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"Les Cahiers Marcoeur", 31e épisode
LA CHEMISE BLEUE : Charly
Article du 5 août 2004

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LA CHEMISE BLEUE : CHARLY

Soutenu par Lucie, Charly entre dans le cinéma.
- Ça va aller... Je pense que je vais pouvoir me débrouiller à présent. Je te remercie.
Lucie est inquiète. Elle tient le bras de Charly, toujours aussi flasque, la main enfouie dans la poche de sa veste.
- Tu crois ?
- Bien sûr.
Sur l’Ile Grande, le Royal (que Charly refuse de soumettre à un changement de sexe) a conservé les quelques éléments rescapés provenant des anciens locaux. La guérite de la caissière, par exemple. Une cabine vitrée montée sur roulettes, dans laquelle s’installe en général une plantureuse femme-tronc, parfois un homme-sandwich à demi entamé. Charly la désigne à Lucie.
- Regarde ! ils ont reconstruit les salles selon le même plan qu’il y a vingt-sept ou vingt-huit ans, c’était une des conditions de la location de l’île et de la subvention obtenue auprès du ministère : garder la forme conviviale des salles disposées en étoile autour d’un espace de rencontres. Dans le cellier, l’architecture l’imposait. Ici, ils n’ont eu qu’à monter les cloisons comme ils le voulaient, ils avaient la place.
- Quand j’arrivais, le soir, j’étais souvent le premier, mais pas toujours, il y avait un autre type. Il regardait les panneaux d’affichage, les expos-photo, se collait dans un coin avec un sandwich ou une pomme. Il prenait toujours son billet le premier, mais il entrait après tout le monde. Je crois qu’il était amoureux de la caissière. Elle avait un drôle de nom : Luciane. C’était la protégée de Lefort, sa fille adoptive en quelque sorte. Elle est morte dans un accident de voiture. Après, l’autre type n’est plus revenu. Il s’est peut-être flingué.
- Elle est sinistre, ton histoire.
- La vie n’est pas toujours gaie, pourquoi veux-tu que mes histoires le soient ? rétorque Charly, dont l’anxiété va grandissant. Et puis vraiment, ce soir, je sais pas si tu vois mais je n’ai pas le coeur à rigoler. Si je n’avais pas promis au bureau de venir, à cette heure-ci je serais dans mon lit...
- Tu as encore mal à la tête ?
- Un peu !

Il voit bien que Lucie n’a nulle envie de s’en aller. Il ne sait pas comment lui dire de le laisser. Tout à l’heure, en le voyant arriver, elle a écarquillé les yeux devant le visage déformé, la paupière fermée, et ce bras qui butait contre les portes vitrées de la Maison. Elle ne l’avait jamais vu dans cet état. C’est la première crise qu’il fait depuis qu’elle a déboulé en trombe dans sa vie. Il s’est assis près d’elle, a répondu à ses interrogations inquiètes en posant un doigt sur sa bouche, et ne s’est expliqué qu’à la fin du spectacle.
- Tu t’es emmerdé ? Je ne t’ai pas vu applaudir une seule fois.
De sa main valide il a extrait l’autre main de sa poche et l’a laissée tomber lourdement.
- Wai une bigraiwe awwombadiée...
Comme elle le regardait sans comprendre, il a soupiré, haussé les épaules, sorti de son sac en toile un porte-cartes et en a tiré un papier plié en quatre. Lucie a déplié, et lu :

SI JE NE SUIS PAS EN ETAT DE REPONDRE

Mon nom est Charly Sacks. A l’heure qu’il est, je suis peut-être dans le coma, dans les vapes, ou simplement incapable de parler. Vous avez peut-être l’intention d’appeler les pompiers ou de me faire transporter à l’hôpital. Veuillez communiquer ceci au médecin qui sera amené à me recevoir.

Je suis migraineux. Une ou deux fois par an, je souffre de migraines accompagnées brutales, qui peuvent me faire vomir, entraîner un évanouissement et sont le plus souvent responsables d’une paralysie transitoire de la joue droite, du bras droit, parfois aussi de la jambe droite. Ces symptômes s’accompagnent de troubles de la parole. Il ne s’agit pas d’une attaque. Je ne vais pas rester paralysé - enfin, en principe. Il n’est pas nécessaire de me passer au scanner ni de me faire subir toute la batterie de tests neurologiques dont on m’a déjà gratifié une demi-douzaine de fois en vingt ans, histoire de voir si tout de même il n’y a pas une tumeur là-dessous.
En vérité, je vous le dis, et je l’écris pour plus de sûreté : Rassurez-vous, IL N’Y A PAS DE TUMEUR LA-DESSOUS.

En général, mes symptômes disparaissent après d’une bonne nuit de sommeil. Si je tiens debout, soyez assez aimable pour me faire raccompagner chez moi. Si je suis dans le coltard, merci de me laisser repartir quand je serai sur pied.
En espérant que vous voudrez bien me croire et me ficherez la paix.
Merci d’avance.
C.S.

- C’est vrai ?
- Ewfque wai l’aiw de pwaivander ?
- Euh... non.
Elle a insisté pour l’accompagner au Royal. Ce n’était pas prévu, mais bien incapable de reprendre sa voiture, il n’a pas protesté. Il avait déjà eu bien du mal à parvenir jusqu’à la Maison. Ils ont laissé là sa voiture et Lucie a appelé un taxi.

Dans le hall du Royal, la guérite est vide. Au-dessus d’un grand tableau d’exposition permanente, consacré ce mois-ci à la Guerre vue par Hollywood, Charly examine les moniteurs. Seul le cinquième est allumé. Une silhouette allongée recouverte de draps blancs, s’éloigne sur l’écran noir. Des noms défilent, c’est la fin du film. L’une des portes battantes s’ouvre, des spectateurs quittent la salle. Un couple passe près d’eux.
- Alors ? demande l’homme à la femme brune en lui prenant le bras.
- Quel film !
- Je l’ai vu pour la première fois quand j’étais étudiant...
Charly les regarde sortir. L’homme lui dit vaguement quelque chose.
- Charly, je reste avec toi.
- Aww, déconne paw, za wa déva bieux tu vois je recommence à pawler cowectement...
- Tu me caffes les piew ! Tu parlais bien mieux que ça il n’y a pas cinq minutes ! Je reste. Tu vas pas me parler comme ma mère !

Bon, alors j’ai plus qu’à me flinguer ?
- Okay, okay, mais tu n’entwes pas comme fa en me foutenant comme un vieux pawalyzique. Tu entwes, tu t’inftalles et j’awwive dans finq mizutes. D’accow ?
Lucie fait la gueule. Ces mecs sont tous pareils. Surtout ne pas donner l’impression qu’ils sont diminués. Elle lâche le bras de Charly et entre dans la salle laissant la porte claquer derrière elle. Charly lève la tête. Sur l’écran, l’image a changé. La caméra intérieure fonctionne. On installe une table devant l’écran. Sur la table une carafe d’eau. La silhouette de Lefort apparaît.

Charly s’assure que son bras est bien calé dans sa poche et tire la porte battante.
- ...vu ce très beau film, dit Lefort, nous allons - pour clore cette série Premier Anniversaire -, vous proposer un débat, intitulé Deux films et deux fusils. Ce débat, animé par Charly Sacks, que beaucoup d’entre vous connaissent, puisqu’il est écrivain, journaliste à l’Idée, à Radio-Tourmens, à Canal 9 et membre du bureau de l’Association, portera sur Johnny s’en va-t-en guerre, que vous venez de voir, et sur Sergent York le film de Howard Hawks que Canal 9 a diffusé hier soir dans le cadre de notre émission Télé Royale. Nous attendons Charly Sacks, qui est comme toujours en ret-Ah ! Autant pour moi, le voici. Je vous abandonne. Quand vous en aurez assez de l’entendre parler, sifflez-moi !

Un concert de sifflets et d’applaudissements accompagnent le départ du gros homme, tandis que Charly monte difficilement sur la scène. Du coin de l’oeil, il aperçoit Lucie, boudeusement installée sur un strapontin au fond. La salle est faiblement éclairée encore, mais pour autant qu’il puisse voir, elle est pleine. Tous les copains sont là. Charly pense tristement qu’ils risquent de ne pas le lâcher de sitôt. Pourvu que les deux miguérines qu’il a avalées ne l’endorment pas trop vite.

Il pose une fesse sur la table, se sert un verre d’eau et teste ses muscles faciaux. Ca ne fourmille plus. C’est déjà ça.
- Ladies and Gentlemen... commence Charly, Je vais vous parler bwrièvement - ahem - d’un sujet qui m’est cher, l’écwrwriture...
Un murmure monte de l’assistance. Ils doivent penser que je parle avec l’accent de Gary Cooper. Ça me donnera le temps de retrouver ma voix. Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour faire croire qu’on est en pleine forme... Il sourit, réconforté.

Dans l’allée, deux silhouettes s’avancent vers lui. Une femme d’une soixantaine d’années tenant par la main une petite fille. Sara et sa grand-mère. Charly pensait que la petite était un peu jeune pour voir le film. Rachel a dit que sa mère la lui amènerait à minuit pour qu’elle assiste au débat.
Sara fait un petit signe à Charly et s’engage entre deux rangs vers une place libre, située dans la zone scintillante du champ de vision de Charly. Charly cligne de l’oeil en réponse.
- En ewffet, l’ecwituwre n’est pas du tout étvanzère aux deux films qui nous occupent. Elle est ce qui les lie et les difféwencie ; plus encore, elle est ce qui lew a faits...
... Pwenons d’abord le film que vous venez de voir. Johnny got his gun est d’avord un Woman, écrit par Dalton Trumbo en 1939, censuré au moment de l’entrée en guerre des Etats-Unis. On comprend pourquoi. (Ah, je sens que ça revient.) Dalton Trumbo, scénariste depuis les années 30, signera ses scénarios les plus célèbres, Spartacus de Kubrick et Exodus de Preminger en 1960 après avoir fait parti des Hollywood Ten, dix hommes de cinéma interdits de plateau pour avoir été inscrits sur les listes noires maccarthystes... Plus de trente ans après avoir écrit son roman, Trumbo l’adapte pour en faire son unique film de réalisateur...

Dans l’autre coin du ring, nous avons Sergent York de Hawks. Un film de 1941, contemporain du roman de Trumbo. L’un des co-scénaristes de Sergent York est John Huston, qui lui aussi passera de la plume à la caméra, avec le succès que l’on sait. Les deux films ont de nombweux points communs : le personnage principal est un soldat de la grande guerre, arraché à sa vie quotidienne, à sa famille, à ses amours, pour monter en première ligne. Mais alors que le pacifiste Alvin York finit par devenir un héros national en mettant ses convictions pacifistes entre parenthèses, le jeune Johnny perd tout et devient l’image même des horreurs de la guerre. Ce que je voudrais faire ici ce soir c’est reprendre quelques séquences de chaque film et montrer comment, à l’écriture, des éléments identiques utilisés sur des schémas comparables en apparence donnent naissance à deux films radicalement opposés.

Très content de son introduction, Charly se verse un autre verre d’eau d’un geste un peu théâtral pour goûter le silence de l’audience captivée. La première gorgée passe très bien. La seconde prend le mauvais chemin et il se met à tousser sur les spectateurs du premier rang.
Lucie vient de faire lever les spectateurs pour aller s’installer sur un siège vide, au beau milieu d’un rang. De son fauteuil, Eliane la regarde s’approcher et se tourne en souriant vers sa voisine de gauche, laquelle n’est autre que Rachel. Sara tire sur la manche de sa mère en désignant Charly. Bientôt, quatre merveilleux sourires féminins sont braqués en direction de l’orateur au bord de l’asphyxie.

Charly, la gorge plus sèche que jamais se dit qu’il ferait peut-être bien de se laisser carrément glisser dans le coma.

* * * * *

... du brouillard sort un trio, deux hommes une femme, eux bardés de muscles, elle un cul énorme deux seins invraisemblables sortis d’un Fellini ou d’un Russ Meyer, tous trois vêtus de vêtements multicolores, ils saluent, la fille saisit la corde, la voici emportée dans les airs, les deux malabars grimpent aux échelles en haut tout là-haut chacun sur un pylône l’un des deux saisit son trapèze et hop ! c’est parti tandis que de l’autre côté hop ! l’autre saute à son tour la fille au bout des bras et un deux, trois mouvements de trapèze, elle lâche le premier, enlève un pan de son costume et hop ! l’autre la rattrape de justesse et chaque fois que l’un des deux l’envoie en l’air, elle enlève encore un truc et quand arrive le saut de l’amour ils sont tous les trois à poil bien sûr les deux hommes ont la trique l’un des deux tient la fille par les poignets l’autre est assis sur le second trapèze roulement de tambour silence de mort, un coup de balançoire, un autre coup de balançoire, la fille lâche tout, fait un demi-tour en arrière un rétablissement et arrive les cuisses écartées sur la queue du sacré partie de bilboquet elle criiiiiiiiiiiIte missa est le Seigneur soit avec vous en ce dimanche béni si nombreux réunis dans ce lieu saint consacré vous accueille et le Seigneur Dieu vous garde et Charly sort la main de sous l’oreiller MMMPffff tâtonne à la recherche du radio-réveil qu’il Merdemerdemerde a oublié de débrancher C’est pas vrai en se couchant hier soir tout à l’heure y a cinq minutes. L’appareil chute sur la moquette et cesse son prêche dans un gémissement d’agonie.

Le bras ballant hors du lit, Charly fait le point. Il sent ses deux bras. Un bon point. Il a mal au crâne. Un mauvais point. Ça n’est plus le tamtam migraineux, mais la gueule de bois. Un point partout. Ça remue faiblement à vingt centimètres. Un bon point. Il ne sait pas qui remue. Cinquante mauvais points. La miguérine entraîne - qu’est-ce qu’elle dit la notice ? - il a oublié. Ah, oui ! une amnésie antérograde. Chez certains sujets, pendant deux ou trois heures gestes et paroles entrent par les oreilles et les yeux mais ne vous dérangez pas je ne fais que passer ce n’est pas mémorisé.

Après une nuit de sommeil, il est infoutu de savoir ce qu’il a fait dans les heures qui ont précédé. Ah, c’est sûr, quand il prend ça dès l’apparition des premiers symptômes, plus d’orage, plus d’éclairs, plus de paralysie transitoire au bout de deux heures, mais plus de souvenirs non plus et vraiment dans sa situation ça n’est pas l’idéal. Là, tout de suite, par exemple, il est incapable de se rappeler avec qui il est rentré. Il essaie désespérément de s’en souvenir et la sueur le nappe. Si jamais Lucie avait réussi à le... Oh, non ! Comment a-t-il pu se tirer de la situation ? Lucie Eliane Rachel sur le même rang toutes les trois ensemble mais comment ? Bon, que Lucie ait vu Eliane et se soit assise à côté d’elle, encore qu’elle prétend mordicus que moins elle voit sa mère mieux elle se porte, mais les deux mères leurs deux filles toutes les quatre côte à côte, là c’est le bouquet !

Il ne bouge toujours pas. A côté, on remue toujours faiblement. Il essaie de reconnaître le souffle, il tend l’oreille pour percevoir un soupir, un gémissement. Il ne bouge pas. Il est trop atterré par le trou noir qui se présente à lui lorsqu’il essaie de se souvenir. La dernière chose qu’il se rappelle c’est la brûlure dans la gorge en avalant de travers. Il n’a pas dû tomber dans le coma, il ne serait pas dans son lit mais à l’hôpital, où on ne trouve ni lit à deux places ni radio-réveil.

Il se dit : Si elle me touche je vais deviner. Lucie je sais pas encore bondieu je me suis même pas déshabillé entièrement devant elle : flirt rapproché, caresses appuyées mais rien d’autre. Je ne sais pas comment elle est au petit matin, mais les deux autres, si. Pas la même manière de faire. Rachel pose sa tête sur mon épaule, me caresse le ventre. Eliane me prend par les épaules et me retourne contre elle. Elles mettent pas les mains aux mêmes endroits. Donc, je vais deviner. Enfin, en principe. Et si je devine pas ? Elle se colle à moi sans rien dire, ses seins contre mon dos sinistré, ses mains sur mon thorax étriqué de migraineux malingre et je ne la reconnais pas.

Qu’est-ce que Ça veut dire que tu fais pas la différence, que tu t’amuses, que tu n’en as cure, que tout ce qui t’intéresse c’est t’envoyer trois Non, deux ! l’autre je l’ai encore jamais Trois, je te dis c’est pas parce que tu joues les pères-la-pudeur en te refusant à une adolescente qui a dû déjArrête ! Sûrement pas ! Lucie me l’a dit c’est moi qu’elle voulait jusqu’ici jamais tu crois ça, vraiment ? tu me fais marrer et d’ailleurs si tu as sauté sur la proposition de Garrivier c’est bien qu’à force de donner des coups de queue de tous les côtés tu avais trop peur de laisser un souvenir Du tout ! c’est par conviction. Et par conscience professionnelle. Et par féminisme. Après tout, les femmes assument la contraception depuis des milléMais elles t’ont rien demandé, tu crois vraiment qu’elles attendent après toi ? Allez en fait t’as des scrupules parce que t’es pas trop en manque et parce que tu ne veux pas choisir entre les trois Deux ! Lucie c’est pas encore Trois, pour ce que tu te rappelles d’hier soir - NON !

Charly bondit sur le lit.
Près de lui, la forme ne bouge pas.
Il soulève la couette. Satan ouvre les yeux, baille et miaule paresseusement.
- Qu’est-ce que tu fous dans mon lit, toi ? Je couche pas avec les chats !!!
Le coeur battant, il s’examine. Il est en slip et maillot. Que s’est-il passé ? Il saute hors du lit, se gratte le cuir chevelu, sort de la chambre en traînant les pieds. Le salon est en ordre. Sur la table basse, une feuille de papiers, trois phrases.

Je me souviendrai longtemps de cette soirée. C’était merveilleux. Baisers.
Pas de signature. Il ne reconnaît pas l’écriture. Le mot est rédigé en capitales d’imprimerie. Oh, les garces ! Sur le mur, la pendule marque onze heures moins le quart. Sa gueule de bois n’est pas près de s’arranger.
- Mais quelles garces !
Brusquement, il se frappe le front. Est-ce qu’il aurait oublié aussi de...

Il se précipite dans la chambre. La boîte est dans le tiroir du chevet. Il ouvre, examine fébrilement la plaquette de décidine. Ouf ! le comprimé de samedi est manquant. Il ne s’en souvient pas, mais il a dû le prendre avant de partir... Il n’aurait plus manqué que ça, tiens !

* * * * *


- Que croyez-vous qu’il va faire ?
- Oh, il va rester assis un long moment sur le lit, ou devant un café, pour s’en remettre et imaginer un moyen de s’en sortir...
- Il aura du mal ! Surtout si on ne l’aide pas ! Nous sommes bien d’accord ? Quelle que soit celle qu’il voit ou appelle la première, elle reste bouche cousue. Il ne faut pas qu’il sache ce qui lui est arrivé, exactement...
- Je ne comprends pas pourquoi vous avez voulu lui faire ce coup-là, toutes les deux !
- Parce que ça nous fait rire !
- Mais c’est pas drôle !
- Comment ça, c’est pas drôle ? Et quand nous nous sommes retrouvées toutes les trois sur le pas de sa porte, c’était drôle ? Je sors de l’ascenseur, je vois Rachel venir de l’autre bout du couloir, sortir un trousseau de clés devant la même porte que moi et avant que nous ayons le temps de réaliser, tu nous ouvres ! Je découvre en une seconde que mon amant a deux autres maîtresses, et que ma fille est l’une d’elles !
- Je ne suis pas sa maîtresse ! Il n’a pas voulu coucher avec moi. J’ai pourtant bien essayé !
- Je te félicite.
- Mais je pouvais pas savoir, moi !
- Calmez-vous, toutes les deux, ça ne sert à rien d’en faire un drame... J’ai toujours su que Charly était ce qu’il est. Je ne l’aurais pas supporté si nous avions vécu ensemble, mais ça n’était pas le cas. Eliane, il y a quelque chose de vrai dans ce que dit Lucie. Nous devrions peut-être lui expliquer ce qui s’est passé hier soir...
- Sûrement pas ! Qu’il se débrouille. Je suis certaine qu’il doit se demander laquelle d’entre nous lui a laissé le mot. S’il savait que nous l’avons écrit toutes les trois !
- Mais tu es sûre qu’il ne se souvient de rien ?
- Oh oui ! Figure-toi qu’il a fait une migraine en ma présence, un soir. Je voyais qu’il n’allait pas bien et il s’est mis à dire qu’il voyait des petites lumières. Je lui ai donné un comprimé de miguérine, j’en avais sur moi, ça semble le soulager, mais une demi-heure après il se met à me reposer dix fois les mêmes questions. Il ne retenait rien de ce que je disais.

Je l’ai reconduit à l’appartement, j’étais très inquiète, j’ai fait venir un médecin qui l’a examiné et m’a dit que c’était un effet de la miguérine. C’est assez rare, mais ça arrive chez certaines personnes. La mémoire ne fixe pas ce qui se passe, à partir du moment où le médicament entre en action. En principe, ça n’agit qu’à retardement, mais ce jour-là il avait pas mal bu, ça avait aggravé le phénomène. Le lendemain, tout était rentré dans l’ordre. Je lui ai tout raconté, il ne se souvenait même pas avoir vu le médecin. Quand tu m’as dit qu’il avait pris deux comprimés hier soir, j’ai tout de suite vu l’occasion de lui rendre la monnaie de sa pièce... Il suffisait d’attendre la fin du débat.
- Tu parles, y’a pas eu de débat. Il a parlé pendant une heure et demie, pas moyen de l’arrêter, il a fallu que Lefort le vire pour que tout le monde puisse rentrer se coucher. Il n’avait pas du tout l’air mal en point !
- Quand il s’agit d’un sujet qu’il possède parfaitement, Charly est capable de disserter dans son sommeil.
- Tout de même, comment lui en vouloir ? Il a fait de son mieux pour qu’on ne se rencontre pas. Tu imagines l’emploi du temps qu’il se fabriquait ? Pourquoi est-ce que tu lui en veux comme ça, Maman ?
- Je lui en veux parce qu’il a fait comme si chacune de nous était la seule dans sa vie, alors que nous sentions toutes que ça n’était pas vrai. Il s’est comporté avec nous comme avec des petites filles.
- Et vous deux comme s’il était un petit garçon ! Vous croyez que c’était mieux, de vous mettre d’accord ? Une nana qui ramasse un jour dans l’appartement ce que l’autre a oublié la veille, c’est incroyable !
- Ma chérie, je te serai reconnaissante de me parler sur un autre ton. Je suis encore ta mère.
- C’est vrai, mais j’en ai rien à -
- Et si on cherchait une solution constructive à notre problème ?
- Oui, Rachel, vous avez raison, ça ne rime à rien. Tout ça à cause d’un pauvre petit homme qui ne parvient pas à choisir...
- A choisir ? A choisir quoi ? Moi, il ne veut pas me faire l’amour et toi tu ne divorceras sûrement pas, ou je me trompe ?
- Tu ne te trompes pas. Je tiens trop à ma liberté pour divorcer. Mais ce n’est pas entre nous trois qu’il doit choisir, il a déjà choisi.
- Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
- Il n’est pas question que je vive avec Charly et Lucie encore moins, je ne le permettrais pas. Je ne crois d’ailleurs pas qu’il en ait très envie non plus. Son refus de passer à l’acte m’a tout l’air de provenir d’un fort sentiment paternel...
- Tu as du mal à t’empêcher d’interpréter, hein... ?
- Je finis, tu permets ?... Si Charly hésite ce n’est pas entre trois femmes, mais entre vivre seul et vivre avec Rachel.
- Mais pourquoi dis-tu ça ? Moi aussi, j’ai mon mot à dire !
- Eliane, je voudrais bien croire ce que vous dites, mais je ne suis pas sûre...
- Rachel, je vous ai vus tous les deux au parc, dimanche dernier. Il tenait Sara par la main, il vous tenait par le bras. Je suis capable de voir qu’un homme est profondément attaché à une femme, même si je suis moi-même amoureuse de lui. Il a peur de franchir le pas, c’est tout. S’il ne se posait pas tant de questions, il n’aurait strictement aucune raison de ne pas vivre avec vous. Il a peur, c’est tout. Ce n’est qu’un homme. Le psychisme de ces petites choses est une mécanique bien fragile. Et je crains que si les choses restent en l’état, il finisse un beau jour par se sentir débordé et une quatrième larronne lui mettra le grappin dessus. Ce serait dommage. La petite blague d’hier n’est pas faite pour le déstabiliser mais pour lui donner la possibilité de réfléchir.
- Tu parles comme si toi et moi étions hors concours !
- Pas du tout, ma chérie. Mais il n’y a pas de concours.
- Mais je ne suis pas d’accord !
- Je vois bien. Mais ça n’est pas toi qui décides, c’est lui. Et je crois bien qu’il va très vite nous signifier sa décision. D’une manière ou d’une autre.

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