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"Les Cahiers Marcoeur", 28e épisode
LA CHEMISE BLANCHE : Bruno
Article du 25 juillet 2004

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LA CHEMISE BLANCHE : BRUNO

Ce matin, je n’ai vu personne au cabinet médical. C’est d’un calme terrible. Alors, je crache de l’encre. Enfin, quand je dis personne, ça n’est pas vrai. Une femme m’a amené son bébé pour un vaccin. Finalement je ne l’ai pas vacciné parce qu’il était enrhumé. Quand je prescris catalgine + doliprane + gouttes dans le nez, j’ai la sensation de n’avoir rien fait même si, au fond, j’ai rassuré la mère. Elle était très inquiète à l’idée qu’on fasse mal à son petit déjà si grognon. Lui dire que je ne le vaccinerais pas l’a soulagée. Elle a enchaîné en me disant qu’on allait dépasser la date théorique, « en principe le deuxième vaccin c’est un mois après le premier ça ne sera pas trop tard ? »

J’ai eu envie de lui répondre que je conchie la dogmatique médicale, mais elle n’aurait pas compris. On voudrait que les individus se prennent en charge, qu’ils aient du discernement, qu’ils se soignent, fassent de la prévention, cessent de fumer, de boire, de bouffer de la graisse pure et des sucreries, mais on n’hésite pas à leur coller d’autres obligations terroristes sur le paletot, sans discernement aucun. En France, on fait trois vaccins aux enfants la première année, en Suisse on en fait deux seulement, et quand j’ai demandé pourquoi à un professeur de Maladies Infectieuses, il m’a répondu que c’était comme les couleurs du drapeau national.

Le paradoxe de ce boulot à la noix c’est que les gens viennent voir celui qui est censé savoir. La vérité, c’est que nous savons beaucoup de choses, mais pas tout. Le seul signe d’honnêteté intellectuelle en ce domaine consiste à dire que son savoir a des limites. Souvent, le demandeur ne le supporte pas. C’est pour ça qu’il va voir ailleurs, là où on lui dit qu’on sait. Et malheureusement, les pseudo-savoirs fleurissent, et en plus, à présent, ils passent à la télé.

Il y a cinq minutes, j’ai entendu la porte de la salle d’attente s’ouvrir, un bruit de chaise qu’on déplace. Je n’ai pas entendu marcher. Sans doute des semelles en caoutchouc, des chaussures de sport ou peut-être des charentaises. Ici, les vieux sortent souvent en pantoufles quand il n’a pas plu. Ce n’est sûrement pas Madame Renard. Elle aurait sonné. Ou téléphoné. Je l’entendrais pousser sa complainte. Pour me signifier qu’elle est là, qu’elle souffre - « Oh comme je souffre, mon petit docteur, c’est offreux » - elle pousse de petits gémissements-soupirs, elle met la main sur la poitrine - « c’est le c ?ur » - surtout s’il y a quelqu’un d’autre dans la salle d’attente.

Si elle est seule, elle la pose vivement entre ses seins dès que je pousse la porte : elle prend la pose. Il faudrait pouvoir la croquer, au crayon ou au fusain, mais je n’ai pas ces capacités et je ne vais pas la prendre en photo - Ne bougez pas Madame Renard, le petit oiseau va sortir, allez, un petit sourire, dites-moi "Oh je souffre" vous êtes filmée c’est pour Canal Pathos, sur abonnement seulement, réservé au corps médical, rubrique spéciale vidéo à mateurs, envoyez-nous vos cassettes de chasse, vos cas uniques, vos personnages savoureux, vos consultations horribles, vos situations hilarantes, un jury pluridisciplinaire les visionnera, la meilleure cassette de la semaine sera diffusée en boucle pendant toute la journée du dimanche et le gagnant se verra remettre un splendide badge de Vidéopathe d’Honneur.

Brrr...
Eh zut, voilà que l’unique patient de la matinée se barre, j’entends la porte qui se referme, est-ce que je sors ? Pour lui dire que je suis ici, que j’étais au téléphone, que je suis désolé que...
Non, quand même pas. S’il avait vraiment voulu me voir...

Hier, en arrivant, la salle d’attente était vide, mais j’ai trouvé un livre sur une chaise. Il n’était pas là à midi lorsque je suis parti. Je l’aurais sûrement vu : c’est la chaise qui se trouve près de la porte. Quelqu’un est venu avant mon arrivée et s’est lassé d’attendre. Le bouquin est un de ces polars qu’on achète dans les kiosques de gare. Gerry Moseley, le Perturbateur. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’une de ces séries sans fin dans lesquelles le héros armé jusqu’au dents venge l’assassinat de Victoire, sa vieille nourrice, par de méchants mafiosi versés dans les sciences occultes et le trafique de blanche(s). En général, il supprime une sous-famille par bouquin, ça se trémousse en tombant, le sang gicle, et à la fin de l’épisode une superbe créature fessue et mamelue le masse et le panse sur un yacht en lui demandant ce que c’est, cette cicatrice entre l’épaule gauche et la cuisse droite, et lui : « C’est une vieille histoire, si tu veux je te la raconte », et c’est reparti pour un tour.

Mais là, non. C’est pas ça. Pas du tout. Gerry Moseley ne flingue jamais. Comme son nom l’indique, il perturbe. En gros, il s’arrange pour que les méchants se tapent dessus et se découpent mutuellement à la tronçonneuse. Le plus drôle c’est qu’il s’arrange pour mettre d’abord les bons dans les situations les plus épouvantables, pour les en tirer in extremis par la racine des cheveux. Je l’ai lu cette nuit, je n’arrivais pas à dormir. Pauline me manquait. Je me disais que cette situation est vraiment ridicule. (Oui, je sais, ça ne tient qu’à moi.)

Bref. Au moment le plus pilpatant, ça s’arrête net. Il manquait dix ou quinze pages. Je suis allé chez le marchand de journaux-libraire-papetier-vidéoclub de St Joris, et je ne l’ai pas trouvé. Il m’a dit qu’il ne connaissait pas. Il en a pourtant une flopée du même genre. Il m’a dit « Ces trucs-là on ne les vend qu’à la gare. » Je me demande bien qui a pu le déposer dans la salle d’attente. Il faudra que je le cherche à la gare, j’aimerais vraiment connaître la fin. Les bons (un vieux couple charmant qui n’a rien demandé à personne) sont attachés sous une scie circulaire reliée à une bombe, si on arrête la scie ça explose, le méchant est sur le point d’être nommé à la Chambre Suprême, gage d’immunité totale pendant quinze ans et, pendant ce temps, à mille kilomètres de là, Gerry Moseley fait des mots croisés à la terrasse d’un bistrot. D’après ce que j’ai compris, tout s’arrange in extremis dans les dix dernières pages. Je veux voir ça !

* * * * *

- De toute manière, soupire Bruno après un long silence, j’ai toujours commencé par des ratages...
- Comment ça ?
La voix de Pauline s’est faite plus forte, au bout du fil.
- Le jour où je suis allé passer mon bac, j’ai raté mon train. J’ai dû repasser en septembre. Quand j’ai commencé médecine, le premier jour, j’arrive en retard. Je cours au Centre Hospitalier, je tombe sur un cours de chirurgie du sein, j’étais content, les cours de première année ressemblaient vraiment à de la médecine, alors qu’on m’avait dit que ça n’avait rien à voir. En fait, je me suis trompé d’amphi, mes cours se tenaient tout à fait ailleurs, à la fac de sciences. Je me suis fait jeter dehors par les types qui étaient là, ils se sont foutus de ma gueule. Ils avaient oublié que trois ans plus tôt c’était leur tour...

A la fin de mes études, je remplace un médecin formidable, Pierre Cauchy, un type exceptionnel, dévoué, intelligent, marrant au possible. Il me propose de devenir son associé. Je suis aux anges, et il meurt d’un infarctus ! Je pourrais en raconter d’autres... Et j’oublie le manuscrit...
- Ce n’est pas un ratage, ça, c’est quelque chose que vous n’avez pas encore publié...
- Mmmhh. Sous prétexte que j’avortais des femmes toutes les semaines, je croyais que j’avais quelque chose à en dire. J’avais tort. Ce manuscrit, c’est un avorton d’avorteur...
- Ne dites pas de bêtise, réplique Pauline sur un ton de révolte.

Il l’entend froisser des papiers. Puis plus rien.
- Vous êtes là ?
Elle ne répond pas tout de suite.
- Oui, bien sûr je suis là. Mais je n’aime pas que vous disiez des choses pareilles...
- Excusez-moi. En amour aussi, je rate. J’ai même commencé ma vie sexuelle par un ratage...
- Allons, bon ! Encore un secret que je ne connais pas...
- Boh, c’est pas bien grand-chose... Quand je suis revenu d’Amérique, j’ai fait une sorte de camp de travail l’été, avec une quinzaine d’autres adolescents, on avait du mal à se réacclimater. On agaçait beaucoup ceux qui nous voyaient arriver avec nos accents, nos histoires, nos aventures à la noix. Bref, on se retrouve dans un hameau breton, sur la presqu’île de Crozon. En principe, il y avait un dortoir de garçons un dortoir de filles, mais la nuit ça circulait beaucoup, j’entendais du va-et-vient et le matin quand je me plaignais d’avoir eu du mal à dormir, tout le monde se payait ma tête. Je crois bien que j’étais le seul à être encore un vrai jeune homme...

Enfin, toujours est-il que le dernier soir c’est parti pour la soirée nostalgie, enroulés dans nos sacs de couchage, guitare et feu dans la cheminée, chants a capella et à pleurer, le temps est loin de nos vingt ans qu’on n’a pas encore mais on pense déjà au jour où ça fera vingt ans qu’on ne les a plus, faites l’amour pas la guerre, vous voyez ce que je veux dire, ça me fait rougir de honte rien que d’y penser... Toujours est-il que l’une des filles me plaisait beaucoup, je lui tournais autour. Elle en jouait un peu mais je ne comprenais pas très bien la règle du jeu parce que tout bavard que j’étais, je n’y connaissais rien.

Enfin bref, ce soir-là on était assis l’un contre l’autre devant la cheminée, les autres s’étaient éclipsés il n’y avait plus que nous deux, je voyais bien qu’elle s’impatientait et elle - Dominique, c’est ça ! elle s’appelait Dominique - Dominique me dit « Tu viens ? Je vais dans la grange ». Moi, imbécile je dis « Pour quoi faire ? » Elle me fait une grimace « Allez viens, tu vas pas me faire marcher comme ça encore longtemps... » Alors que j’avais l’impression que c’est elle qui me faisait marcher ! Elle sort, je la suis dans la grange, on n’était pas les premiers. Deux autres s’étaient déjà installés dans un coin au fond, ils se sont mis à se marrer en nous entendant venir, nous avions dû les surprendre.

On s’installe, elle avait un sac de couchage à deux places, une rareté à l’époque mais j’ai compris pourquoi elle s’était foutue de moi quand je lui disais mais c’est trop grand ton truc tu dois avoir froid dedans, quel imbécile, vraiment ! Bientôt, elle me roule des patins je n’avais jamais vu ça, elle met ses mains partout je ne savais plus ou donner de la tête, bon, je me prends au jeu, on se trémousse pas mal...
- Mais vous ne me racontez pas un ratage, là ?
- Eh bien, si... Parce que figurez-vous qu’elle était très excitée. J’essayais d’être à la hauteur, mais j’avais du mal à suivre. Et brusquement, elle se calme, elle se fait très câline et douce, je me calme aussi... et je m’endors !

Pauline éclate de rire. Bruno l’imagine secouée par des spasmes, tentant désespérément de garder le téléphone contre son oreille. Il se met à rire lui aussi, plus doucement, et deux larmes perlent à ses yeux.
Quand elle s’est calmée, il soupire :
- Je savais que ça vous ferait cet effet-là... Je ne vous dis pas la tête qu’elle m’a fait le lendemain matin...
- Comment ça, la tête ?
- Quoi, comment ça ?
- Vous voulez dire que le lendemain matin vous vous êtes levés comme si de rien n’était ?
- Euh, pas exactement. Je me suis réveillé, parce que j’avais froid. Elle m’avait éjecté de son duvet et elle était partie dormir ailleurs...
- Voulez-vous que je vous dise ? Elle aussi, manquait d’expérience...
- Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
- Elle aurait dû savoir qu’il suffisait d’attendre.

* * * * *

Bruno referme son cahier. Il se lève, marche jusqu’au lavabo, fait couler de l’eau froide sur ses mains. Son stylo fuit. Ses doigts sont tachés. Il veut se débarrasser de l’encre qui les macule, mais c’est ridicule : un médecin ça écrit. Ça écrit même tout le temps. Le seul instrument indispensable pour un médecin, c’est un stylo, justement. On peut tout faire avec ses cinq sens et de la lumière, mais on ne peut pas écrire sans stylo. Et il faut écrire, laisser des traces. Alors pourquoi vouloir les effacer ? Les taches de teinture d’iode au bout des doigts le gênent moins. Il ne trouve pas honteux de poser sur un ventre des mains peinturlurées, mais le bleu de l’encre le trouble. Car il sait que cette encre-là n’est pas versée pour calmer la souffrance de l’autre, mais pour épancher ses propres petites préoccupations. Comme si ça pouvait se lire sur sa peau !

Il frotte ses doigts avec la brosse puis la pierre ponce. Il reprend du savon liquide. Malgré ses efforts, il reste des traces pâles. Sa peau a rougi. Il a frotté trop fort. Sur le bord du lavabo il a posé sa montre. Midi moins dix. Il en a assez d’attendre. Cette fois-ci, il ferme.
Tandis qu’il raccroche sa blouse blanche au portemanteau, la sonnette retentit et une volée d’enfants déboule dans la salle d’attente.

* * * * *

Parfois, je me dis que je ne vais pas m’en sortir. Que je ne m’en sortirai jamais. Que je suis de toute façon voué à l’échec et au néant. Quoi que je fasse. Et le simple fait de l’écrire ne suffit pas à me rassurer. Ni même à me donner le sentiment que je transforme mes affres en oeuvre d’art. J’écris. Ce n’est rien. Juste une habitude un peu malsaine, comme on se gratte le derrière au réveil. Au bout de quelques semaines, il y a un trou mal placé dans le pyjama. Ça continue à démanger. Jour après jour. On vit avec. On n’en guérit pas. Ça disparaîtra avec vous. Ecrire ici, c’est peut-être se gratter le derrière au réveil. C’est peut-être seulement ça. Je voudrais bien que ça veuille dire autre chose. Mais je n’en suis pas du tout certain.

* * * * *

Bruno se réveille en sursaut. Une main est posée sur son épaule. Il est allongé sur le canapé du salon, enveloppé dans le poncho. Pauline est accroupie près de lui, souriante mais préoccupée.
- Ça va ?
- Mmmfff... J’ai dormi ? Quelle heure est-il ?
- Dix huit heures trente.
Il s’assied, se frotte les yeux, cherche ses lunettes. Elles ont glissé entre les coussins.
- Voulez-vous que je vous prépare quelque chose ? Vous n’avez pas bonne mine.
Bruno serre les lèvres.

Pauline se penche pour l’embrasser. Il l’enlace, pose sa tête contre son épaule et la serre contre lui.
- Si on allait au cinéma ? chuchote-t-il enfin.
- Vous ne préférez pas rester ici ?
- Non. J’ai envie de sortir. De prendre l’air. Ça ne vous ennuie pas ?
- Pas du tout.
Elle se relève sans lâcher sa main. Il se met debout. Son visage s’est transformé. Il était fripé et tendu à l’instant. Le voici presque jovial, brillant.
- On va aller voir un film formidable. Un film qui devrait être projeté à tous les médecins. Ça s’appelle Johnny got his gun.

* * * * *

La route est verglacée. La neige tourbillonne dans la lueur des phares. Par endroits, le brouillard est dense.
- Quel film ! Vous ne trouvez pas ?
- Oui, fait Pauline doucement. On devrait aussi le projeter aux généraux. Et aux politiciens.
- Je ne crois pas que ça les empêcherait d’envoyer des gens au casse-pipe.
- Ne vouliez-vous pas écouter le débat ? Je crois que ça vous aurait intéressé, cette discussion cinéphilique... Le petit texte de présentation sur le bulletin du Royal était bien...
- Oui... mais je me sentais fatigué.
- C’est pour cela que vous avez dormi, cette après-midi...
- Oui, et puis vous n’étiez pas là, je n’avais envie de rien.

Pauline pose la main sur la cuisse de Bruno. Elle aime percevoir ses mouvements quand il conduit, le toucher lorsqu’il parle.
- Je ne devrais peut-être pas m’obstiner à travailler ici pour les trois malheureux patients du bourg qui n’ont pas de voiture pour aller à la pharmacie et qui viennent parce que je leur avance la boîte d’échantillons qu’il n’auront pas besoin d’aller acheter...
- Vous croyez vraiment qu’ils ne viennent que pour ça ?
- Non, pas vraiment, mais je me demande parfois pourquoi ils viennent. Un jour, j’en aurai assez d’attendre et je m’en irai.
- Si vous êtes sûr d’en avoir assez un jour, alors il est ridicule de continuer, et c’est malhonnête vis à vis des gens qui vous font confiance...
- Vous avez sans doute raison, mais de toute manière tout peut cesser d’un moment à l’autre...
- Que voulez-vous dire ?
- Je peux sortir de la route et me tuer en voiture, ou je ne sais pas moi, faire un cancer...
- Bien sûr. Moi aussi. Mais alors, plus la peine de faire quoi que ce soit, mettez-vous au lit et attendez, ça finira par venir, surtout si vous décidez de ne plus boire ni manger...
- Ça ne marcherait pas.
- Pourquoi donc ?

Il se tourne vers elle, elle le voit sourire dans la lueur des phares d’une voiture qui les croise.
- Je ne pourrais pas résister à vos odeurs de cuisine.
- Mais il n’y aurait plus d’odeur de cuisine, Bruno. Si vous décidez de mourir, ou plus exactement de ne plus vivre, je m’en irai.
- Mmmhh... Si on parlait d’... Allons bon ! Qu’est-ce que c’est que ça ?
Devant eux, des lumières bleues clignotent. Deux voitures de pompiers sont rangées le long de la route. Les voitures qui les précédaient ont ralenti, l’une d’entre elles fait déjà demi-tour. Bruno descend sa vitre et interroge le chauffeur au passage.
- Y’a un accident dans le virage là-bas, trois bagnoles qui se sont télescopées. Un type qui dépassait où il fallait pas, sûrement. Il faut faire le tour par Longueville.

Bruno fait marche arrière, recule sur le talus et repart dans l’autre direction.
- De toute manière, je ne suis pas de garde. Alors...
Puis il se tait. Pauline ne dit rien.
Il roule vite, à présent, prend sèchement les virages de la petite route de campagne, presque au jugé en raison du brouillard. La main de Pauline posée sur sa cuisse cherche à le rappeler à l’ordre, mais il ne se rend à nouveau compte de sa présence qu’une fois dans la ligne droite qui passe devant la maison.
- Excusez-moi... Je vous ai fait peur ?
- Un peu. Nous ne sommes pas pressés. A moins que vous ne cherchiez à fuir quelque chose...

Il stoppe devant la maison et tire sèchement le frein à main. Au moment où il va couper le contact, elle met la main sur la clé.
- Allez-y.
Bruno se mord l’ongle du pouce.
- Ça ne vous ennuie pas ?
- Si, bien sûr, beaucoup. Je ne vous vois jamais, il n’y en a que pour votre travail. D’ailleurs, j’ai décidé de demander le divorce.
Elle sort de la voiture, fait le tour, se penche à la vitre que Bruno vient d’ouvrir.
- A tout à l’heure, vous.
Et elle pose ses lèvres sur celles de son homme.

* * * * *

Bruno sort de la voiture. Il y a de la lumière. Quand il tend la main vers la poignée, la porte s’ouvre.
- Vous ne dormiez pas encore ?
- Vous auriez préféré que je dorme ?
- Oui, enfin, non...
Il pose sa sacoche, roule ses gants en boule dans une de ses poches et ôte son blouson.
- Vous êtes resté là-bas longtemps... C’était grave ?
- Plutôt. Deux bagnoles se sont percutées avec une demi-douzaine de jeunes fêtards dedans. Une troisième voiture, toute une famille dans un vieux break, les a évités de justesse mais s’est retrouvée au fossé. Trois morts. Deux filles de vingt ans. Il paraît que les garçons roulent moins vite quand il y a des filles dans la voiture, mais là, zéro. Pour les autres, c’est fractures multiples et compagnie.
- Et la famille ?
- La famille ? Ah ! la famille... Un métèque - encore un ! - avec sa femme et ses quatre enfants, tous vivants mais choqués. Les cowboys des urgences trouvaient sans doute qu’ils n’allaient pas assez mal pour mériter qu’on s’occupe d’eux. Un des pompiers m’a vu arriver, et m’a dit qu’ils étaient mal en point. J’ai trouvé tout ce petit monde essayant de se réchauffer sur le bas-côté. Ils étaient cabossés de partout, j’ai demandé aux pompiers de les véhiculer jusqu’à Play, pour que je puisse les rafistoler.

La mère était catastrophée : un break tout neuf, une occasion formidable, qu’ils n’avaient pas même commencé de payer, elle n’arrêtait pas de me demander si ses enfants ça irait. Les mômes se sont marrés quand ils sont entrés dans la salle d’attente, en voyant les jeux et les bandes dessinées. Pour une fois que ça sert...
- Vous voyez bien quelques enfants de temps à autre, quand même ?
- Oui, mais jamais une marmaille comme ça, quatre à la fois j’avais l’impression d’être un médecin très occupé. Ils ont voulu tout déménager de la salle d’attente au cabinet, j’ai négocié en laissant la porte de communication ouverte ; ça n’arrêtait pas de circuler. Pendant que j’en recousais un, les autres faisaient la navette.

Il s’assied à la table de la cuisine. Pauline remplit une casserole d’eau.
- Continuez, dit-elle. Je vous écoute.
- Bref, le père essayait de la calmer, c’est un gros homme très doux, très brun, à moustache, nord-africain probablement. Il lui disait : « Ecoute, minette - il avait une manière irrésistible de lui parler, si tendre, ça me faisait fondre - Ecoute, minette, on est tous vivants, regarde les jeunes dans la voiture rouge, ils sont tous morts ou cassés de partout, qu’est-ce que ça peut faire cette voiture ? Je prendrai le train pour aller travailler et quand l’assurance nous aura remboursés on s’en rachètera une autre, et puis c’est tout. »

Pendant ce temps je m’occupais des petits, ils venaient se faire nettoyer réparer mettre du rouge et des compresses, et moi et moi tu m’en mets, j’ai un peu mal là, tu me mets du rouge là, ils n’avaient pas l’air vraiment traumatisés, même celui qui avait besoin de trois points de suture... un mouflet de trois ou quatre ans, il avait l’arcade sourcilière fendue. Quand j’ai voulu le recoudre, la mère a commencé à se mordre la main jusqu’au sang alors évidemment le môme s’est mis à pleurnicher, le père a dit : « Minette, sors ! Va t’occuper des autres. » et il l’a mise dehors. Il a pris son fils sur ses genoux tout contre lui en me disant : « Vous pensez que vous pourrez le lui faire si je le tiens comme ça ? » et j’ai dit Bien sûr mais de toute évidence je n’avais pas le choix. Il l’a tenu très doucement, il lui parlait à l’oreille et le môme n’a strictement rien dit...

Le plus marrant, c’est que je voyais le père faire la grimace quand le gosse se tortillait un peu. A la fin, je l’ai vu se masser l’épaule. Il a dit J’ai un peu mal, ça doit être la ceinture, je l’ai examiné et il avait une fracture de clavicule avec un bout d’os qui se baladait sous la peau, comme une touche de piano ! ...
- Ça ne lui faisait pas mal ?
- Il était trop préoccupé pour avoir mal.
Pauline prend Bruno par la main, le fait lever, l’entraîne jusque dans la salle de bains. Elle le déshabille et le pousse sous la douche.
- Vous vous débrouillez tout seul ? Je vais chercher votre tilleul-menthe.
- Mon tilleul-amante...

Il s’est glissé dans le lit avec sa tasse bien chaude. Pauline s’allonge près de lui. Il déglutit difficilement une gorgée de tilleul-menthe.
- Ce soir, j’ai pensé que j’aurais aimé avoir des enfants, si j’avais pu être un père comme celui-là.
- Vous pensez en être incapable ?
Il se maudit intérieurement. Qu’est-ce qui m’a donc pris d’aborder pareil sujet ? Quel con tu es, mon pauvre Pruneau. Ils avaient raison, à l’école. Pruneau-Couille Fripée, c’est tout ce que tu es...

Il ne répond pas. Pauline attend. Il finit par poser le récipient par terre près du lit, se retourne vers elle, pose des baisers sur ses lèvres, ses joues, son front, son cou, plonge sur son épaule, trop vite, trop éperdument, il ne veut plus rien dire, rien entendre, rien voir. Seulement la pénétrer, s’oublier, s’enfouir. S’enfuir, encore. Elle ouvre les bras, le reçoit contre elle, sur elle. Elle murmure : « Bruno », tout contre son oreille.

Mais très vite il se calme, son corps s’alourdit. Il glisse sur le côté, se blottit dans ses bras et sombre.
Pauline ne bouge pas. Elle sourit et attend, pour éteindre, que le souffle de Bruno soit devenu régulier.


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