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"Les Cahiers Marcoeur", 23e épisode
Article du 8 juillet 2004

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PRIERE D’INSERER, 4

Qu’est-ce qu’un homme ? Où vit-il ? Qui aime-t-il ? Que deviennent son corps et ses sentiments durant la traversée des jours ? Son estomac mérite-t-il moins d’attention que ses principes ? Ses bévues comptent-elles plus que la manière dont il marche dans la rue ? Le Manuscrit C.H.E.K. recense l’essentiel, sinon l’intégralité de ce que fut un homme. Fidèle transcription d’une existence, couronnement d’une oeuvre, le Manuscrit C.H.E.K célèbre la phrase de Mallory Welcomme : Une vie d’homme est une fiction qu’on découvre à mesure qu’il l’écrit.

Quatrième Partie :
Samedi

On écrit toujours au présent de l’écriture.
(Claude Simon)

LE DOSSIER VERT, 7

GLOSSAIRE

Etant donné la richesse du matériau devant lequel nous nous trouvions, le choix des termes, parfois fort ardu, a été guidé par un objectif essentiel : faciliter l’accès de chacun au corpus marcoeurien.
Nous désignerons sous le vocable générique de CAHIERS RAPHAËL MARCOEUR (C.R.M.) cette édition des oeuvres complètes accompagnées de leur appareil critique ;
- L’« inventaire » est la liste complète, mise à jour au 22 février 1992, de tous les Cahiers connus ou supputés, retrouvés ou non ; cette liste a été établie par Peter L. Yuth, avec la collaboration de Bernard Gutyer, Laetitia Delorme, Jérôme Cinoche et Jacques Froidevaux. Elle sera publiée dans le volume XIII des CAHIERS RAPHAËL MARCOEUR ;
- le terme de « Cahier » désigne tout "support fixe" des Ecrits, physiquement identifiable en tant que tel, qu’il ait ou non eu cette forme ; chaque Cahier est signé du nom de l’auteur en toutes lettres ;
- le terme de « cahier » désigne bien sûr un support ayant cette forme ; un « cahier » renfermant un ou plusieurs « textes », constitue un « Cahier » individualisable, ou fait partie intégrante d’un « chapitre » ;
- l’unité d’écriture des Cahiers est le « texte », écrit autonome emplissant tout ou partie d’un Cahier ; chaque « texte » est daté (au début et à la fin) et se termine par le paraphe de l’auteur, un R et un M soudés l’un à l’autre, ou bien un M stylisé figurant une plume de stylo ;
- Un « chapitre » est un ensemble de « textes » rédigés sur une suite de supports comparables (par exemple, une série de cahiers, ou les pages de gardes des livres contigus dans la bibliothèque de Marcoeur [1] ) ; cette suite cohérente est en général consacrée à une période ou un épisode marquant de la vie et de l’écriture de l’auteur ; un « chapitre » peut s’étendre sur une période allant de quelques heures à plusieurs mois ;
- les « supports extraordinaires » sont, on le sait, les supports non-cellulosiques employés par Marcoeur entre la période des Cahiers Magnifiques et la rédaction du Manuscrit C.H.E.K. (voir ces termes) ; le terme d’ «  ?uvre manuscrit » désigne les productions écrites à la main, tandis que nous désignons par le vocable de « Cahiers Marcoeur » l’ensemble de l’Oeuvre (manuscrite ou non) de l’auteur, étant entendu - ainsi que le fait justement remarquer Peter L. Yuth dans un article de ce volume -, que Marcoeur ne fait qu’écrire, même quand il fait autre chose. [...]

LA CHEMISE BLANCHE : DANIEL

Bien sûr que j’en avais envie.
Je peux dire ça maintenant.
Tout à l’heure, c’était comme une sensation nouvelle, comme à onze-douze ans la nuit. Ou au cinéma quand la main d’un type caressait les seins d’une fille et que je ne me glissais plus derrière le fauteuil pour ne pas regarder.
Mais ça n’était pas vraiment nouveau, c’était comme sortir de l’oubli, de l’assoupissement. Et j’en ai mal, encore.

Elle avait des escarpins noirs à haut talon et un collant sombre, très fin. De mon tabouret je voyais la silhouette de ces jambes et la moitié de son visage éclairée par la lampe de la cuisine. On n’a pas de spot dans la figure, de ce côté-là.
Elle a décroisé les jambes.
En la voyant bouger, j’ai eu l’impression de les entendre crisser l’une contre l’autre, de sentir le contact du collant sur sa peau. Je n’entendais plus ce que je chantais, je n’étais plus sur la scène, j’étais à côté d’elle et j’ai bandé. Ça m’a fait mal. Difficile de tout remettre en place dans le pantalon avec la guitare. J’ai essayé de ne plus la regarder toute la salle était dans le noir, les spots me brûlaient les yeux. Je me suis retourné vers elle parce que c’était elle ou le vide et, le vide, j’en sortais. J’avais mal au ventre aussi, les paroles me semblaient aussi absentes que le reste, tout se passait sans moi, si huilé si rodé si ficelé que tout se faisait seul, je pouvais dire quand ils applaudiraient riraient siffleraient - tellement l’habitude. L’habitude. La bite molle. J’étais entre deux mondes, le monde familier et si vieux d’un seul coup, triste, couleur passée et un monde étranger, violent et inconnu depuis neuf ou dix ans que je n’avais pas bandé comme ça sans aide, sans une main ou une bouche compréhensives...

J’en aurais presque hurlé à certains moments, jamais je n’ai fait un Neil Young si convaincant je crois, plainte de douleur ironique Hello cowgirl in the sand sauf qu’ici l’ironie avait du mal à se tenir debout. Et quand je revenais sur ses yeux, ils étaient posés sur moi s’agrandissaient toujours plus et moi is this place at your command comme une andouille.

De temps à autre, je la voyais tourner la tête et remuer les lèvres en direction du type au blouson, hausser les épaules, agacée, et à la question « Alors tu viens, oui ou merde ? » qu’il lui a posée, je crois bien l’avoir entendue répondre sans bruit, en articulant distinctement, du bout de ses lèvres que je savais rouges mais qui étaient aussi sombres que son turban à ce moment-là. Il s’est levé bruyamment et s’en est allé en claquant la porte. Moi, j’ai enchaîné sur Don’t let it bring you down, je jubilais sans savoir pourquoi exactement, je pensais : Ma belle tu ne sais pas à quel point ça me fait plaisir, ça faisait si longtemps que je n’avais pas été choisi.

Après, à la fin, ils en redemandaient, j’ai joué encore mais pas parce que je voulais jouer, parce que je voulais faire durer, durer le noir sur eux, la lumière sur elle et son regard, l’ombre des jambes avec ce bruit imaginaire ce frottement à crever comme si c’étaient mes mains - leur peau rêche -, mes joues - la barbe de douze heures, quel luxe ! - qui caressaient ses cuisses tandis que cette guitare à la noix me cisaillait la queue. Impossible de bouger : ils l’auraient tous vu.
Il a bien fallu que je m’arrête. J’ai quitté le tabouret. Je voulais aller vers elle mais ils étaient déjà trois ou quatre autour de moi, venus me raconter leur ancien temps, le comparer au mien : « Tu y étais ? Ah quel pied, tu te souviens ? Ah tu vois j’en chiale rien que d’en parler, mais qu’est-ce que c’est bon !... »

J’étais fatigué. Je me suis assis près du piano. J’avais froid. Je ne répondais pas vraiment. Ils se parlaient entre eux, ils n’avaient pas besoin de moi, il avait suffi que je fasse resurgir leurs souvenirs et ça coulait tout seul. Je n’avais plus mal, mais je la voyais toujours là-bas, assise à la même place. Elle avait commandé quelque chose, un tilleul ou je ne sais quoi et me regardait. Elle baissait les yeux, regardait la porte, sa montre, me regardait à nouveau. Elle ne regardait pas les autres, elle me regardait moi et semblait dire « J’attends ». Moi comme un con je me disais que non, ça n’était pas possible, pas une épave comme Dani pour ce genre de femme.

Vers minuit, minuit et demi, elle s’est levée pour partir. Elle a traversé la salle sans me quitter des yeux. J’étais pétrifié en la voyant s’avancer vers la porte. Je la suivais dans un état second. A la porte, juste avant de disparaître, elle a fermé les yeux. J’ai entendu le battant claquer sourdement.
Je me suis dit c’est foutu, tu es cuit, tu n’as même pas essayé, c’est fini, bon à jeter ! Plus rien à en tirer, du Daniel. C’est la dernière prophétie : le lion est mort et je reste dans ma fosse, j’y resterai pour crever pourrir et on ne retrouvera pas même les os.

J’ai eu envie de partir. Serge voulait que je reste, mais j’avais trop l’impression de puer la merde et la mort et je ne voulais pas qu’il le sente. J’avais juste envie de retourner au Navire, de ne pas brancher le radiateur, en priant pour qu’il fasse moins dix dans la nuit et que ça m’emporte, oui en priant comme dans mon lit là-bas à sept, huit ans, les soirs où ils sortaient sans prévenir, Mon Dieu emportez-moi, prenez-moi avec tout ce que j’ai, mais faites que mes parents reviennent, et je priais si fort que je m’endormais.

Dehors il s’était mis à tomber une sorte de brouillasse glacée. J’ai eu mal au ventre à nouveau. Je n’ai pas regardé derrière moi. J’ai pensé cette fois-ci c’est fini, end of the road ça ne fera même pas deux lignes dans le journal demain, après-demain, dans huit jours quand ils se seront décidés à ouvrir le Navire à cause de la puanteur deux lignes en sixième page départementale : « Les pompiers, alertés par les passants, forçaient la portière du véhicule et découvraient le corps de Daniel Zaks, âgé de 36 ans, chanteur et comédien. Le décès remontait à plusieurs jours déjà et semble dû à des causes naturelles. »
Je me suis dit : autant accélérer les choses, j’ai marché dans les flaques pour me mouiller les pieds je dormirai tout habillé et sans duvet ce sera plus sûr
.

Au bout de la rue le feu passait au vert j’entendais une voiture venir de la droite je n’ai fait ni une ni deux je me suis avancé elle ne pouvait pas me rater et puis elle a pilé à vingt centimètres. Connard d’automobiliste pas même capable de dégommer un piéton quand il se présente. J’étais tellement en fureur que j’ai fait le tour de la bagnole, une mini quelque chose. Je me suis penché à la vitre qui s’ouvrait et une voix m’a dit :
« Je peux vous offrir un café ? »
C’était elle.

J’ai eu encore plus froid, je ne répondais pas. Elle a ouvert la portière passager, j’ai mis la guitare et le sac à l’arrière et je ne sais comment je me suis retrouvé assis près d’elle.
Je la regardais dans la lueur des lampadaires, ses yeux noirs et sa bouche si rouge, on aurait dit que ses lèvres...
Je ne trouve pas de mot.
J’ai mal encore à présent. J’ai mal mais c’est différent. Mal de voir que les mots sortent, veulent sortir eux aussi, que le temps manque et je ne pourrai pas tout écrire.

J’étais plié casé dans cette mini machin, les fesses les pieds mouillés, et elle me posait des questions simples. Elle parlait doucement, sans hésiter jamais. Une mèche de cheveux noirs échappée du turban flottait sur sa nuque. Je n’entendais pas très bien ce qu’elle me disait à cause du bruit de moteur. J’étais sidéré. Quand j’ai vu sa main se poser sur le levier de vitesse j’ai bandé à nouveau. Je me suis dit T’es con mon vieux, un vrai gamin d’onze ans s’il n’en faut pas plus pour t’émouvoir... T’es jamais sorti, t’as jamais vu de femme ? Et en même temps je me disais Ça n’est pas possible, je rêve, pourquoi est-ce qu’elle m’embarque, elle est folle ou quoi ? Je pue je suis foutu et elle est belle, si belle.

J’ai fini par me mettre de trois quart, une jambe allongée tant bien que mal sous la case fourre-tout boîte à gant, l’autre jambe repliée sous le siège, la main droite agrippée à la poignée de porte juste au-dessus d’une maousse lampe torche en acier noir, le genre si quelqu’un t’agresse, il voit trente-six chandelles, le bras gauche (n’osais pas le poser sur mes genoux - quand on veut cacher sa bosse on la montre) pendant, stupide, entre les deux sièges. Derrière moi, la guitare et le sac me regardaient en ricanant. Je croyais les entendre chuchoter « Aussi gourde que la première fois, Dani », j’avais envie de crier Vos gueules je réfléchis.

Elle se taisait depuis un moment, puis m’a dit, à demi-soucieuse.
« Vous n’êtes pas très bavard.
Non, excusez-moi. Je suis fatigué. »
Elle a ralenti, serré le trottoir. On était arrivé.
« Voulez-vous que je vous raccompagne ? Je regrette de vous avoir kidnappé comme ça, je n’ai jamais fait une chose pareille auparavant, mais j’avais envie de vous dire... tout à l’heure avec tous vos amis autour de vous, je n’ai pas osé. Mais quand je vous ai vu dans la rue...
- Ce ne sont pas vraiment des amis. Je... je prendrais volontiers un café ou ce que vous voudrez. »

J’avais peur. Peur de me retrouver seul dans le Navire. Peur comme il y a sept ans devant le miroir, peur comme lorsque j’ai oublié de fermer la porte et qu’ils m’ont trouvé.

Nous étions au pied d’un bâtiment triangulaire, sur un îlot coincé entre trois intersections. Il y avait un magasin d’articles de pêche. Elle a fait le tour, ouvert une petite porte sur le côté. Nous sommes entrés dans un couloir carrelé, étroit. La guitare a cogné contre un radiateur. Il faisait sombre. J’ai monté trois marches dans le noir. Elle a allumé sur un palier minuscule d’où partait en épingle à cheveux un escalier assez raide, quinze ou vingt marches en bois qui sentaient la cire.

En haut, les volets n’étaient pas fermés. Les feux du carrefour dansaient dans le couloir, à gauche une porte fermée, à droite une porte ouverte sur les reflets bleutés d’une cuisine, au fond une salle parquetée, presque triangulaire, un divan bas, un grand tapis, une table basse, des objets au ras du sol. Des coussins. Beaucoup de coussins. Elle a tiré de grands rideaux intérieurs, all umé des lampes cachées derrière les étagères et les fauteuils. Je me souviens de tout, je voudrais tout décrire, tant c’est vif encore, avant que ça ne disparaisse avec les sensations qui m’étreignaient, elle montant devant moi l’escalier, ses fesses gainées par la jupe de cuir, posant seulement la pointe de ses escarpins sur les marches, talons dans le vide, équilibre invraisemblable je n’avais jamais vu ça.

Même si j’avais le temps de tout retranscrire, je ne pourrais pas car je me souviens de ces choses vues. Ecrites, elles seront forcément fades et approximatives.
Je me souviens avoir cherché où poser la guitare et le sac. Elle me les a pris des mains doucement, les a fait disparaître.
Je ne savais pas où me mettre. Je me sentais bête. Je l’ai suivie dans la cuisine. Je frissonnais. Elle a dit :
« Vous avez froid. »
Elle est entrée dans la pièce fermée, en a rapporté un grand poncho, me l’a proposé, me l’a presque mis - je ne trouvais pas le trou pour passer la tête - et j’ai rigolé. D’un seul coup je sortais d’un film de Leone, manquait plus que le cigare et le chapeau - quant au flingue serré sous la ceinture, il était dur comme du bois.
Je me suis demandé ce que je faisais là les pieds mouillés.

Pendant que l’eau chauffait dans la casserole elle a disparu quelques minutes, je l’ai entendue descendre. J’ai mis le nez au-dessus du filtre, j’ai respiré l’odeur du café, ça ne sentait plus la pourriture, je me suis dit Pourvu que ça dure, c’est bon de ne plus sentir sa propre puanteur de mort.

Je suis passé dans le couloir bardé d’étagères croulant de livres, j’ai fait trois pas jusqu’à l’autre pièce, j’ai vu un lit immense, un secrétaire ancien, des papiers, encore des étagères de livres, un peignoir sombre pendu à l’espagnolette de la fenêtre, une lampe de chevet par terre et puis deux ou trois bouquins, un grand cahier et un stylo, rangés sagement au bord du lit. Elle remontait l’escalier, pieds nus cette fois, ses chaussures à la main, elle enlevait son turban. Dessous, ses cheveux étaient longs, tombaient sur ses épaules, aussi noirs que le tailleur de cuir.
Elle s’est hissée sur la dernière marche, juste devant moi, je ne bougeais pas, interdit. Je me suis dit Ce n’est pas possible elle ne va pas.

J’avais envie de poser les mains sur elle, mais j’agrippais bêtement le poncho par dessous alors elle a levé la tête tendu les lèvres vers moi
et puis elle a dit Je m’appelle Sara.
J’ai dit Daniel.
Elle a dit Venez, elle m’a pris par la main.
Nous sommes retournés dans la cuisine, elle a versé de l’eau sur le café, j’ai pris le plateau, je l’ai porté jusqu’à la table basse.
Nous sommes restés assis là longtemps, à parler, elle sur le divan bas, et quand elle bougeait les jambes repliées faisaient naître un crissement que je n’inventais plus.

Elle a dit : J’ai vu quelqu’un qui vous ressemblait, quelqu’un qui tenait un petit garçon par la main l’autre jour dans la rue, quelqu’un qui avait des gestes comme les vôtres. Ce soir quand vous vous êtes mis à chanter j’ai pensé que vous étiez frères
J’ai dit je n’ai qu’une soeur et elle ne me ressemble pas.
Je lui ai raconté. Depuis le début, depuis aussi loin que je me souvienne
.

J’ai parlé longtemps. J’étais étonné de savoir encore parler. J’étais ivre de toutes ces paroles sortant de moi comme d’un vase, une amphore engloutie qu’on extrait de la vase qu’on débouche fébrilement et d’où s’écoulent nectar et ambroisie, ivre d’avoir à nouveau le sentiment d’exister, le sentiment qu’on m’écoutait, moi, et pas mes voix d’emprunt, mes paroles volées, mes traductions approximatives, mes intonations dupliquées. Même si ça ne durait qu’une nuit.

Soudain, elle a déplié les jambes, elle s’est levée, m’a pris par la main, m’a dit Parlez moi, Parlez moi, attiré vers la chambre, la tête me tournait j’ai continué à parler tandis qu’elle m’enlevait le poncho déboutonnait la chemise et posait ses lèvres sur ma poitrine. Je me suis remis à bander bien sûr c’est elle qui m’avait fait ça ce soir, en me buvant des yeux en me parlant, en étant elle et lorsqu’elle a défait mon pantalon que sa main m’a saisi, un grand frisson m’a parcouru, l’a parcourue tout entière.

J’avais tout oublié. Ou bien je ne savais pas, je n’avais jamais su. La fatigue qui disparaît, la sensation de voler, de n’être plus là et, lorsqu’elle m’a reçu, la sensation d’être plein quand je l’emplissais. Et longtemps, longtemps après, le poids de soi sur l’autre corps lourd, moite et plein.

A présent j’écris sur la table de sa cuisine, dans la lueur pâle des lampadaires. Tout à l’heure (quelle heure est-il ?) lorsque je me suis réveillé en respirant d’un coup comme au sortir de l’eau, elle était allongée sur le ventre en travers du lit, chaude et tendre encore et (je l’entends à présent qui se lève et m’appelle Daniel, on ne m’appelait plus comme ça depuis si longtemps Daniel oh comme elle m’appelait, Daniel tandis que je l’emplissais !) et j’ai caressé ses épaules, son dos, ses fesses, je me suis couché sur elle puis j’ai saisi ses hanches pour qu’elle s’agenouille, qu’elle m’offre son cul, me reçoive, la joue posée sur le drap ses mains ses cheveux emmêlés (elle est ici derrière moi, elle pose ses mains sur mes épaules tandis que j’écris ici Oui, Lisez moi, Lisez moi ça fait si longtemps que je n’ai pas écrit, longtemps que je n’ai tant écrit après avoir tant parlé Laissez vos mains sur mon cou tandis que je l’écris), quand je vous prenais tout à l’heure vous tenais vous rivais et fouillais votre ventre, j’ai compris, juste avant de tomber, que baiser aussi fort c’est presque comme tuer.


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[1Cf ce que Peter Yuth dit de la bibliothèque de Marcoeur dans son article "Une genèse obscure", op.cit. p$$$


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