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"Les Cahiers Marcoeur", 42e épisode
SIXIEME PARTIE : LUNDI
Article du 13 septembre 2004

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Sixième Partie : Lundi

Le mythe est un petit animal furtif
dont les secrétions retendent la trame effilochée du réel.

(Ramòn Baretto)

PRIERE D’INSERER, 6

C’est au cours des premiers mois de sa dernière année qu’il vint à Marcoeur un remords. Où avait-il pu semer ainsi tous ses écrits ? Qui les avait lus ? Les avait-on piétinés, déchirés, laissés pourrir dans un caniveau ? S’en était-on servi pour envelopper du poisson, des fleurs, de la viande pour le chat ? Avait-on pu, les ayant découverts, décider de ne pas les lire ?
Il conçut alors un immense projet : aidé de quelques amis sûrs, il ferait rechercher chaque goutte d’encre qu’il avait pu verser depuis son premier cahier d’écolier.

Ils écumeraient les étagères, les poubelles, les coffres-forts, les greniers, les tiroirs des secrétaires laqués et les armoires de l’administration, et feraient main basse sur la moindre ligne qui n’eût pas encore disparu dans l’eau, les flammes ou les décharges.
Ils rassembleraient le tout dans une immense bibliothèque : les carnets, les cahiers, les livres-objets, les paquets de lettres noués d’une faveur rose, les agendas, les collages et les découpages, les feuilles volantes, les bordereaux et les chèques, les nappes en papier et les carnets scolaires, les cartes de visite et les dos d’enveloppe, les pages de garde, les feuilles de maladie, les contrats et les constats...

Ensuite, sans omettre la moindre bribe, ils s’appliqueraient à resituer des itinéraires, restituer des horaires, reconstituer des rituels, restaurer des gestes, ressusciter des souffrances, des oublis, des désirs, toute une existence sensible et les cent mille milliards d’incidents qui l’avaient jalonnée.

* * * * *

LE DOSSIER VERT, 16

Le numéro de L’Idée daté du 21 février titre gros, comme d’habitude. La une se partage les divers remous gouvernementaux du moment, les habituelles baisses du pouvoir d’achat et hausses des bénéfices des assurances, quelques interventions personnelles d’individus désireux d’exprimer leur opinion bien à eux sur l’équilibre racial, économique et démographique du pays, et les derniers résultats de la Coupe d’Europe de jeu à onze. Au bas de la première page, dans un encadré habituel en ce lundi, et sous le titre de la rubrique Lectures, Ecritures on peut lire le début d’un article ainsi composé :

LE MYSTERE MARCOEUR

Le Prix de l’Oeuvre, décerné tous les sept ans par la Fondation Zorn (Lausanne), vient d’être attribué à Raphaël Marcoeur pour l’ensemble de ses manuscrits. Rappelons que ce prix, d’un montant de 330.000 francs suisses, couronne l’oeuvre encore inédite d’un écrivain inconnu. Cette année, l’attribution de cette récompense fort convoitée représente cependant un casse-tête inédit et apparemment insoluble au Jury de la Fondation. Le lauréat, M. Raphaël Marcoeur, reste en effet introuvable. Ses manuscrits, patiemment recueillis et rassemblés par l’écrivain Jérôme Cinoche (voir L’Idée du 12 octobre dernier) ont été remis l’an dernier au jury de la Fondation sans que l’auteur ait donné son accord, ni signifié son opposition. M. Marcoeur, dont les écrits font l’objet de nombreux articles et essais publiés ces dernières semaines par une équipe pluridisciplinaire - écrivains, sémiologues, critiques et plasticiens - formée autour de J. Cinoche, n’est pas apparu lors des différentes manifestations organisées en son honneur. La première question qui vient à l’esprit de chacun est évidemment : « S’agit-il d’une mystification ? » (suite page 17)

Le Mystère Marcoeur. (suite de la première page)

Une rumeur, en particulier, alimente aujourd’hui le débat : l’auteur célébré de L’Arbre, et de Une femme qui filme aurait-il mis à profit les dix longues années de silence qu’il vient de traverser en produisant l’intégralité du matériau connu sous le titre général de Cahiers Marcoeur  ? La réputation de J. Cinoche, son intégrité et son sérieux autorisent à répondre sans équivoque par la négative. De plus, l’hypothèse ne résiste pas à un examen attentif. Jérôme Cinoche ne saurait en effet, tirer profit de l’attribution du Prix de l’Oeuvre à une oeuvre apocryphe. En effet, la Fondation Zorn s’assure que l’écrivain pressenti n’a jamais publié le moindre texte, et le Prix n’est remis qu’une fois l’auteur nommément identifié par le Jury. La réputation de Jérôme Cinoche n’aurait par ailleurs rien à gagner d’une pareille mystification.

Il n’est donc pas hasardeux d’avancer que le Prix de l’Oeuvre revêt cette année une haute valeur symbolique. D’une part en raison du vote quasi unanime : sept voix pour et une abstention dès le premier tour . D’autre part, pour avoir couronné l’une des plus extraordinaires expériences d’écriture du siècle. Si le grand public - et la plupart des critiques - ne savent encore pratiquement rien de Raphaël Marcoeur, la description de ses Cahiers et les multiples pistes signifiantes qu’ont tracées et explorées MM. Jérôme Cinoche, Ramón Baretto, Bernard Gutyer et bien d’autres, en font l’écrivain majeur de cette fin de siècle, pour ne pas dire du début du prochain.

Nous ne connaissons pas encore les textes de Raphaël Marcoeur, mais nous savons presque tout de ses habitudes d’écriture, ses cheminements, ses comportements esthétiques. Comme le confiait Jérôme Cinoche à l’un de nos collaborateurs (L’Idée du 12 janvier dernier) : «  Marcoeur est un écrivain qui vit dans l’écriture, et dont la vie nourrit l’écriture. Il écrit comme il respire, à tel point que j’ai pu parfois me demander s’il avait le temps matériel de procéder aux gestes quotidiens qui signent notre humanité, de s’adonner aux fonctions naturelles qui nous sont indispensables (manger, boire, dormir, uriner, déféquer), tant sa production écrite est constante. Lorsque j’étais étudiant, un de nos enseignants nous avait dit que pour produire son oeuvre, Victor Hugo n’avait pas eu d’autre choix que celui de "pondre" trois mille vers tous les matins au petit déjeuner. A l’époque, cela m’a paru absurde et impossible. Aujourd’hui, je sais que c’est possible : Marcoeur a plus écrit en dix ans que Hugo dans toute sa vie. Mais il l’a fait sans mot dire, sans rien revendiquer, sans exigence autre que celles que tout artiste authentique s’impose à lui-même. Si Marcoeur est un immense écrivain, ce n’est pas en dépit du caractère ininterrompu de son écriture, mais à cause de lui, précisément. »

L’enthousiasme contagieux de Jérôme Cinoche risque de se voir quelque peu refroidi si M. Marcoeur ne vient pas réclamer sa récompense. En effet, la Fondation ne peut remettre le Prix de l’Oeuvre qu’à une personne physique dûment identifiée, c’est à dire l’auteur ou ses ayants droit. A ce jour, personne ne s’est encore manifesté.

La non-apparition de Raphaël Marcoeur ne serait pas seulement dommageable pour le principal intéressé, elle priverait presque à coup sûr Jérôme Cinoche des fruits d’une entreprise de très longue haleine, et elle maintiendrait dans le silence une oeuvre littéraire et plastique en tous points admirable.

Joëlle Sarnia

LA CHEMISE ROUGE

Comme vous pourrez vous en rendre compte en l’ouvrant, la chemise rouge, contrairement aux précédentes, ne contient pas des liasses agrafées mais une succession de feuilles disparates, de tailles différentes, de provenances diverses. Des feuilles blanches, des feuilles à petits carreaux, des feuilles jaunes lignées, des feuilles arrachées à un bloc ; deux cahiers de petit format souples à couverture noire, l’un doré, l’autre vert sur la tranche ; des enveloppes usagées, du papier d’emballage, des papillons autocollants qui ne collent plus, des ordonnances à l’en-tête d’un médecin de La Ferté-Bernard (Sarthe), des photocopies d’articles médicaux en anglais, des brouillons de lettres, des factures datant de plus de dix ans, du papier-accordéon d’imprimante et divers autres supports d’origine indéterminée. Tous ces papiers portent des notes manuscrites ou dactylographiées de longueur variable.

(B) - Ne pas oublier d’intégrer :
- le claquement du couvercle sur la casserole d’eau qui bout.
- les klaxons

* * * * *

(B) - Il montre à Pauline le texte qu’il a écrit juste après l’avoir rencontrée. Le texte est rédigé à la main sur deux pages de cahier déchirées. Ce sont des pages lignées, d’un papier jaune pâle, arrachés à un cahier à spirale. Tout à fait en haut de la première page il a écrit : Nouvelle (?)

7. X11. 88
M. déjeune dans un self avant sa vacation au centre d’interruption de grossesse.
Il regarde une femme brune d’à peu près son âge, vêtue d’une jupe de cuir, d’un pull noir et d’une écharpe rouge. Elle chipote devant une assiette de carottes. Cinq minutes auparavant il l’a vue hésiter entre plusieurs plats, et finalement, juste au moment de payer, opter pour celui-ci et pour un yaourt nature.

Elle est assise dans un coin de la salle. Il s’est assis pas loin. Elle mâche ses carottes d’un air absent. Elle regarde sa montre. Elle considère gravement le yaourt nature et décide de ne pas y toucher. Elle regarde à nouveau sa montre et s’en va.
M. sort et descend la rue à pied. Une voiture démarre le long du trottoir. La femme du self est au volant.

Il se rend au centre d’interruption de grossesse. Il s’habille "en médecin". Sur le bureau de la secrétaire, il trouve le premier dossier. Le nom l’intrigue : King, Pauline. Alors même qu’il ne le fait jamais d’habitude, il va lui-même chercher la "première dame" dans la chambre. Il s’attend à la trouver allongée sur le lit en chemise de nuit. Mais en entrant, sur le lit, il voit l’écharpe rouge. La patiente est debout, encore habillée. C’est Elle. Il reste sans voix. Elle aussi. Elle finit par dire : "Bon, on y va ? " d’une voix ferme. Avant qu’il ait eu le temps de réagir, elle est déjà devant lui, il s’efface pour la laisser passer.

Elle est très digne, très droite, elle sourit imperceptiblement.
Quand elle s’est déshabillée, allongée sur la table, il engage la conversation, lui demande ce qu’elle fait. Elle répond qu’elle est "rédactrice", c’est son grade dans une administration. Il se met à rire, il dit que c’est bien. Elle répond que ça n’est pas grand-chose. Il rétorque que ça ne peut pas être "pas grand chose" d’être
rédactrice. Au moment de l’intervention, la surveillante, debout près d’elle, lui demande si elle est bien restée à jeun. Pauline hésite, regarde M. Il dit de toute manière ça n’a pas d’importance, ça va bien se passer.

Plus tard, après l’intervention, M. retourne la voir dans la chambre. Il s’assied sur une chaise en face d’elle, il croise les genoux et pose les dossiers dessus pour se donner une contenance. Elle s’est fait accompagner d’une amie qui ne dit rien. Ils parlent un peu tous les deux. Il finit par lui demander doucement "C’est dur ?" Elle se tourne pour cacher ses larmes un court instant.

Elle dit qu’elle lui a été envoyée par un confrère. Celui-ci, un homme très doux, gynécologue dans le service voisin, entre dans la chambre. M. le salue, ils se connaissent bien, et dit à Pauline "Si vous le voulez, je vous poserai un stérilet dans un mois lors de la visite de contrôle et ensuite si vous le voulez vous pourrez retourner en consultation auprès de votre gynécologue". Son confrère enchaîne : "Oui, d’habitude c’est le contraire qui se passe, mais ce sera très bien comme ça."

Ils sortent. Dans le couloir, le gynécologue dit qu’il connaît bien Pauline - il l’appelle par son prénom - , qu’elle s’est "fait prendre" et qu’elle s’en veut beaucoup. M. pense : Il en parle comme de quelqu’un qu’il veut protéger.
M. termine sa vacation. Il repasse voir Pauline un peu plus tard. Elle demande si elle peut rentrer chez elle. Il lui fait donner un rendez-vous pour la consultation de contrôle.

Elle revient un mois plus tard. Elle est la première en consultation. M. est déçu, il espérait qu’elle serait la dernière, il lui demande si elle n’est pas en avance. Elle rit. Elle est toujours à l’heure. Il la fait entrer, lui demande "comment ça s’est passé". Elle entre dans la cabine de déshabillage, ressort, s’assied au bord de la table. Elle a gardé son pull noir, un collier de petites perles dorées par dessus. Il l’examine "pour s’assurer que tout est bien rentré dans l’ordre ", lui pose un stérilet. Silence quand il le pose. Il a peur de lui faire mal.

Elle retourne dans la cabine "repasser le bas et enlever le haut ", revient s’asseoir au bord de la table. Elle a remis sa jupe de cuir et des collants fantaisie qui lui paraissent invraisemblables. Elle a quelques longs cheveux blancs parmi ses cheveux noirs. Ses seins sont fatigués, parcourus de veines bleutées. Elle a l’air d’avoir prématurément vieilli. Il se dit qu’il ne l’avait pas vraiment regardée jusqu’ici. Il essaie d’être délicat sans être maladroit quand il lui examine les seins, mais elle l’émeut. Une fois rhabillée, elle revient s’asseoir sur la chaise. M., perché sur son tabouret, accoudé au panneau rabattable sur lequel il rédige les ordonnances, se sent bêtassou. Il lui prodigue quelques conseils concernant le stérilet. Elle l’écoute presque sans mot dire, avec un sourire un peu perdu. Il finit par demander :
- Vous n’avez pas de question à me poser ?
- Non...
- Eh bien, c’est dommage...
- Mais, vous en avez peut-être, vous ! risque-t-elle.
- Oui, mais ça sort de mes compétences.

Il s’en veut d’avoir dit ça, ce n’était pas juste. Il aurait dû dire : "Ça ne ressort plus du domaine médical." Des sous-entendus difficiles à poser correctement.
Ils hésitent, ne savent plus quoi dire. Il dit qu’elle peut retourner voir son gynécologue dans quelques semaines. Elle répond qu’il sera probablement très occupé, comme toujours. Elle reviendra peut-être le voir, lui. Il acquiesce, il est heureux.

Au moment où il ouvre la porte devant elle, elle le regarde intensément, comme si elle attendait qu’il dise quelque chose, et ils ne se quittent pas des yeux une seconde pendant qu’elle passe devant lui et sort de la salle. Dans le couloir, devant le bureau de la secrétaire, ils se séparent comme s’ils ne voulaient pas se quitter.

Plus tard, le même jour, dans son cabinet médical, M. est si ébranlé qu’il écrit dans son journal ce qui vient de se passer. Il cherche dans l’annuaire, trouve "King, P". Il passe toute l’après-midi à chercher un prétexte pour l’appeler. Il tergiverse, il hésite, il se demande ce qu’il fera si une voix d’homme lui répond. A 18h30, il se dit qu’elle a dû rentrer chez elle. Il appelle.

Elle décroche, il lui raconte très vite une histoire - absurde - de précaution à prendre les jours qui suivent la pose du stérilet à cause du traitement qu’elle prenait ces dernières semaines. Elle rit de surprise ou parce qu’elle a senti que c’était un prétexte.
Il n’ose pas en dire plus.
En raccrochant il se dit qu’il est vraiment le roi des cons.

(deux traits)

8.12.88
Quand on ne peut pas faire accéder un fantasme à la réalité, comment l’épuiser de manière satisfaisante ? En le développant, en le mettant à plat et, surtout, en le fixant sur le papier comme on épingle un beau papillon sur une planche de liège.
Satisfaisante, en apparence.
J’ai beau m’inventer une "nouvelle vraie" sur trois pages, le fantôme de Pauline K. n’en continue pas moins de me poursuivre.
(Et je ne suis pas "M" !)
(C’est peut-être bien ça, le problème...)

Quand Pauline finit la lecture des deux pages (elle est assise près de lui, sur le canapé. Il s’est un peu écarté d’elle, pour la laisser lire), elle se tourne vers lui, s’accoude au dossier et dit très doucement, parce qu’elle est très émue :
- Ça ne s’est pas passé tout à fait comme ça...
- Ça vous ennuie que j’aie brodé un peu ?
- Non, bien sûr, ce ne sont que des détails... L’essentiel y est... Et puis... vous avez raison, le principal c’est que vous et moi sachions faire la différence...

* * * * *

(B) Il est sombre. Il finit par laisser échapper : Je n’aurais jamais dû vous avorter. Elle ne pose aucune question, mais il voit bien qu’elle est perplexe devant sa culpabilité rentrée. Il monte dans son bureau, fouille au fond d’un tiroir. Il redescend, lui tend une fiche bristol. Elle lit :
CHU de Tourmens. Service d’Urologie. Professeur Hugues Lance.
Consultations externes.
Nom : Sachs, Bruno.
Né le : 22 05 1954.
Dom : Résidence St Laurent, Tourmens.
Prof : étudiant en médecine (actuellement externe dans le service).
Antécédents : R.A.S.
Première consult : 5.10.83. Vient pour nodule du testicule gauche découvert par auto-palpation. A l’examen, nodule ferme, irrégulier, indolore, du pôle inférieur. Epididyme normal. Pas d’adénopathie satellite. Testicule droit : R.A.S. Etat général excellent. Conduite à tenir : exploration chirurgicale.
22.12.83 : A l’intervention, prélèvement et examen anatomopathologique. Conclusion : cancer (séminome). Orchidectomie + Radiothérapie.
6.02.84 : Va bien. Radiothérapie sans problème. Etat général conservé. A l’examen : RAS. La prothèse semble bien supportée.

Arrivée au bas de la fiche, Pauline s’interrompt et lève les yeux vers Bruno.
- Bruno, je sais tout ça, j’ai lu votre Journal.
- Je sais. Lisez la suite.
Elle retourne la fiche. Il n’y a qu’une phrase :
N’a pas fait de don de sperme avant l’intervention.

Dès qu’elle relève la tête, avant même qu’elle n’ait pu dire quoi que ce soit, il jette :
- Je ne voulais pas risquer de donner la vie à un enfant alors que je ne savais pas si je vivrais. De toute manière, il n’y avait personne dans ma vie, à l’époque... Aujourd’hui vous êtes là, et je ne le veux toujours pas. Mais même si je le voulais, je ne pourrais pas vous en donner.
- Bruno, ça fera bientôt neuf ans que vous avez été opéré. Vous êtes guéri. Chaque année à la date anniversaire de votre intervention, vous retournez voir Lance et chaque année il vous dit que vous êtes guéri et qu’il n’est pas nécessaire de retourner le voir.
- Et chaque année j’écris dans mon journal que je n’y crois pas. Que je suis en sursis. C’est pour cela que je ne vous ai pas demandé de vivre avec moi. Je sais très bien que je ne suis qu’un demi-homme.

Pauline se lève, très pâle. Ses yeux sont noyés de larmes, mais elle se tient très droit devant lui.
- Si vous croyez vraiment ça, je n’ai plus qu’à m’en aller. J’aime un homme, et un homme blessé n’est pas moins un homme quand il s’est relevé. Vous n’êtes pas plus mortel aujourd’hui que vous ne l’étiez dans votre esprit la veille du jour où l’on vous a trouvé ce cancer. Aujourd’hui, plus de cancer, vous êtes vivant, vous êtes un homme. Vous êtes mon homme. Celui que j’ai choisi, l’homme que j’admire, que j’ai besoin d’admirer. Je ne serais sûrement pas tombée amoureuse d’un moribond. J’aime un homme vivant et debout. Avec ou sans enfant. Ce ne sont pas vos spermatozoïdes qui me font jouir, c’est vous. Je vous ai choisi, comme vous m’avez choisie. Je ne regrette pas mon choix. Et j’ai toujours su que vous ne pouviez pas avoir d’enfant. Votre Journal est la première chose que vous m’ayez fait lire. Et vous l’avez écrit dedans en toutes lettres.

Bruno est stupéfait, plus impressionné encore par le ton de Pauline que par ce qu’elle a dit.
- C’est vrai ? dit-il tout bas, en lui prenant la main.
- Bien sûr. Le jour même de l’intervention.
- J’ai complètement oublié... Il appuie son front contre celui de Pauline. Elle lui parle tout bas.
- Vous avez tout oublié de cette journée-là, n’est-ce pas. Vous écrivez aussi pour ne pas avoir à vous souvenir. C’est pour cela que vous ne relisez jamais votre Journal. Et de toute manière, pensez-vous vraiment que j’aurais pu ignorer longtemps pareille blessure ? Croyez-vous que je n’aie pas su tout de suite ce que voulaient dire les tatouages que vous avez sur le ventre ? Ce que vous avez écrit dans votre journal, je l’avais déjà lu sur votre corps...

Je ne sais pas de quoi vous avez peur, si c’est vraiment la peur de mourir. Ou si vous avez peur de vivre. Moi, je n’ai pas peur. Ni de vivre avec vous ni de vivre, tout court. Mais si vous ne voulez pas prendre ce risque, alors ce n’est pas la peine de continuer.

* * * * *

(B ou D). Pauline est dans une boulangerie, elle attend qu’on la serve et, par la porte vitrée, aperçoit D. sur l’esplanade Flaubert. Il a posé la guitare près de lui et s’est assis sur les marches ; il sort un cahier de son square-mouth, trace quelques lignes. Il range le cahier, sort un livre et l’ouvre. Une jeune femme s’approche de lui. Il interrompt sa lecture et lève les yeux vers elle. Elle se penche vers lui mais il se redresse, pose la main sur sa nuque et l’embrasse du bout des lèvres. Ils descendent la rue. Pauline les voit monter dans une petite voiture garée de l’autre côté.

* * * * *

(B ou D) L’amour, le vrai, c’est quand on ne se demande plus " à quoi ça rime ? ", de faire l’amour.

* * * * *

(B) Au soir, dans l’appartement de Pauline à Tourmens. Ils évoquent leur première et leur deuxième rencontres, à l’hôpital. Les semaines qui ont suivi, sans se revoir. Il dit : Tous les mardis, je regardais sur le cahier les rendez-vous des semaines à venir, en espérant y trouver votre nom. Elle : Je ne pouvais pas revenir. Je me disais Après, je n’aurais plus aucune raison de le revoir, et je ne pouvais pas supporter cette idée. Je remettais notre rencontre à plus tard pour ne pas me trouver confrontée à son après.

Lui : Je vous cherchais partout, quand je marchais dans Tourmens, j’allais faire mes courses dans les épiceries autour de chez vous, j’achetais du pain dans les boulangeries proches en fin d’après-midi en espérant vous voir. Je vous cherchais dans la rue... Comme c’était long, cette attente, à la fin je n’y croyais plus. Quand je vous ai vue entrer dans le cinéma, longtemps après, quand je vous ai vue passer dans l’allée et vous asseoir trois rangs devant moi, je n’y ai pas cru. Je me suis dit : Ça n’est pas elle, je rêve, j’ai trop envie de la revoir, je la vois partout. Pendant toute la séance je vous ai regardée, je ne savais pas. Quand les lumières se sont rallumées, j’étais debout, vous vous êtes levée la première, en tout cas je ne voyais que vous, on aurait dit que tous les spectateurs restaient assis exprès, vous vous êtes retournée, et vous m’avez reconnu...

(Plus tard)
- Ce que vous écrivez dans votre Journal, ce que vous tapez sur l’ordinateur et me faites lire, pourquoi n’en feriez-vous pas un livre ?
- Y aurait-il de quoi en faire un ? Je ne sais pas ce que c’est qu’un livre. Je sais écrire, à peu près. Je ne sais pas faire de livre.
- Bien sûr que si, vous le savez. Vous en avez écrit un, déjà. Ce n’est pas parce qu’il n’a pas été publié qu’il n’existe pas. Tout ce que vous me dites de votre travail, de la manière dont les patients entrent et vous parlent, des mille et une gestes que vous faites dans l’espace clos du cabinet médical, de leurs confidences et de leurs silences et de votre gêne ou de votre curiosité, et toute cette valse-hésitation qu’il y a parfois entre eux et vous, ne croyez-vous pas que ça vaut la peine d’être écrit ? Dans un Journal, c’est fragmentaire, occasionnel. Mais si vous décidiez de travailler là-dessus... Bien sûr, encore faut-il que vous en ayez envie...
- Oh ! Ce n’est pas l’envie qui me manque... C’est la force, plutôt. Et puis, j’ai beaucoup de mal à supporter d’avoir échoué avec le manuscrit. De toute manière, je n’étais pas mûr...
- Pas mûr ? Il pourrait vous aider à mûrir, si vous le repreniez.
Bruno laisse échapper un petit rire amer.
- Je voudrais bien, mais je ne peux pas. Je l’ai jeté... Le plus drôle, c’est que je m’en suis repenti dès le lendemain. Mais la femme de ménage avait vidé la corbeille à papiers, et le camion de ramassage des ordures est passé devant mon nez. En voyant l’un des éboueurs reposer la poubelle vide, j’ai réalisé... mais je n’allais pas leur courir après...
- Non, bien sûr, fait Pauline. Ça n’en valait pas la peine.

Bruno la regarde sans comprendre.
Pauline sort des draps, traverse la chambre en deux pas souples, tend la main vers l’étagère du haut et en descend une boîte à archives. Bruno la regarde faire, quels que soient les gestes qu’elle fait, elle l’émeut profondément. Quelle que soit la situation. Elle s’agenouille sur le lit, près de lui, et sort de la boîte un dossier cartonné fermé par une sangle de toile blanche. Bruno se redresse, s’assied, prend le dossier sans comprendre. Il s’agenouille lui aussi. Elle frissonne. Il tire la couette sur leurs épaules et ouvre le dossier sur le drap. Le manuscrit est là, entier, intact. Dans l’état où il se trouvait avant qu’il ne le jette.
- Co-comment avez-vous... ?
- Votre femme de ménage n’est pas stupide. Ça lui a semblé curieux de trouver ça dans la corbeille. Je ne travaillais pas ce jour-là, j’étais restée chez vous, vous ne vous souvenez pas ? Elle m’en a parlé, elle a pensé que le dossier avait glissé du bureau, avec tout ce que vous y empilez, elle a l’habitude. Je ne l’ai pas détrompée.
- Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ?
- Parce que j’ai compris. Il vous brûlait les doigts, ça se voyait sur votre visage quand vous y pensiez. Je me suis dit que si vous émettiez un jour le moindre regret, il serait toujours temps de vous le rendre. Vous l’avez jeté, vous ne l’avez pas détruit. Moi, je vous ai vu l’écrire, je vous ai vu taper comme un sourd sur votre machine pendant des heures. Et quand vous avez acheté l’ordinateur, je me suis dit que vous seriez heureux un jour de pouvoir le finir, ce manuscrit, au lieu de traduire des articles médicaux pour vous donner la sensation d’écrire sans oser écrire vraiment, au lieu de faire des articles de vulgarisation pour des revues de seconde zone. Tous ces fragments que vous écrivez sans arrêt, vous pourrez peut-être en faire un livre quand vous aurez réglé vos comptes avec ce manuscrit...

Il reste longtemps sans rien dire. Il passe le reste de la nuit à relire son manuscrit. Un moment donné, elle le voit chercher quelque chose. Elle se tourne et lui tend son propre stylo. Il se met à annoter.

* * * * *

(B ou D) - Avant de partir, le lendemain matin, elle lui arrange son pull et sa chemise - il a toujours une pointe dedans, une pointe dehors.

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