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Récompense
"Soupe Froide"
un album de Charles Masson (Casterman, 2003)
Article du 10 janvier 2004

Voici la préface que j’ai écrite pour un album de B.D. paru en Octobre chez Casterman. L’auteur, Charles Masson, est médecin. Il écrit et dessine, et Soupe Froide est son premier album publié. Et quel album !
Il a reçu le prix France Info 2004 !


L’homme sur le pont

C’était l’hiver, il faisait nuit, il y avait de la neige partout, je rentrais en voiture après une longue journée de visites et de consultations. La rivière était gelée. À l’autre bout du pont, un homme marchait dans ma direction. Il titubait. Il était en chemise, portait un méchant sac, mâchouillait une clope. Je ne l’avais jamais vu mais je savais qu’il sortait du seul bistrot ouvert à cette heure-là. Je l’ai croisé puis, dans mon rétroviseur, je l’ai vu s’engager sur le pont. J’ai pensé : le parapet est trop bas. Et lui, il ne tient pas debout. S’il trébuche...

J’ai fait demi-tour, j’ai ouvert ma portière, j’ai proposé de le reconduire chez lui. Il est monté, il ne disait rien, il était trop saoul. Il m’a guidé de la main. Il m’a fallu vingt-cinq minutes au milieu des chemins enneigés pour trouver son logis, une cahute au milieu de nulle part. Un filet de fumée sortait d’un tuyau de poêle. Il est entré, je suis reparti. Je ne lui ai pas demandé son nom. Je ne lui ai pas donné le mien.

Je ne l’ai jamais revu. Je me suis longtemps demandé ce qu’il était devenu. Comment on pouvait vivre ainsi, seul, dans une boîte à peine plus grande qu’un abri de jardin. Longtemps, je me suis imaginé racontant la vie de cet homme, mais toutes mes tentatives échouaient. Je ne parvenais pas à me glisser dans sa peau tannée par la crasse, à donner une voix à sa bouche silencieuse.

Il y a tant de gens comme lui, que nous ne connaissons pas, que nous croisons sans les voir, sans vouloir les regarder, sans vouloir les entendre. Ils ont un corps, pourtant, fait pour manger et boire. Ils ont une voix. Ils ont une histoire.

Quand j’ai tenu pour la première fois les planches de cet album, j’ai tout de suite pensé à l’homme croisé sur le pont, un soir de neige. Soupe froide est l’histoire d’un homme comme celui-là. Le même homme, plus tard dans sa vie de galère. Ou bien un autre, mais qui lui ressemble comme un frère. L’histoire d’un de nos frères humains, de ceux que - sans le faire exprès... - nous traitons comme des chiens. Des hommes comme ceux-là, Charles Masson en rencontre souvent, car il est médecin. Vous allez me dire : des médecins qui racontent des histoires, il y en a beaucoup. On pourrait ajouter que trop de médecins nous racontent des histoires et que parfois, on aimerait bien qu’ils disent la vérité. Mais des médecins qui dessinent, qui racontent leurs histoires en images, je n’en connais pas beaucoup. Et avec ce talent, encore moins.

C’est une histoire fausse : Charles Masson l’a inventée. C’est une histoire vraie : il l’a pétrie de ce qu’il sait, de ce qu’il a vu. C’est en puisant dans la réalité qu’on construit les meilleures fictions. Et cette histoire, toute simple, d’un homme qui s’enfuit un endroit où il se sent maltraité pour en rejoindre un autre, il la raconte d’une manière saisissante : en nous mettant dedans. Ce clochard qui s’en va parce qu’on lui a servi une soupe froide, pendant que nous lisons son histoire, nous raconte la nôtre. L’histoire de nos errances, de nos colères, de nos amours, de nos échecs, de nos regrets. De nos révoltes. De notre mort.

En lisant cet album, j’ai pensé à Will Eisner, aux histoires simples et poignantes des habitants de son New York natal. Il y a dans ces pages la même épaisseur humaine, la même obstination, le même désespoir, mais aussi la même dignité que dans les livres du grand dessinateur. Vous avez du mal à le croire ? Ouvrez les yeux et lisez !

Martin Winckler

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