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"Les Cahiers Marcoeur", 38e épisode
LE DOSSIER VERT, 15
Article du 29 août 2004

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LE DOSSIER VERT, 15

(Extraits d’une lettre de Peter L. Yuth adressée à Marvin K. Dawson, Editor, The Minneapolis Review of Contemporary Fiction, Minneapolis, Minnesota.)

[...] LES CAHIERS MARCOEUR sont un seul et même texte écrit pour un seul lecteur, qui aurait repéré l’écrivain dès l’instant où il a posé son crayon sur le papier ("son outil sur un support" [1] ), lu par dessus son épaule sans se faire voir ni sentir, dès la première minute, et l’aurait suivi ensuite à la trace, pour ainsi dire. Ici, Cinoche occupe la place privilégiée. Le lecteur numéro 1, c’est lui. Il n’a pas été le premier, mais il est sans aucun doute le seul vrai.

Aujourd’hui, il se retrouve devant un dilemme : s’il garde pour lui le fruit de ses découvertes, Marcoeur reste inconnu, inaccessible. S’il en parle, il le donne en pâture à ceux qui ont déjà entrepris de le dévorer lui, Cinoche, tout cru. Vous savez à quel point il a souffert de la surenchère médiatique pendant sa maladie et encore par la suite. Bien qu’il soit considéré comme l’écrivain français contemporain le plus important, cette position lui est insupportable. Au début, cela lui a permis de tenir envers et contre le pronostic défavorable de sa maladie. Détail ironique : vous auriez pu le rencontrer, puisqu’il a vécu dans le Minnesota à Rochester : il était soigné dans le cadre d’un protocole thérapeutique très spécialisé de la Mayo Clinic avec une dizaine de patients seulement. Il est le seul survivant, les autres sont décédés l’un après l’autre au cours des premières semaines de traitement.

Au début - ainsi qu’il me l’a raconté - , il attendait la mort et voyait bien que les médecins l’attendaient, eux aussi. Quand, au bout d’un an, ils ont constaté non seulement qu’il était encore en vie, mais encore que sa maladie n’évoluait plus, les médecins l’ont à nouveau bombardé d’examens spécialisés pour tenter de comprendre pourquoi il ne mourait pas, lui ! Dès son retour à Tourmens, il a été submergé de demandes d’entretiens, de colloques, d’émissions, de conférences, de contributions les plus diverses. On ne l’a pas laissé écrire. Il était passé très près de la mort. On l’a accueilli avec tant de chaleur, qu’il n’a pas pu décliner les propositions de paraître, de s’exprimer, bref de montrer qu’il vivait.

A présent, le phénomène Cinoche est si installé qu’il ne peut ouvrir un journal ou tourner le bouton de la radio sans lire ou entendre son nom. Il est écrasé par l’image de lui qui s’est construite en son absence et après son retour, et cela d’autant plus qu’il n’a pas écrit une ligne depuis sa maladie. Tout ce qui a été publié sous son nom depuis neuf ans était écrit avant qu’il ne parte pour Rochester. Il a laissé publier peu à peu tout ce qu’il avait dans ses fonds de tiroir. Tout le monde l’encense mais il a le sentiment de cautionner une gigantesque escroquerie.

Et un jour par miracle ou par hasard, il tombe sur Marcoeur. (En ce qui me concerne, je ne crois ni au miracle ni au hasard, mais c’est ainsi que Cinoche le ressent). Il retrouve des sensations neuves, intenses, jouit de découvrir une écriture sans compromission, sans complaisance. Une écriture brute comme la vie. Et c’est de vie que Cinoche avait besoin, et non de decorum, de lauriers ou d’embaumement.
Devenu le lecteur de Marcoeur il lui suffisait de continuer à le suivre, de le lire, de le garder pour lui seul. Mais après sept ans de filature, il n’en pouvait plus. Il lui fallait faire quelque chose.

[...] Cinoche est très attaché à la figure de l’individu. A ses yeux, le Manuscrit C.H.E.K. est indissolublement lié à la personne physique qui l’a produit. Il lui paraissait impossible de raconter l’un sans l’autre. Il a donc prévu de tourner une séquence où l’on suivrait Marcoeur pas à pas, en le filmant de loin, heure par heure, avec une caméra vidéo, pour que tous ceux qui l’ont croisé dans la rue, à Tourmens ou ailleurs, le reconnaissent et réalisent à quel point cet homme et son écriture font partie intégrante de leur vie quotidienne. Marcoeur est aux antipodes des mises en scène habituelles, il n’a rien à voir avec le côté factice, superficiel, des images de l’écrivain et de l’écriture qu’on nous sert d’ordinaire.

[...] Cela étant, le projet me paraît non seulement formidable mais d’une intensité inégalée à ce jour. Je suis intimement convaincu de la sincérité et de l’honnêteté de Cinoche - il n’est simplement pas pensable qu’il ait lui-même écrit les CAHIERS comme l’a suggéré je ne sais quel journaleux imbécile il y a quelques semaines. Après deux ans de collaboration étroite, je le connais trop bien pour imaginer qu’il veuille tirer un quelconque profit personnel de cette publication. J’ai cependant le sentiment que Cinoche se fait parasiter par son écrivain car cela lui permet de vivre.

Je me demande d’ailleurs parfois si le désir de Cinoche de faire connaître Marcoeur ne risque pas de leur faire à tous deux plus de mal que de bien. Les entretiens préliminaires qu’il a accordés à Daniella Bonelli tournent autour de Marcoeur parce que Cinoche l’impose, mais à mon sens il ne réalise pas à quel point la jeune femme est habile. A travers Marcoeur, c’est de lui qu’elle le fait parler. Il est en quelque sorte prisonnier de son sujet, parce que son sujet est le seul moyen qu’il a trouvé de se sortir de sa situation. Aussi paradoxal que cela paraisse je crois que l’enjeu de cette publication est pour Cinoche tout autre que littéraire.

[...]
Par ailleurs, deux constatations me font penser que l’intérêt de Cinoche pour Marcoeur est plus trouble encore qu’il n’y paraît. La première, c’est que, de toute évidence, Marcoeur a lu Cinoche. Dans les textes qu’il m’a été donné d’analyser (et je suis celui qui en a lu le plus, après Cinoche et L. Delorme) les allusions, citations implicites et évocations de livres de Cinoche sont très nombreuses, un lecteur familier des deux oeuvres peut aisément les repérer. J’ai lu Cinoche très attentivement dès le début de sa carrière. A mes yeux - et d’autres contributions du volume VI vont dans ce sens -, la parenté entre les deux écrivains ne fait aucun doute, même si les deux oeuvres sont extrêmement différentes.

La seconde constatation n’a, à ce jour, été faite par personne, pas même par les premiers intéressés. Je vous ai déjà résumé la chronologie de l’itinéraire marcoeurien. La dernière période, celle du Manuscrit C.H.E.K. que Marcoeur se met à rédiger sur des feuilles blanches, a commencé il y a sept ans, sous les yeux mêmes de Cinoche. Il est toutefois certain que la conception du Manuscrit C.H.E.K. ne date pas du jour où Marcoeur prend sa première feuille blanche, mais bien avant : tout le corpus nous montre un écrivain qui, dans l’écriture, prépare, met en germe ses écrits futurs.

Les textes préliminaires de ce projet ont eux aussi été écrits sur des cahiers, pendant les mois qui ont précédé. Certains de ces cahiers font partie de la collection de Jacques Froidevaux. D’autres ont été perdus ou jetés par des garçons de café moins subtils. Grâce à certains recoupements (des lettres écrites à L. Desorme, d’autres textes, rédigés à la même époque, faisant explicitement référence au Manuscrit), je suis arrivé à la conclusion que Marcoeur a mis son dernier projet en chantier, à peu de chose près, au moment où Cinoche a cessé d’écrire.

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[1en français dans le texte. NdT.


Les_Cahiers_Marcoeur_38e_episode

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