tout neuf et retranscrit la conversation. Il fait deux enveloppes et décide d’aller voir le conseiller municipal pour lui signifier que ça ferait mauvais genre si on publiait ça dans L’Idée, par exemple. (Est-ce que ça peut suffire à stopper les expropriations et à protéger le quartier tout entier ?)

ou bien :

Au fond de l’atelier, Daniel fouille dans la bibliothèque, immense alcôve taillée dans la pierre, bardée d’étagères en chêne massif et décorée de personnages sculptés. Il tombe sur un manuscrit inédit de Julien Serge Charmatz, écrivain natif de Tourmens, (1892-1936), célèbre pour ses romans populaires (un mélange de Jules Verne et d’Eugène Sue). Charmatz est une gloire locale. On va justement fêter le centenaire de sa naissance. Le manuscrit en question, intitulé Le panier de commissions, est une sombre histoire de fillette porteuse de galettes, et d’assassins tous plus sanguinaires les uns que les autres. Le roman est inachevé.

Or, ce manuscrit-somme, écrit par Charmatz vers la fin de sa vie, évoque l’ensemble de son oeuvre et décrit une étrange bibliothèque... ornée de figures sculptées dans la pierre représentant les personnages les plus célèbres de l’écrivain : Noémie la pleureuse, Charogne le tueur de chiens, Jéronima la danseuse aveugle, Rollo le Sardinier etc... Tout excité, Daniel fait part de la chose à son hôte, lequel lui sort un antique gramophone et deux ou trois rouleaux : en 1913 Charmatz avait enregistré quelques rouleaux pour les Archives de la parole et on l’y entend décrire sa bibliothèque... Le relieur savait tout cela mais n’en a jamais parlé à personne, pas même à sa fille. Il tenait à sa tranquillité et avait trop peur de voir débarquer des flopées de journalistes.

De toute évidence, les historiens locaux ignoraient l’existence de cette bibliothèque. Ils situaient le domicile de Charmatz plus haut, dans une maison placée tout au bout de la rue des Merisiers. Peut-être Charmatz possédait-il deux maisons dans cette rue. L’une pour vivre, l’autre pour écrire. ?
- On peut tout imaginer..., risque Sara.
Daniel se rend à la Thèque pour montrer le manuscrit au conservateur. Celui-ci confirme : le manuscrit est bien, sans méprise possible, l’oeuvre de Charmatz. La bibliothèque est donc bien authentique, elle aussi. L’atelier du relieur est sauvé, il sera classé monument historique...

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