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" A leur place, moi je... "
par Emmanuelle Sachs
Article du 1er août 2004

A propos d’une phrase entendue lors du documentaire " Les infirmières ".

Les personnes qui s’intéressent à la médecine et/ou à la vie hospitalière, ont peut-être vu en juin le feuilleton documentaire diffusé sur Arte " Les infirmières ". Pour ceux et celles qui ne l’auraient pas vu, je préciserai juste que la caméra est censée nous montrer (nous faire vivre ?) la vie des infirmières et des infirmiers dans un hôpital, au jour le jour.

Je ne me souviens plus du nom de l’hôpital, mais je me souviens très bien du personnel ET des malades filmés. Et je me souviens du service dans lequel sont filmés ces infirmier(e)s : un service de réanimation. Les malades ne parlent pas, ils ne le peuvent pas pour la plupart. La caméra ne les filme-t-elle pas davantage parce que ce n’est pas le sujet ou parce qu’elle ne supporterait pas le silence ? C’est un documentaire, il faut que ça parle, sinon le téléspectateur va s’ennuyer. J’aurais bien aimé un pendant à ce travail, un documentaire qui se serait intitulé : " Les malades ". Et autant une femme ne se résume pas à son métier, autant un homme ou une femme ne se résume pas à sa maladie. Mais c’est une autre histoire...

Pour en revenir à ce documentaire : on voit et on entend beaucoup les infirmier(ère)s se parler entre eux. Ainsi que quelques médecins, qui parlent du travail d’infirmière (pour dire qu’ils n’aimeraient pas le faire...). Ils parlent beaucoup tous ces soignants. Dans leur bureau, dans les couloirs, dans les chambres. Et parfois, certains disent des âneries.

Ainsi, j’en viens à ce qui m’a frappée : dans un couloir, une infirmière dit à une autre (je précise que ce ne sont pas ses paroles mot pour mot, je n’ai pas rien enregistré sur cassette) : " On a quand même des malades très atteints, dans un état lamentable. On essaie de ne pas trop y penser, sinon on pleurerait. Et puis, si j’étais à leur place, je me suiciderais ". Et le soignant en face de répondre : " Oui, tu as raison. "

Vraiment ? VRAIMENT ?

C’est une infirmière qui parle : elle est sensée connaître les malades, leurs souffrances et par delà, leurs besoins. Les connaît-elle vraiment ? Je ne le crois pas. Elle est certes formée pour mettre des perfusions, faire des prises de sang, changer les pansements, brancher des machines, faire un massage cardiaque...Mais essaie-elle de se mettre à leur place ? N’est-ce pas le meilleur moyen pour comprendre quelqu’un que d’essayer de se mettre à sa place ? N’est-ce pas vital (tout du moins primordial) dans cette situation là ? Si elle essayait réellement, elle ne dirait pas cette ânerie : " Si j’étais à leur place, je me suiciderais ".

Parce que les malades hospitalisés dans un service de réanimation ne peuvent PAS se suicider, bon sang !!! Comment le pourraient-ils ? Ils débrancheraient les machines ? Ils refuseraient de s’alimenter ? Ils sauteraient par la fenêtre ? Ils prendraient de l’arsenic ? Ils surdoseraient leurs médicaments ? Ou ils se tireraient une balle dans la tête ?

Je suis en colère, vous l’avez compris. Mais pas surprise. Je me souviens de deux anecdotes, lors de ma première césarienne sous rachianesthésie (désolée, je parle de ce que je connais !).

Tout d’abord, j’avais dit à la sage-femme, qui était ma demi-soeur, que la rachianesthésie donnait l’impression, paniquante, de " partir ", d’être au bord de l’évanouissement. Elle m’avait dit que c’était normal, que l’anesthésiste faisait baisser la tension, que ce n’était pas grand-chose. Pas grand-chose, oui...Je n’étais pas morte, je n’allais pas me plaindre en plus. Ma demi-soeur fut opérée du genou quelques mois plus tard. Sous rachianesthésie. Et là, elle m’a avouée : " Tu avais raison, c’est vraiment désagréable cette anesthésie, on a la sensation d’être entre deux eaux ".

Deuxième anecdote : le lendemain de la césarienne, une sage-femme me dit : " Allez hop, debout ! Faut pas traîner au lit sinon vous risquez la phlébite ". Eh oui, on traîne au lit quand on a été opérée, c’est connu. Je me lève tant bien que mal (plutôt mal que bien), avec son aide. Puis, une fois recouchée, on m’apporte mon bébé pour l’allaitement. Et on me le laisse. Tout le reste de la journée et toute la nuit. Je n’ose pas sonner. Et je ne peux nier que je suis contente d’avoir mon bébé avec moi. Je n’arrive pas à me relever pour le mettre dans le berceau et j’ai peur de le faire tomber par terre en le gardant près de moi, alors je ne dors pas beaucoup. Le lendemain, une nouvelle sage-femme est là. Je m’attends à ce qu’elle me demande de me lever, comme celle de la veille. Mais elle me dit : " Je vais vous aider à vous laver. Et si vous ne pouvez pas vous lever, ce n’est pas grave. Je sais ce que c’est d’avoir eu une césarienne. Moi j’ai eu les deux : accouchement par voie basse et césarienne. Alors, pensez si je comprends votre douleur et votre fatigue ". Ce fut un tel soulagement d’être comprise.

Alors, à la vue du documentaire, j’ai imaginé être dans un service de réanimation. Vous aussi, si vous n’avez pas été hospitalisé dans un tel service, vous pouvez imaginer : vous êtes conscient et vous ne pouvez plus bouger ou si peu. Et/ou vous avez mal et vous ne pouvez pas parler. Ou vous n’avez pas mal, mais vous êtes dans un état second à cause des médicaments contre la douleur et des déficiences de votre corps. Vous voudriez qu’on vous explique ce qui vous arrive mais personne ne dit rien. Ou vous voulez parler à l’infirmière, vous ne pouvez pas et cette dernière vous crie : " Je ne comprends pas ce que vous dîtes monsieur ! Allez, restez tranquille, je reviens dans une demi-heure ". Mais dans une demi-heure, ce ne sera pas mieux, vous ne pourrez toujours pas lui dire où vous avez mal, horriblement mal, qu’il faut que ça s’arrête. Vous ne pourrez rien dire parce que vous avez quelque chose dans la bouche qui vous empêche d’articuler. Vous ne pourrez pas lui demander si quelqu’un est venu vous voir ou va venir, le jour qu’on est...

J’ai imaginé être dans un service de réanimation et j’ai eu peur. Alors j’ai rêvé que tout le personnel soignant, pendant sa formation, puisse suivre des cours de psychologie de la personne malade. Dans ces cours, des personnes ayant été hospitalisées viendraient parler de ce qu’elles ont vécu. Et ce cours ne durerait pas une heure par mois ! Ainsi, j’ose espérer, une infirmière ne dirait plus jamais (et surtout ne penserait plus jamais) : " A leur place, moi je me suiciderais ".

Emmanuelle Sachs

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