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"Les Cahiers Marcoeur", 39e épisode
Les Micro-Cassettes, 5
Article du 1er septembre 2004

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LES MICRO-CASSETTES, 5

(1ère Voix :) Jérôme Cinoche s’entretient avec Daniella Bonelli. Rappelons que Daniella Bonelli est Maître de Conférences à l’Université de Tourmens, département d’Histoire Littéraire. Elle travaille actuellement à une biographie très attendue de Jérôme Cinoche et s’entretient avec lui à propos d’un personnage exceptionnel.

Daniella Bonelli : Cinoche, c’est votre vrai nom ? On dirait un pseudonyme...

Jérôme Cinoche : C’est mon vrai nom, orthographié à la française. En réalité, ça s’écrivait cé-i-ène-ô-tcheu. Mes parents sont venus en France au début des années 30 et, bien sûr, quand ils se sont faits naturaliser, l’officier d’état civil a écrit le nom comme il l’entendait, et rajouté un "h" à la fin. Plus tard, quand on lui demandait comment ça s’écrivait, il répondait « comme au cinoche ». Alors, progressivement, tout le monde a ajouté un "e". Quand la guerre est arrivée, c’est ce "e" qui nous a sauvés : étant donné qu’il avait fui les pogroms de son pays, mon père ne s’était jamais vanté d’être juif. Cinoche ça faisait français, parigot, personne ne nous a jamais menacés...

D.B. : Vous avez longtemps été absent de la scène littéraire...

J.C. : Oh, vous savez, je ne suis pas un bon acteur (rires)... Mais vous m’interrogez sur moi ou sur Marcoeur ?

(Blanc sur la bande)

D.B. : Comment décririez-vous l’écrivain Marcoeur ?

J.C. : C’est difficile... Pour simplifier, j’utiliserai une analogie. De nos jours, n’importe qui peut transcrire son expérience personnelle sous une forme plus ou moins romancée, qu’il s’agisse d’un mandarin de la médecine ou d’une marieuse, d’une actrice de films pornographiques ou d’un évêque et dès qu’un journaliste les reçoit dans son émission il leur balance des compliments du genre « nous avons sur notre plateau un grand écrivain rentré » ou « le talent se cache sous la confession impudique ». Pour parler de Marcoeur, je dirai qu’il est très pudique, et que c’est un écrivain "toujours sorti" !
(Rire poli et à contre-temps de Daniella Bonelli, donnant à penser qu’elle n’a qu’à demi saisi le calembour)

(Blanc sur la bande)

J.C. : On peut imaginer qu’il est d’abord tenté de s’enfermer chez lui pour ne faire que ça, qu’il écrit pendant des mois, à l’exception de quelques périodes où il s’éclipse et pendant lesquelles Laetitia Desorme ne le voit plus. C’est l’époque des "Cahiers-cahiers" et des Cahiers Magnifiques. L’expérience des Cahiers Magnifiques lui a appris une chose fondamentale : aucune lecture ne vaut si elle ne survient par surprise. Le texte doit frapper le lecteur de plein fouet, sans commentaire préalable. Or, il est impossible aujourd’hui à un écrivain de ne pas franchir les fourches caudines du verbiage médiatique. Une seule solution : ne pas publier, laisser les textes à la portée de qui les voudra.

Quoi qu’il en soit, il sort et se met à écrire dans la rue. Là, il tâtonne, les cahiers ça n’est plus très satisfaisant. Il lui faut d’autres supports. Il caresse l’idée de s’acheter un ordinateur portable et en emprunte un à l’un de ses amis. Il écrit avec pendant trois semaines, mais il lui manque quelque chose alors il le rend et revient à des outils plus élémentaires. Il s’atèle alors aux Supports Extraordinaires.

D.B. : Pardon, je vous interromps, mais qu’est devenu le texte qu’il a rédigé avec l’ordinateur ?

J.C. : Ah, ne m’en parlez pas ! J’ai contacté l’"ami" en question, qui m’a répondu tranquillement avoir effacé le fichier créé par Marcoeur. Il prenait trop de place sur son disque dur ! Je veux bien le croire : trois semaines d’écriture ! Tout ce qu’on sait c’est que ce texte faisait probablement six ou sept cents pages et qu’il s’intitulait Play it again, Bogué !.

J’ai contacté un informaticien qui m’affirme qu’on peut en récupérer des fragments. Par chance, le propriétaire de l’ordinateur n’a jamais reformaté son disque dur. Il s’est contenté d’effacer le fichier. Or, vous savez peut-être qu’en fait on supprime seulement la première lettre de son nom. D’autres informations viennent alors s’enregistrer par-dessus, mais il n’est pas impossible d’en récupérer certaines parties. Je suis actuellement en pourparlers avec ce... monsieur, pour qu’il me permette de faire pratiquer une analyse de son disque dur. Le problème est qu’il ne veut pas qu’on ait accès à ses informations personnelles. Inutile de vous raconter les négociations... Enfin...

Quoi qu’il en soit, cette tentative est une impasse que Marcoeur exploite à fond, comme il sait le faire, mais qu’il abandonne rapidement... Les Supports Extraordinaires sont eux aussi une expérience de courte durée. Et puis, il a déjà le Manuscrit C.H.E.K. en tête. Tout en continuant à travailler sur des cahiers et des carnets, Marcoeur décide alors de surmonter une répugnance de longue date et de se mettre à écrire sur des feuilles blanches. Elles aussi, il les laissera à l’endroit où il les aura écrites. Le Manuscrit C.H.E.K. est la suprême transposition romanesque de sa vie physique, affective et évènementielle à mesure qu’elle se déroule.

Les épisodes doivent donc être aussi fugaces dans l’écriture qu’ils le sont dans la vie. De toute façon, il ne se relit jamais, il sait exactement ce qu’il veut faire - de nombreux passages dans les différents Cahiers indiquent qu’il a son plan tout à fait clair en tête et, qui plus est, que sa mémoire de ce qu’il a écrit et de ce qu’il lui reste à écrire est d’une précision phénoménale. Il laisse ses feuilles derrière lui pour qu’elles se perdent ou soient lues, parce qu’il pense au fond qu’un livre ne vit pas dans le désir de celui qui le rédige, mais dans le désir, le coup de foudre éprouvé par celui qui le rencontre. A un moment, vers la fin, il écrit : Mieux vaut être lu par un seul désir que par dix mille snobismes.

D.B. : C’est un peu utopique, non ?

J.C. : Vous trouvez ? C’est faire preuve d’un courage phénoménal ! Personne ne l’a eu avant lui. Et personne ne l’aura jamais. Je ne suis pas un écrivain débutant, loin de là, mais la lecture de Marcoeur m’a toujours donné l’impression que je n’étais qu’un novice. Vous connaissez l’histoire du violoncelliste amateur ? Sa femme revient d’un concert de Rostropovitch, se plante devant lui en lui disant : « Je ne comprends pas, je l’ai vu jouer, il est partout sur son instrument, il vole, il danse, il est fabuleux, il en sort des sons sublimes, et toi, tu es assis ici à faire toujours la même note. » Et le mari lui répond : « C’est parce que lui, il cherche encore. Moi, j’ai trouvé. » Eh bien, croyez-le ou non, quand je lis Marcoeur je me dis que je suis loin d’avoir trouvé.

(Blanc sur la bande)

D.B. : Combien d’articles dans ce volume VI des CAHIERS ?

J.C. : Quarante-neuf, exactement. Par une curieuse ironie du hasard, c’est aussi le nombre de "chapitres" du Manuscrit C.H.E.K., qui sera reproduit en fac-similé dans le volume IX. Le sens de ce titre fait l’objet d’un très bel article de Peter Yuth - à qui je dois rendre hommage car il est le seul d’entre nous qui se soit mis au travail par pur plaisir. Je ne le connaissais pas personnellement, mais en lisant son Papers... , qui fait autorité dans le monde anglo-saxon en matière d’écriture, j’ai eu l’idée de lui proposer de travailler avec nous. Il a accepté d’enthousiasme, après une seule conversation téléphonique. Il a laissé en sommeil de l’autre côté de la Manche plusieurs travaux très attendus. Le volume VI - et d’ailleurs, l’ensemble des CAHIERS - lui doit vraiment beaucoup. Pete Yuth est un de ces universitaires rares qui travaillent par plaisir et se joignent à une équipe par amitié.

D.B. : Pouvons-nous reparler du Manuscrit C.H.E.K. ? Et d’abord, que signifie ce sigle ?

J.C. : Ah ! Pete Yuth vous expliquera très précisément le sens de ces initiales. Marcoeur les utilise à plusieurs reprises. Elles désignent, on le sait, le texte - on peut dire le Cahier - qu’il rédigeait sur feuilles blanches...

(Silence)

D.B. : Pouvez-vous nous parler de votre propre contribution aux CAHIERS RAPHAËL MARCOEUR ?

J.C. : Oui... C’est à dire que j’ai surtout supervisé le travail des autres. Comme vous le savez, le volume VI a paru il y a quelques semaines. Tous les autres volumes sont prêts, à quelques détails près. En ce qui me concerne, je n’ai pas encore véritablement contribué par écrit à la publication. Cependant, je dois rédiger un essai pour accompagner le Manuscrit C.H.E.K., dans le volume IX... Nous devions également publier un entretien avec Marcoeur. Mais depuis qu’il a cessé d’écrire, la chose paraît compromise...

D.B. : Cette introduction est-elle déjà rédigée ?

J.C. : Vous savez, je n’ai rien écrit depuis de nombreuses années mais le fait que cela concerne une oeuvre aussi exceptionnelle, est plutôt stimulant. Je dois m’isoler pour l’écrire. Cet essai doit non seulement présenter le Manuscrit C.H.E.K., objet principal du volume IX, mais aussi tentera de synthétiser sept ans de lecture et de réflexion...

D.B. : Sept ans ?

J.C. : Oui, je suis... tombé sur Marcoeur après mon retour...

D.B. : De convalescence...

J.C. : C’est cela... Ne me demandez pas où je l’ai passée, c’est un endroit assez innommable, j’y ai passé vingt mois de ma vie et j’en tremble encore. Le premier jour de mon retour à Tourmens, en sortant pour prendre le bus et refaire mon itinéraire de vieux garçon, je tombe sur lui... Enfin, vous connaissez l’histoire, tout le monde la connaît, depuis le temps. Toujours est-il que cette rencontre m’a permis de ne pas sombrer. J’étais passé très près de la mort, c’est une chose qui laisse des traces. En rencontrant Marcoeur, j’ai pu repartir à zéro : je me suis remis à lire. Je ne lisais plus depuis des mois, il m’a sorti d’un véritable enfer. Il n’a pas eu de mal : ses textes m’ont emporté, dès les premières lignes.

Bien sûr, les circonstances toutes particulières de cette découverte, les conditions dans lesquelles il écrivait avaient leur importance. Lire Marcoeur comme je l’ai fait est une expérience unique... Je me suis très vite dit que les Cahiers devaient être lus par tous ; l’idée d’en faire une édition complète est venue immédiatement. Evidemment, il fallait que je lui demande son accord. Mais je ne l’ai pas abordé, je craignais de rompre le charme. J’ai eu peur de briser son élan en allant le trouver. Alors, pendant plusieurs années, je l’ai suivi, j’ai recueilli ce qu’il laissait, j’ai rassemblé, ordonné, conservé en attendant que le moment vienne. Jacques Froidevaux m’a aidé à retrouver ce que Marcoeur laissait dans les cafés. Il a même créé une Amicale qui rassemble tous les garçons de café ayant eu sous les yeux l’un ou l’autre des Cahiers.

J’ai commencé à tout ordonner, le Manuscrit C.H.E.K., mais aussi les carnets intercalés et de temps à autre un support extraordinaire ou un cahier plastique, car il n’a pas cessé d’en faire du jour au lendemain. Ensuite, je suis allé trouver Laetitia Delorme. Cela aussi, je le dois à Jacques Froidevaux. C’est lui qui, ayant souvent vu Marcoeur avec cette femme, me l’a désignée un jour qu’elle venait à La Villa. Ce jour-là, Marcoeur n’y était pas. Je ne vous l’ai pas encore dit, mais il lui arrivait régulièrement de s’éclipser quelques jours, sans doute pour écrire dans un endroit plus tranquille. Dans ces cas-là, je retournais me poster à La Villa. Il finissait toujours par y revenir.

Bref, j’ai pris mon courage à deux mains, je me suis présenté à Laetitia Delorme, et je lui ai expliqué mon projet. Je me souviendrai toujours de son visage lorsque je lui ai montré le Manuscrit C.H.E.K., que j’étais le seul à connaître. Elle m’a présenté à Bernard Gutyer, puis à d’autres - Pascal Torricelli, en particulier. Tous les trois, nous avons commencé à tout lire, en échangeant ce que chacun de nous possédait, nous avons recensé les autres Cahiers, les Supports Extraordinaires, les Cahiers Magnifiques.

La troisième phase a consisté à dresser la liste des collaborateurs. J’avais rencontré un nombre faramineux de critiques, d’écrivains, d’artistes, depuis ma maladie. Des universitaires qui en avaient assez d’être étiquetés "spécialistes" de Balzac, de Proust... ou même de Cinoche ! Des individus qui avaient envie de parler d’autre chose que d’écrivains à la mode. Moi-même, on m’obligeait plus ou moins à ressasser les mêmes histoires, les mêmes explications usées sur une oeuvre qui s’éloignait de plus en plus. Alors, l’idée de leur proposer de travailler avec moi sur une oeuvre que personne ne connaissait, qu’ils seraient les seuls à connaître les a séduits. Bien évidemment, j’ai aussi "débauché" beaucoup d’amis. Pour les mettre en récréation de leurs "études cinochiennes"... Cinochienne ! Quel mot horrible, vous ne trouvez pas ?

D.B. : Euh... Avez-vous eu du mal à les convaincre de l’intérêt de Marcoeur ?

J.C. : Pas vraiment, beaucoup avaient déjà lu du Marcoeur sans le savoir.

D.B. : Le Questionnaire ?

J.C. : C’est ça. Les autres étaient suffisamment fins pour reconnaître son originalité dès la première lecture. A propos du Questionnaire, je signale que c’est le seul texte intégral de Marcoeur qui figure dans le volume VI, car il s’agit d’un de ses rares textes publics. Il a paru dans la page courrier de Mouvements, sous le titre de Douloureuses Questions. Laetitia Desormeaux nous a communiqué l’original, et nous avons pu constater que deux questions (et non les moindres !) avaient été omises lors de la publication dans Mouvements. Nous avons rétabli le texte dans son intégralité. A ce propos, je dois dire que Peter Yuth s’est joint à nous relativement tard, puisque je ne l’ai contacté qu’il y a deux ans et demi.

D.B. : Le nombre d’intervenants, presque une cinquantaine, était-il motivé par l’abondance du matériau ?

J.C. : Absolument. Il y a beaucoup de matériau à analyser. Plus encore que vous ne pouvez l’imaginer. Et certains ne sont pas photocopiables ! Beaucoup de murs, par exemple. Souvent, lorsque Marcoeur se retrouvait seul dans une pièce plus de cinq minutes, il écrivait sur le mur ou sur la porte - c’était logique : sa pensée devait se déposer sur le lieu où elle avait surgi. Il lui est aussi arrivé d’écrire sur la vitre de La Villa ! - mais aussi sur des supports plus maniables. Des dessus de tables, des nappes en tissu ou en papier, des jaquettes de livre - il écrivait sur la face intérieure - quelques sols dallés.

Nous avons même retrouvé une moquette pure laine sur laquelle il a composé un texte splendide au marqueur rouge. Enfin, je vous renvoie à l’inventaire, dans l’Annexe A du volume IX. J’avais un certain nombre d’idées, d’intuitions mais j’avais besoin d’aide. Ne vous méprenez pas, je n’ai rien dicté ni ordonné, je n’ai fait que suggérer des pistes, que certains ont suivi, d’autres pas. Peter Yuth, pour ne donner que cet exemple, a soulevé une douzaine de questions auxquelles je n’avais même pas pensé, et il a entrepris d’y répondre - il faut dire que c’est un bourreau de travail.

C’est aussi à son enthousiasme que je dois d’avoir pu mener ce travail à bien. En fin de compte, lorsqu’il a été question de publier le Manuscrit C.H.E.K., toute l’équipe a insisté pour que j’en rédige la présentation. Après y avoir longtemps pensé j’ai décidé que cette présentation prendrait en compte toute l’entreprise. Ma contribution écrite restera cependant modeste en regard de l’ensemble. Enfin à l’heure où je vous parle, le plus dur reste à faire. En signant la présentation du volume IX, je vais mettre fin à une longue période d’incapacité, je dirais même d’invalidité. Mais aussi à une relation exceptionnelle, une relation qui a duré sept ans.

Je suis sûr que Marcoeur avait conscience d’être lu, d’être suivi à la trace au travers de ce qu’il écrivait. Dans une certaine mesure, et je sais que cela paraîtra quelque peu prétentieux, j’ai très vite voulu croire qu’il écrivait pour moi. Mais passé le moment de fascination - un moment qui a duré plusieurs années, tout de même ! - le lecteur que j’étais ne pouvait plus rester seul devant cette oeuvre. Il fallait que je la communique au monde. J’ai voulu l’amener au public sans qu’il ait à s’exposer...

D.B. : A propos de l’ordre de publication, pouvez-vous nous expliquer la décision de commencer par le volume VI ?

J.C. : Oui. Je sais que l’ensemble de la presse m’en a fait grief, en disant que publier le vol VI avant les autres, c’est comme découper une tranche dans un tumulus et la décrire sans montrer ce qu’on y a trouvé. Or, c’est justement ce procédé qui suggère tout ce que le "tumulus Marcoeur" contient, et surtout comment il a sédimenté. Entre nous - vous n’êtes pas obligée de citer ce que je vais vous dire -, je soupçonne certains critiques de faire la fine bouche pour des raisons inavouables. Pendant des années, beaucoup n’ont juré que par Cinoche. Lorsque Cinoche se met au service d’un autre écrivain, ils ne savent plus quoi dire... Cela dit, sérieusement, nous ne pouvions pas procéder autrement. Nous en avons longuement parlé, tous ensemble. Le volume VI visait à présenter notre travail au premier intéressé, afin de le convaincre d’autoriser l’ensemble de la publication. Il y a deux mois, lorsque le livre est sorti des presses, j’ai décidé d’aller le lui remettre en personne.

D.B. : Donc, de vous faire connaître ?

J.C. : Inévitablement. C’était une décision très difficile à prendre, car j’avais résolu, s’il désapprouvait l’entreprise, d’annuler la publication des autres volumes. Le travail de toute l’équipe était donc suspendu à sa réaction, inutile de vous dire à quel point j’étais angoissé... Afin que la rencontre elle-même soit dans "l’esprit Marcoeur", il a été décidé que lorsque j’irais le voir, j’enregistrerais la rencontre. Un matin - je m’en souviendrai toujours -, je me suis assis à la terrasse de La Villa, avec un enregistreur de poche et un micro-cravate, et je l’ai attendu. Il est entré, s’est assis, s’est mis à écrire.

J’étais aux anges, j’avais décidé de passer la journée derrière lui, de décrire au micro tous ses faits et gestes et, le moment venu, de déposer le volume VI sur sa table - nous en avons fait tirer une vingtaine d’exemplaires numérotés sur beau papier et bien évidemment, le numéro I lui était destiné - accompagné d’une lettre que Peter Yuth et moi-même avions rédigée. J’étais impatient et terriblement ému, car je me préparais à commettre une véritable transgression, en m’immisçant dans le mouvement, dans la vie même de son écriture, qui plus est en lui imposant un livre qui lui était consacré et qu’il n’avait pas du tout demandé à voir naître. Je le regardais écrire et je jubilais, en pensant : cette fois-ci c’est mon tour de le mystifier, il ne va pas en croire ses yeux.

En même temps je repassais dans ma tête les mille et une bonnes raisons de ne pas l’aborder, me disant que ça risquait de le perturber gravement, de torpiller la rédaction d’un texte sublime, enfin, vous me comprenez. Pendant toutes ces années, chaque fois que je recueillais un texte achevé ou un Cahier, j’étais émerveillé. Le Cahier prenait tout son relief à la lumière de mes lectures antérieures, l’oeuvre entière grandissait avec chaque texte... Mais ma décision était prise, je n’étais plus seul, je lui présentais le travail des autres. Et je tenais à lui parler, enfin, à lui dire - puisque je ne parvenais pas à l’écrire - combien son écriture me touchait, combien elle avait changé ma vie.

J’avais aussi emporté l’enregistreur, pour enregistrer notre dialogue, je voulais que ses réactions figurent dans le volume IX, entre ma présentation et le texte du Manuscrit C.H.E.K. Son écriture m’avait rendu à la vie. Sa parole, pensais-je, me donnerait la force de revenir à l’écriture...

(Très long silence)

(voix étouffée de Jérôme Cinoche) : Excusez-moi... Non, non, n’arrêtez pas.

(Silence)

J.C. : J’étais là, deux tables derrière, je goûtais le plaisir de le regarder écrire, en attendant qu’il se lève. Je me jouais la scène à l’avance, dans ses moindres détails : Après avoir déposé le livre, je retournerais m’asseoir derrière lui en attendant qu’il revienne et le trouve, l’ouvre et lise la lettre. Il la lirait, c’est sûr, il ne pourrait pas faire autrement, peut-être feuilletterait-il le livre avant d’ouvrir l’enveloppe, mais il finirait par la lire, et quand il l’aurait lue, j’irais vers lui et je lui dirais « Je suis très, très heureux de vous rencontrer Monsieur » et brusquement - ça ne faisait pas dix minutes qu’il s’était assis, le garçon n’était même pas passé lui donner son crème - il se lève, il se retourne dans ma direction, il pose son stylo et s’en va.

Je suis resté sidéré, je ne comprenais pas ce qui se passait, il ne pouvait pas déjà avoir fini, j’ai attendu le coeur battant, je me disais Ça n’est pas possible, il va revenir ! mais il s’est écoulé une heure entière et il n’est pas revenu. N’y tenant plus, je me suis levé, j’ai ramassé les feuilles et le stylo qu’il avait laissés sur la table et je suis parti à sa recherche... J’étais comme fou. J’ai sillonné la ville de long en large, j’ai exploré tous les endroits qu’il fréquentait, mais je ne l’ai trouvé nulle part, ni à la Thèque, ni dans le hall du Royal, ni à la cafétéria de la faculté de Médecine, ni sur l’esplanade Flaubert, ni sur les quais, ni au Parc des Vierges, nulle part.

Finalement je me suis rendu Cité Saint-Jacques, et j’ai découvert que son appartement était vide. La concierge m’a dit qu’il avait déménagé depuis trois jours... Il a donc disparu depuis six semaines, depuis le jour même où le volume VI sortait des presses...

D.B. : Pensez-vous qu’il lui soit arrivé quelque chose ?

J.C. : Un homme comme Marcoeur ne s’envole pas comme ça. Et il n’était pas du genre à se suicider, en tout cas pas avant d’avoir terminé le Manuscrit C.H.E.K. ! Il était jeune et en bonne santé. Aucun des cadavres sans identité retrouvés dans les environs de Tourmens dans les jours qui ont suivi sa disparition n’aurait pu être le sien. J’ai même appelé l’hôpital. Laetitia Delorme était aussi inquiète que moi. Nous sommes allés jusqu’à sa maison de la rue des Merisiers voir qu’il ne s’y était pas réfugié. En vain. De toute manière, je suis sûr qu’il ne lui est rien arrivé. Il a disparu volontairement.

D.B. : Qu’est-ce qui peut vous faire penser ça ?

J.C. : (Silence)... Les dernières pages qu’il a laissées. Lorsqu’il a quitté La Villa, j’étais si bouleversé que j’ai ramassé ses feuilles sans les regarder. Elles ont passé trois jours dans mon sac avant que je pense seulement à les lire... Il avait laissé une liasse de feuilles, mais seule la première avait été utilisée...

(Silence. Raclements de gorge. Petit cliquetis d’un stylo bille qu’on manipule nerveusement.)

(Voix de Daniella Bonelli) : Cette feuille... Que portait-elle ?

(Profond soupir. Voix de Jérôme Cinoche) : Pas grand-chose, au fond. Mais bien assez... Au recto, il avait dessiné à la main une grille de mots croisés de 7 X 7. Seul le I horizontal était rempli. Par son nom : Marcoeur. Il avait triché, car il y a 8 lettres dans Marcoeur, mais l’ ? s’inscrivait dans une seule case. Au dos de la feuille, il avait rédigé quelques définitions. Celle du I horizontal manquait, il n’était pas parvenu à se définir, ou il n’avait pas essayé de le faire... En revanche, la définition du 4 vertical m’a fait froid dans le dos...

(Long silence)

D.B. : Oui ?

(Silence, puis un murmure douloureux)

J.C. : En six lettres... commençant par un c : C’est là qu’on se paie une toil. T-o-i-l.

D.B. : Vous voulez dire ? ...

J.C. : Oui. C’est le mot "cinoche". Sans e. Il m’avait repéré. Au moment même où j’allais l’aborder, il me signifie qu’il m’a vu, et s’en va.

(Long silence au cours duquel résonnent seulement quelques bruits de gorge, peut-être des sanglots. Des déclics successifs indiquent qu’on a plusieurs fois éteint puis remis en marche l’enregistreur. Enfin, voix de Jérôme Cinoche) : Pendant sept ans, Marcoeur a eu un vrai lecteur, le lecteur dont il rêvait, le meilleur lecteur qu’un écrivain puisse avoir, le plus fidèle, le plus respectueux, le plus passionné. Quand ce lecteur a désiré se... le faire reconnaître... il a foutu le camp.

(Long silence, puis un dernier clic, suivi du chuintement de la bande qui tourne à vide)

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